Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant
toujours sur ses genoux; il lui répondit:
--Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette
malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...
--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...--répondit ma tante d'un
air hautain.--Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me
dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain
sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement
bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me
laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?
--Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la
méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope,
il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences,
entendez-vous bien, madame?--reprit M. de Mortagne, qui avait toujours
rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.
Ma tante pâlit de rage et s'écria:--Monsieur, prenez garde, quand je
hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...
--Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses,
mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous
dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à
bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot,
cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que
j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille
de votre frère?
Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa
haine contre ma mère.
Elle s'écria:
--Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je
traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est
confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur,
allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde
pas.
--Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je
vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si
votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit
prétendre...
Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.
--Venez ici, petite, et répondez,--dit ma tante en me faisant signe
d'approcher.
Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant
d'un air suppliant.
--Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos
tendresses!--dit M. de Mortagne.--Ce n'est pas cette enfant qui doit
répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que
les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux
vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher
pour en prendre soin.
--Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye!--s'écria ma tante avec
indignation.
--Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de
cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon
dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas
100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez
empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez
tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce
n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!
--Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous
êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par
les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que
signifie cette impertinente inquisition-là--s'écria mademoiselle de
Maran en s'agitant sur son lit.
--Je vous dis que je suis son parent, son conseil;
m'entendez-vous?--répondit M. de Mortagne d'une voix tonnante,--et,
comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre
de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la
ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne
sera guère agréable pour moi... car vous êtes un monstre.
--Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalités...
Traiter ainsi une malheureuse femme!--dit ma tante d'une voix dolente.
--Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques,
par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pitié qu'on
doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités...
Allons donc! vous n'êtes plus une femme.
--Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-être?...
Mais, c'est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici!
allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans
cela...
--Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que
des témoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les
membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai)
à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer
dans une pension ou dans un couvent.
--Et pour compléter cette belle oeuvre-la,--reprit mademoiselle de
Maran d'un air ironique,--on vous chargera sans doute, monsieur, de
désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de
_Jacobines_, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce
pas? En souvenir des _frères et amis de_ 93 dont vous aimez tant
l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle _Scipionne_ ou mamzelle
_Égalité_; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous
plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés... et de nos jours,
en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement
compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire
prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.
Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de
Mortagne en comprit la portée.
--Ah! nous y voilà,--s'écria-t-il,--j'étais bien étonné aussi que vous
ne m'eussiez pas encore traité de _Jacobin_ ou de bonapartiste, ce qui,
pourtant, ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez perfide pour
me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma
réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je
sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ils
feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage
criminel de leur majorité.
En m'embrassant avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta
tristement:
--Pauvre enfant!... Pauvre France!
--Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est à la fois superbe et touchant!
s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent.--Ah!
mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement... _pauvre enfant!
pauvre France!_. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là
au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empêchait pas du tout de
vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre
colère, monsieur, que si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la
façon de ses pauvres _frères et amis_. Car, en vérité, malgré votre
naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de
ces _messieurs de la Loire_.
M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma
tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir
brutalement répondu:
--C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma
cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse
enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait
pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de
la nature.
--Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez! monsieur!--s'écria
mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque
M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me
cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me
laisser avec ma tante.
Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et
inaperçue pendant cette scène.
Nous sortîmes tous trois: mademoiselle de Maran était dans une colère
difficile à peindre.