Les trois insignes traîtres de l'île de Bretagne.--Le premier,

Mandubratius, fils de Lludd, fils de Beli-le-Grand, qui, invitant

Jules César et les Romains à venir en cette île, causa l'invasion des

Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels

ils reçurent annuellement une quantité d'or et d'argent. C'est

pourquoi les habitants de cette île furent contraints de payer en

tribut annuel, aux Romains, 3,000 pièces d'argent jusqu'au temps

d'Owain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prétexte

de satisfaction, les Romains emmenèrent de l'île de Bretagne la

plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en

Aravie (Arabie), et en d'autres contrées lointaines d'où ils ne sont

jamais revenus. Les Romains, qui étaient en Bretagne, marchèrent en

Italie et ne laissèrent en arrière que les femmes et les petits

enfants; c'est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par défaut

d'hommes et de force, ils n'étaient pas capables de repousser

l'invasion et la conquête. Le second traître fut Vortigern, qui

massacra Constantin-le-Saint, saisit la couronne de l'île par la

violence et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de

venir en l'île comme auxiliaires, épousa Alice Rowen, la fille

d'Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut d'elle

et dont le nom était Gotta. De là les rois de Londres sont nommés

enfants d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, par

Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le

troisième était Médrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, lorsque

Arthur marcha contre l'empereur de Rome, laissant le gouvernement de

l'île à ses soins, Médrawd ôta la couronne à Arthur par usurpation et

séduction; et, pour se l'assurer, il s'allia aux Saxons. C'est ainsi

que les Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souveraineté

de l'île de Bretagne.

Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d'enlever

la couronne de l'île de Bretagne aux Cambriens.--Le premier était

Gwrgi Garwlwgd, qui, après avoir goûté la chair humaine dans la cour

d'Edelfled, roi des Saxons, y prit goût au point de ne plus vouloir

d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent à Edelfled,

roi des Saxons; il fit des incursions secrètes contre les Cambriens,

lesquelles lui valurent chaque jour un garçon et une fille qu'il

mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent à

lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les

naturels de l'île. Le second fut Médrawd, qui, pour s'assurer le

royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette

trahison fut cause qu'un grand nombre de Llogriens devinrent Saxons.

Le troisième fut Aeddan, le traître du Nord, qui, avec ses hommes, se

soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par

l'anarchie et le pillage. Ces trois traîtres firent perdre aux

Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles

trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagné l'île sur les Cambriens.

Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de

l'île de Bretagne.--Le premier fut Call, fils de Dysgywedawg, qui tua

les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui

avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dévoraient chaque jour deux

corps de Cambriens, un à leur dîner et un à leur souper. Le second,

Ysgawnel, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui

prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les

violait, puis chaque matin les tuait et les dévorait. Le troisième,

Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait épousé la

soeur d'Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur les

Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour

deux Cambriens, homme et fille, et les dévorait; et le samedi il

tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et

ces trois personnes qui exécutèrent ces trois meurtres bienfaisants,

étaient bardes.

Les trois causes frivoles de combat dans l'île de Bretagne.--La

première fut la bataille de Godden, causée par une chienne, un

chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes périrent dans

cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, causée par un

nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y périrent. La troisième

fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Médrawd, où Arthur périt

avec cent mille hommes d'élite des Cambriens. Par suite de ces trois

folles batailles, les Saxons ôtèrent aux Cambriens la contrée de

Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant

de guerriers pour s'opposer aux Saxons, à la trahison de Gwrgi

Garwlwyde et à la fraude de Eiddilic-le-Nain.

Les trois recèlements et décèlements de l'île de Bretagne.--Le premier

fut la tête de Bran-le-Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils

d'Ambrosius, avait cachée dans la colline blanche de Londres, et, tant

qu'elle demeura en cet état, aucun accident fâcheux ne put arriver à

cette île. Le second furent les ossements de Gwrthewyn-le-Saint, qui

furent enterrés dans les principaux ports de l'île; et tandis qu'ils y

restaient, aucun inconvénient ne put arriver à cette île. Le troisième

furent les dragons, cachés par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse

de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois recèlements

furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins.

L'infortune devait tomber sur l'heure et sur l'homme qui les

décèlerait. Vortigern révéla les dragons, pour se venger par là de

l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous

prétexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Après cela, il

révéla les ossements de Gurthewyn-le-Saint, par amour pour Rowen,

fille d'Hengist-le-Saxon. Et Arthur découvrit la tête de

Bran-le-Saint, fils de Llyr, parce qu'il dédaignait de garder l'île

autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes étant décelées,

les envahisseurs gagnèrent la supériorité sur la nation cambrienne.

