LE PROTECTEUR.

J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour

moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures

qu'elle ne se plût à m'infliger.

Ainsi l'on m'avait toujours servi à dîner chez ma gouvernante, ma tante

voulut me faire dîner à table à côté d'elle; sa tabatière me causait un

horrible dégoût; elle la mettait ouverte auprès de mon assiette; si

quelques mets me répugnaient, on m'en servait tous les jours; si je ne

pouvais surmonter mon dégoût, pour me punir, mademoiselle de Maran

faisait placer mon assiette dans la niche de _Félix_, et, malgré mon

effroi, j'étais condamnée à aller chercher cette nourriture à genoux et

à la manger à genoux.

Ma tante avait remarqué que la présence de ma bonne Blondeau me donnait

le courage de tout souffrir sans pleurer; elle lui défendit de rester

auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut chargé de

ce soin, et cet homme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur.

Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'est comment ma tante, malgré

ses occupations, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait

mettre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.

Rien n'était donné au hasard. Sa conduite envers moi était réfléchie,

étudiée.

Peu à peu je m'endurcis à la douleur. La souffrance éveilla en moi le

besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante

riait ou semblait satisfaite.

Après des efforts inouïs pour me contraindre et pour cacher mes larmes,

j'y réussis. J'éprouvai une grande joie en voyant l'étonnement, le dépit

de ma tante.

Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation.

Je frémis quelquefois encore en songeant à cette lutte ouverte entre

une enfant abandonnée et une femme telle que mademoiselle de Maran,

lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la méchanceté de

ma tante ne pouvait dépasser certaines limites.

Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante était-elle

en butte à mille petites vexations de chaque jour. Il a véritablement

fallu à cette excellente femme un dévouement plus qu'héroïque pour

surmonter tant de dégoûts. Deux fois ma tante voulut m'en séparer; mais

je tombai si gravement malade, qu'elle dut renoncer à toute nouvelle

tentative à ce sujet.

Je ne sais si c'était de la part de ma tante résolution arrêtée ou

insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.

Ma gouvernante m'avait appris à lire et à écrire; elle me faisait dire

mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'attachement

presque maternel de cette bonne créature, l'éducation qu'une personne de

sa classe aurait donnée à sa fille.

Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les

caractères de ceux qui les entourent.

Leur pénétration confond; quand ils se voient aimés, ils savent avec une

incroyable habileté assurer leur empire.

Autant j'étais craintive et taciturne avec mademoiselle de Maran, autant

j'étais gaie, turbulente, despotique avec ma gouvernante.

Jamais elle ne résistait à mes volontés les plus extravagantes, à moins

que ma santé ne fût en question. Elle m'idolâtrait, m'accablait de

louanges sur ma beauté, sur mon esprit, sur ma gentillesse.

Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les duretés de ma

tante, et les flatteries aveugles de Blondeau.

Mon caractère devait participer de ces influences diverses.

J'étais tour à tour orgueilleuse ou humble à l'excès, rayonnante de

bonheur ou navrée d'amertume, je ressentais enfin la haine et l'amour à

un point inconcevable pour mon âge. J'étais presque heureuse des

cruautés de ma tante, parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver,

de la dépiter par mon sang-froid.

Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'étais laide

et sotte.

Je retenais mes larmes, je courais auprès de ma gouvernante, et

j'éclatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me

faisait les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par

croire.

De là sans doute mes ressentiments toujours extrêmes, de là mon

impuissance à accepter plus tard ces mezzo termine, si fréquents dans la

vie.

L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me

juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagérations,

au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure, ni tout à fait

supérieure aux autres, j'ai vécu dans de continuelles alternatives de

confiance insolente ou de défiance accablante.

Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une

humilité ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empêchaient

d'être glorieuse jusqu'au dédain.

Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et

cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des

personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis

tremblaient, auxquelles j'ai toujours complétement imposé, tandis que

des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire

absolu.

Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la

volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger

du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.

* * * * *

Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon éducation fut tout

à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont

restés très-présents à mon souvenir.

On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon

tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je

voyais fort rarement.

Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on

me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait

toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que

de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.

C'était un grand vieillard blême, à figure de fouine, à perruque blonde

très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de

soie puce tout usée: il était conseiller à la cour de cassation, et

d'une sordide avarice.

Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me

demandait si j'étais bien sage.

Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire,

stupide et paresseuse.

Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en

me disant:

--Mademoiselle Mathilde, mais c'est très-mal!... très-mal!... Si cela

continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.

Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.

J'étais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur,

lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que

je ne connaissais pas.

Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une

expression de surprise et de bonheur:

--Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!...

Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras, me

regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosité; puis, après

m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre, et dit en essuyant

une larme: Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble!!

Et il tomba dans une sorte de rêverie.

La figure de cet étranger me semblait si bienveillante, malgré la

sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa

présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me

rapprochai de lui sans crainte.

C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il

voyageait, et arrivait seulement en France.

M. le comte de Mortagne passait pour un homme, très-étrange. Il avait

servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait

s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux

mondes. On le disait doué d'une instruction prodigieuse, d'un caractère

de fer, d'un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque

brutale, lui avait concilié peu d'amis.

Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.

Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le

prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de

mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne

dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de

famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il, se trouvait

quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.

Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en

arrivant à Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me

regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.

Étais-je heureuse?

Recevais-je l'éducation que je devais recevoir?

Quels étaient mes maîtres?

A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si

intelligente! je devais avoir bien profité de l'instruction qu'on

m'avait donnée!

Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en

pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait

appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste

envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout

exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la

fille de madame la marquise de Maran.

A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne

augmentait.

C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence.

Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode

qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe

longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.

La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa

physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans

le monde le _paysan du Danube_.

Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque, et

il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes

bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.

Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une

apparence de bonhomie naïve; mais ordinairement son langage était âpre,

rude et presque brutal.

Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont

j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hâlée par le

soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments

avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se

dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant:

--Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je

vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!

--Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le

suivant d'un air effrayé.

--Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu!

J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle

de Maran.--Et il m'embrassa deux fois en me disant:--Pauvre petite, ton

sort va changer.

Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon

protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.

Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le

cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je

lui dis tout bas:

--Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi

son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord

jusqu'au sang.

--S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre,--dit

M. de Mortagne en m'embrassant encore.

M. de Mortagne me parut un héros; je ressentis pour la première fois

l'ardeur de la vengeance.

Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait

la chambre à coucher de sa maîtresse.

M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître

d'hôtel se leva et dit:

--Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.

M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez

ma tante.

Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon

son habitude, elle lisait ses journaux.

L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix,

alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de

mon protecteur.

--Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien,--lui dis-je tout

bas.

--Voilà pour lui!--et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler

sous le lit.

Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de

M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:

--Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire?

Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!... Vous

croyez-vous encore dans votre caserne?...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 30 / 355 题