Les trois énergies dominatrices de l'île de Bretagne.--Hu-le-Puissant,

qui amena la nation cambrienne de la contrée de l'été, nommée

Defrobani, en l'île de Bretagne; Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, qui

organisa la nation et établit un jury sur l'île de Bretagne; et Rhitta

Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu'il avait

faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur

injustice.

Les trois hommes vigoureux de l'île de

Bretagne.--Gwnerth-le-bon-Tireur, qui tuait avec une flèche de paille

le plus grand ours qu'on eût jamais vu; Gwgawn à la main puissante,

qui roulait la pierre de Macnarch de la vallée au sommet de la

montagne: il fallait soixante boeufs pour l'y traîner; et

Eidiol-le-Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une

bûche de cormier, six cent soixante Saxons entre le coucher du soleil

et la nuit.

Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et

l'arrachèrent aux Cambriens.--L'accueil des étrangers, la délivrance

des prisonniers et le présent de l'homme chauve (César? ou saint

Augustin? Ce dernier excita les Saxons à massacrer les moines et à

porter la guerre dans le pays de Galles).

Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'île de Bretagne.--Le

vaisseau de Nwydd Nav Neivion, qui apporta dans l'île le mâle et la

femelle de toutes les créatures vivantes, lorsque le lac de

l'inondation déborda; les boeufs aux larges cornes, de Hu-le-Puissant,

qui tirèrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne

déborda plus; et la pierre de Gwyddon Ganhebon, dans laquelle sont

gravés tous les arts et toutes les sciences du monde.

Les trois hommes amoureux de l'île de Bretagne.--Le premier fut

Caswallawn, fils de Beli, épris de Flur, fille de Mygnach-le-Nain; il

marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il

l'emmena et tua six mille Césariens; pour se venger, les Romains

envahirent cette île. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, épris

d'Essylt, fille de March, fils de Meirchion, son oncle. Le troisième

fut Cynon, épris de Morvydd, fille de Urien Rheged.

Les trois premières maîtresses d'Arthur.--La première fut Garwen,

fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw,

de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy-le-Haut, de Radnorshine.

Les trois principales cours d'Arthur.--Caerllion sur l'Usk en Cambrie,

Celliwig en Cornwall, et Édimbourg au nord. Ce sont les trois cours où

il fêtait les trois grandes fêtes: Noël, Pâques et Pentecôte.

Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le

Greal.--Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud le chevalier canonisé; et

Peredur, fils d'Evrawg.

Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'île de

Bretagne.--Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en Gascogne pour

obtenir Flur, fille de Mygnach-le-Nain, laquelle y avait été emmenée

clandestinement pour l'empereur César, par un homme nommé

Mwrchan-le-Voleur, roi de cette contrée et ami de Jules César; et

Caswallawn la ramena dans l'île de Bretagne. Le second Manawydan, fils

de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des

restrictions. Le troisième, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec

Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mère Riannon.

Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri-le-Grand en

Cambrie.--Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisième

Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint

d'un diadème; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit,

doit être souverain, c'est-à-dire roi de toute la Cambrie. Les deux

autres doivent obéir à ses ordres, et ses ordres sont impératifs pour

eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque réunion

générale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu.

(Malédictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les

traîtres à la nation[399].)

[Note 399: Un roi d'Irlande, nommé Cormac, écrivit en 260 _de

Triadibus_, et quelques triades sont restées dans la tradition

irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat

trois par trois; les highlanders d'Écosse sur trois de profondeur.

Nous avons déjà parlé de la _trimarkisia_.--Au souper, dit Giraldus

Cambrensis, les Gallois servent un panier de végétaux devant chaque

triade de convives; ils ne se mettent jamais deux à deux (Logan, the

Scotish Gaël).]

SUR LES BARDES (_V. page 423_).

Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. «Je les ai vus, dit

Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat ventre

sur la paille et leurs livres sous le nez.»--Brompton dit que les

leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et n'étaient

confiées qu'à la mémoire (Logan, the Scotish Gaël, t. II, p. 215).--Il

y avait trois sortes de poètes: panégyristes des grands; poètes

plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans (Toland's

letters).--Buchanan prétend que les joueurs de harpe en Écosse étaient

tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que l'Écosse

surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on venait s'y

perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville, il y fit venir

des musiciens et des choristes écossais (Logan, II, 251).--Giraldus

compare la lente modulation des Bretons avec les accents rapides des

Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait sa partie; ceux du

Cumberland chantent en parties, en octaves et à l'unisson.--Vers 1000,

le Welsh Griffith ap Cynan, ayant été élevé en Irlande, rapporta ses

instruments dans son pays, y convoqua les musiciens des deux contrées,

et établit vingt-quatre règles pour la réforme de la musique (Powel,

Hist. of Cambria).

Lorsque le christianisme se répandit dans l'Écosse et l'Irlande, les

prêtres chrétiens adoptèrent leur goût pour la musique. À table, ils

se passaient la harpe de main en main (Bède, IV, 24). Au temps de

Giraldus Cambrensis, les évêques faisaient toujours porter avec eux

une harpe.--Gunn dit dans son Enquiry: Je possède un ancien poème

gallique, où le poète, s'adressant à une vieille harpe, lui demande ce

qu'est devenu son premier lustre. Elle répond qu'elle a appartenu à un

roi d'Irlande et assisté à maint royal banquet; qu'elle a ensuite été

successivement dans la possession de Dargo, fils du druide de Beal, de

Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid, d'un médecin, d'un

barde, et enfin d'un prêtre qui, dans un coin retiré, méditait sur un

livre blanc (Logan, II, 268).

Les bardes, bien qu'attachés à la personne des chefs, étaient

eux-mêmes fort respectés. Sir Richard Cristeed, qui fut chargé par

Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises,

rapporte qu'ils refusèrent de manger parce qu'il avait mis leurs

bardes et principaux serviteurs à une table au-dessous de la leur

(Logan, 138).--Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait

cette charge par droit héréditaire dans la maison du chef; il avait

des terres et un serviteur qui portait son instrument.

Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps, Macdonald,

avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait venir un

jour pour jouer pendant le dîner. On lui place une table et une chaise

dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un domestique derrière

sa chaise; la porte de la salle était ouverte. Il s'y présente, et dit

en buvant: «À votre santé et à celle de votre compagnie, monsieur...»

Puis, jetant de l'argent sur la table, il dit au laquais: «Il y a deux

schellings pour la bouteille, et six pences pour toi, mon garçon.» Et

il remonta à cheval (Ibid., 277-279).--La dernière école bardique

d'Irlande, _Filean school_, se tint à Typperary, sous Charles Ier

(Ibid., 247).--L'un des derniers bardes accompagnait Montrose, et

pendant sa victoire d'Inverlochy il contemplait la bataille du haut du

château de ce nom. Montrose lui reprochant de ne pas y avoir pris

part: «Si j'avais combattu, qui vous aurait chanté?» (Ibid., 215).--La

cornemuse du clan Chattan, que Walter Scott mentionne comme étant

tombée des nuages pendant une bataille en 1396, fut empruntée par un

clan vaincu, qui espérait en recevoir l'inspiration du courage, et qui

ne l'a rendue qu'en 1822 (Ibid., 298).--En 1745, un joueur de

cornemuse composa, pendant la bataille de Falkirk, un piobrach qui est

resté célèbre.--À la bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui

préparait un bel air, reçoit une balle dans son instrument; il le

foule aux pieds, tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi

où il se fait tuer (? ibid., 273-276).

SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN (_Voy. page 94_).

Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble

mériter d'être rapportée presque entièrement, comme étant l'une des

plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain; ajoutez qu'elle

a servi de type à une foule d'autres.

_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_

Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en

Italie, près du Tésin; ses parents n'étaient pas des derniers selon le

monde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat, puis tribun.

Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son

gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia dans l'église

et se fit admettre parmi les catéchumènes; il n'avait que douze ans,

qu'il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son

voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui eût permis... Un édit

impérial ordonna d'enrôler les fils de vétérans; son père le livra; il

fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment militaire. Il

se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent c'était le

maître qui servait; il lui déliait sa chaussure et le lavait de ses

propres mains; leur table était commune..... Telle était sa

tempérance qu'on le regardait déjà, non comme un soldat, mais comme un

moine.

«Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir

beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre tout nu;

le misérable suppliait tous les passants, et tous se détournaient.

Martin n'avait que son manteau; il avait donné tout le reste; il prend

son épée, le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre.

Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi

demi-vêtu et comme écourté..... Mais la nuit suivante Jésus-Christ lui

apparut couvert de cette moitié de manteau dont il avait revêtu le

pauvre.

«Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien rassembla

son armée et fit distribuer le _donativum_.... Quand ce fut le tour de

Martin: «Jusqu'ici, dit-il à César, je t'ai servi; permets-moi de

servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre.....

Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain

sans armes au premier rang; et au nom de Jésus, mon Seigneur, protégé

par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les

bataillons ennemis.» Le lendemain l'ennemi envoie demander la paix, se

livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce fût là une victoire

du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans armes au combat?

«En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque de

Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se

déclarant indigne; et l'évêque, voyant qu'il fallait lui donner des

fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste..... Peu de

temps après, il fut averti en songe de visiter, par charité

religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongés dans l'idolâtrie,

et saint Hilaire voulut qu'il partît, en le suppliant avec larmes de

revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit à

ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en

suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs.... L'un d'eux

l'emmena les mains liées derrière le dos.... mais il lui prêcha la

parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie

religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin

continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable

s'offrit à lui sous forme humaine et lui demanda où il allait; et

comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il

lui dit: «Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le

diable se jettera à la traverse.» Martin répondit ces paroles

prophétiques: «Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme

peut faire.» Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa présence.--Il fit

abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père persévéra dans le

mal.--Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée par tout le monde,

et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des

prêtres, et souffrit mille tourments (il fut frappé de verges et

chassé de la ville).... Enfin il se retira à Milan, et s'y bâtit un

monastère.--Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia

dans l'île Gallinaria, où il vécut longtemps de racines.

«Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se bâtit un

monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui.....

Pendant l'absence de saint Martin, il vint à mourir, et si subitement

qu'il quitta ce monde sans baptême..... Saint Martin accourt pleurant

et gémissant.--Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres

inanimés de son frère..... Lorsqu'il eut prié quelque temps, à peine

deux heures s'étaient écoulées, il vit le mort agiter peu à peu tous

ses membres, et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il

vécut encore plusieurs années.

«On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours; mais, comme

on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant

que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint

qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposés

sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville. Une foule

innombrable était venue des villes d'alentour pour donner son

suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques,

refusaient Martin avec une obstination impie: «C'était un homme de

rien, indigne de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits

misérables et ses cheveux en désordre.»..... Mais, en l'absence du

lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrête au premier

verset qu'il rencontre: c'était le psaume: _Ex ore infantium et

lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._ Le

principal adversaire de Martin s'appelait précisément _Defensor_.

Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont

confondus.

«Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion

comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient même

élevé un autel... Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de lui

révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche

une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle

s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui

n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel.

«Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau

avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses; il en était

éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce

qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et

que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent, il

crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices;

parce que c'était la coutume des paysans gaulois de promener à travers

les campagnes, par une déplorable folie, les images des démons

couvertes de voiles blancs[400]. Il élève donc le signe de la croix,

et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer son fardeau. Ô

prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer d'abord roides comme

la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour avancer, ne pouvant

faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes; enfin,

accablés par le poids du cadavre, ils déposent leur fardeau, et se

regardent les uns les autres, consternés et se demandant à eux-mêmes

ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s'étant aperçu que ce

cortège s'était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice,

éleva de nouveau la main et leur permit de s'en aller et d'enlever le

corps.

[Note 400: Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. Fr, II, 467), saint

Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné

par des boeufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Erlha,

était traînée de même. Tacit. German.]

«Comme il avait détruit dans un village un temple très antique, et

qu'il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu

et le reste des païens s'y opposèrent... «Si tu as, lui dirent-ils,

quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre,

reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec

toi, tu en réchapperas...» Comme donc le pin penchait tellement d'un

côté qu'on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena

le saint, garrotté... Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer

ruine; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin,

intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait

et se précipitait sur lui, lui oppose le signe du salut. L'arbre se

releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de

l'autre côté, si bien qu'il faillit écraser la foule qui s'était crue

à l'abri de tout péril.

«Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les

superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une

multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se

retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le

cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia le

Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce

temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s'offrirent

à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice

céleste; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysans

ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer à la

destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans immobiles,

il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque tous

crurent en Jésus-Christ.

Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10) · 第 27 / 37 段