et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs
labourés, des prairies au bord de l'eau, de la vieille maman. Quelques
convives causaient encore, debout, à l'autre bout de la salle. La
plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à son
tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son manteau et son
chapeau accrochés à l'entrée. Après les avoir mis, il partait sans
dire bonsoir, quand, par l'entrebâillement d'une porte, il aperçut
dans un cabinet voisin un objet qui le fascina: un piano. Il y avait
plusieurs semaines qu'il n'avait touché à un instrument de musique. Il
entra, caressa amoureusement les touches, s'assit, et, son chapeau sur
la tête, son manteau sur le dos, il commença de jouer. Il avait
parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux
personnes se glissaient dans la pièce pour l'entendre. L'une était
Sylvain Kohn, passionné de musique,--Dieu sait pourquoi! car il n'y
comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. L'autre
était le critique musical, Théophile Goujart. Celui-là--(c'était
plus simple)--ne comprenait ni n'aimait la musique; mais cela ne le
gênait point pour en parler. Au contraire: il n'y a pas d'esprits plus
libres que ceux qui ne savent point ce dont ils parlent: car il leur est
indifférent d'en dire une chose plutôt qu'une autre.
Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe
noire, de lourds accroche-cœur sur le front, un front qui se fronçait
de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme
grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes
courtes, une grasse poitrine: une sorte de marchand de bois, ou de
portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe
arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans
ce temps-là, en France, était le seul moyen d'arriver. Il s'était
attaché à la fortune d'un ministre de sa province, dont il s'était
découvert vaguement parent ou allié,--quelque fils «du bâtard de son
apothicaire».--Les ministres ne sont pas éternels. Quand le sien avait
paru près de sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau,
après en avoir emporté tout ce qu'il pouvait prendre, notamment des
décorations: car il aimait la gloire. Las de la politique, où depuis
quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron,
et même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à
l'abri des orages, une situation de tout repos, où il pourrait ennuyer
les autres, sans être ennuyé lui-même. La critique était tout
indiquée. Justement, une place de critique musical était vacante dans
un des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur de
talent, avait été congédié, parce qu'il s'obstinait à dire ce qu'il
pensait des œuvres et des auteurs. Goujart ne s'était jamais occupé
de musique, et il ne savait rien: on le choisit sans hésiter. On en
avait assez des gens compétents; au moins, avec Goujart, on n'avait
rien à craindre; il n'attachait pas une importance ridicule à ses
opinions; toujours aux ordres de la direction, et prêt à en faire
passer les éreintements et les réclames. Qu'il ne fût pas musicien,
c'était une considération secondaire. La musique, chacun en sait assez
en France. Goujart avait vite acquis la science indispensable. Le moyen
était simple: il s'agissait, aux concerts, de prendre pour voisin
quelque bon musicien, si possible un compositeur, et de lui faire dire
ce qu'il pensait des œuvres qu'on jouait. Au bout de quelques mois de
cet apprentissage, on connaissait le métier: l'oison pouvait voler. À
la vérité, ce n'était pas comme un aigle; et Dieu sait les sottises
que Goujart déposait dans sa feuille, avec autorité! Il écoutait et
lisait à tort et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle,
et faisait arrogamment la leçon aux autres; il écrivait dans un style
prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de pédantismes
agressifs; il avait une mentalité de pion de collège. Parfois, de loin
en loin, il s'était attiré de cruelles ripostes: dans ces cas-là, il
faisait le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à la fois
un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les
circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus
d'une situation ou d'une gloire officielle: (c'était le seul moyen
qu'il eût d'évaluer sûrement le mérite musical.) Il traitait
dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques.--Ce n'était
pas une bête.
Malgré l'autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur
il savait qu'il ne savait rien en musique; et il avait conscience que
Christophe s'y connaissait très bien. Il se serait gardé de le dire;
mais cela lui en imposait.--Et maintenant, il écoutait Christophe, qui
jouait; et il s'évertuait à comprendre, l'air absorbé, profond, ne
pensant à rien; il ne voyait goutte dans ce brouillard de notes, et il
hochait la tête en connaisseur, mesurant ses signes d'approbation sur
les clignements d'yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand'peine à rester
tranquille.
Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées
du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui
avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs.
Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains avec
énergie,--Sylvain Kohn glapissant qu'il avait joué comme un dieu,
Goujart affirmant d'un air doctoral qu'il avait la main gauche de
Rubinstein et la main droite de Paderewski--(à moins que ce ne fût le
contraire).--Ils s'accordaient tous deux pour déclarer qu'un tel talent
ne devrait pas rester sous le boisseau, et ils s'engagèrent à le
mettre en valeur. Pour commencer, tous deux comptaient bien en tirer
pour eux-mêmes tout l'honneur et le profit possibles.
Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à venir chez lui,
mettant aimablement à sa disposition l'excellent piano qu'il avait, et
dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée,
accepta, sans se faire prier; et il usa de l'invitation.
Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de
jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l'en laisser
jouir en paix. Lui-même en jouissait sincèrement. Par un de ces
phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet homme qui n'était
pas musicien, qui n'était pas artiste, qui avait le cœur le plus sec,
le plus dénué de toute poésie, de toute bonté profonde, était pris
sensuellement par ces musiques, qu'il ne comprenait pas, mais d'où se
dégageait pour lui une force de volupté. Malheureusement, il ne
pouvait pas se taire. Il fallait qu'il parlât, tout haut, pendant que
Christophe jouait. Il soulignait la musique d'exclamations emphatiques,
comme un snob au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues.
Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu'il ne pouvait pas
continuer ainsi. Kohn s'évertuait à se taire; mais c'était plus fort
que lui: il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter,
tapoter, fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau était
fini, il eût crevé, s'il n'avait fait part à Christophe de ses
ineptes réflexions.
Il était un curieux mélange de sentimentalité germanique, de blague
parisienne, et de fatuité qui lui appartenait en propre. Tantôt
c'étaient des jugements apprêtés et précieux, tantôt des
comparaisons extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités,
des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven, il y voyait des
polissonneries, une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant
badinage dans de sombres pensées. Le _quatuor en ut dièze mineur_ lui
semblait aimablement crâne. Le sublime adagio de la _Neuvième
Symphonie_ lui rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent
la Symphonie en ut mineur, il criait: «N'entrez pas! Il y a
quelqu'un!» Il admirait la bataille de _Heldenleben_, parce qu'il
prétendait y reconnaître le ronflement d'une automobile. Et partout,
des images pour expliquer les morceaux, et des images puériles,
incongrues. On se demandait comment il pouvait aimer la musique.
Cependant, il l'aimait; à certaines de ces pages, qu'il comprenait de
la façon la plus cocasse, les larmes lui venaient aux yeux. Mais,
après avoir été ému par une scène de Wagner, il tapotait sur le
piano un galop d'Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert,
après l'_Ode à la joie._ Alors Christophe bondissait, et il hurlait de
colère.--Mais le pire n'était pas quand Sylvain Kohn était absurde;
c'était quand il voulait dire des choses profondes et délicates, quand
il voulait poser aux yeux de Christophe, quand c'était Hamilton, et non
Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe dardait sur
lui un regard chargé de haine, et il l'écrasait sous des paroles
froidement injurieuses, qui blessaient l'amour-propre de Hamilton: les
séances de piano se terminaient fréquemment par des brouilles. Mais,
le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, qui avait remords de sa
violence, s'obligeait à revenir.
Tout cela n'eût encore été rien, si Kohn avait pu se retenir
d'inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire
montre de son musicien.--La première fois que Christophe trouva chez
Kohn trois ou quatre petits Juifs et la maîtresse de Kohn, une grande
fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours
ineptes et parlait de ce qu'elle avait mangé, mais qui se croyait
musicienne, parce qu'elle étalait ses cuisses, chaque soir, dans une
Revue des Variétés,--Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il
déclara tout net à Sylvain Kohn qu'il ne jouerait plus chez lui.
Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu'il n'inviterait plus personne.
Mais il continua en cachette, installant ses invités dans une pièce
voisine. Naturellement, Christophe finit par s'en apercevoir; il s'en
alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus.
Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait dans des familles
cosmopolites et lui trouvait des leçons.
De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours après, chercher
Christophe dans son taudis. Il ne se montra pas offusqué de le trouver
si mal logé. Au contraire: il fut charmant. Il lui dit:
--J'ai pensé que cela vous ferait plaisir d'entendre un peu de musique;
et comme j'ai mes entrées partout, je suis venu vous prendre.
Christophe fut ravi. Il trouva l'attention délicate, et remercia avec
effusion. Goujart était tout différent de ce qu'il l'avait vu, le
premier soir. Seul à seul avec lui, il était sans morgue, bon enfant,
timide, cherchant à s'instruire. Ce n'était que lorsqu'il se trouvait
avec d'autres qu'il reprenait instantanément son air supérieur et son
ton cassant. D'ailleurs, son désir de s'instruire avait toujours un
caractère pratique. Il n'était pas curieux de ce qui n'était pas
d'actualité. Pour le moment, il voulait savoir ce que Christophe
pensait d'une partition qu'il avait reçue, et dont il eut été bien
embarrassé pour rendre compte: car il lisait à peine ses notes.
Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. L'entrée en était
commune avec un music-hall. Par un boyau sinueux, on accédait à une
salle sans dégagements: l'atmosphère était étouffante; les sièges,
trop étroits, entassés; une partie du public se tenait debout,
bloquant toutes les issues:--l'inconfortable français. Un homme, qui
semblait rongé d'un incurable ennui, dirigeait au galop une symphonie
de Beethoven, comme s'il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons
d'une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêlera la
marche funèbre de _l'Héroïque._ Le public arrivait toujours,
s'installait, se lorgnait. Quand il eut fini d'arriver, il commença de
partir. Christophe tendait les forces de son cerveau pour suivre
le fil de l'œuvre, à travers cette foire; et, au prix d'efforts
énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir,--(car l'orchestre
était habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de musique
symphonique),--quand Goujart le prit par le bras, et lui dit, au milieu
du concert.
--Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre concert.
Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua point, et il suivit
son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans
une autre salle, qui sentait l'écurie, et où, à d'autres heures, on
jouait des féeries et des pièces populaires:--(la musique, à Paris,
est comme ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer un
logement: lorsque l'un sort du lit, l'autre entre dans les draps
chauds.)--Point d'air, naturellement: depuis le roi Louis XIV, les
Français le jugent malsain; et l'hygiène des théâtres, comme
autrefois celle de Versailles, est qu'on n'y respire point. Un noble
vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un acte de Wagner:
la malheureuse bête--l'acte--ressemblait à ces lions de ménagerie,
ahuris d'affronter les feux de la rampe, et qu'il faut cravacher pour
les faire ressouvenir qu'ils sont pourtant des lions. De grosses
pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette exhibition, le
sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau, que le
dompteur eut salué, et qu'ils eurent été récompensés tous deux par
le tapage du public, Goujart eut la prétention d'emmener encore
Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois, Christophe fixa
ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu'il ne bougerait
plus: il en avait assez de courir d'un concert à l'autre, attrapant au
passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En
vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique musicale à
Paris était un métier, où il était plus essentiel de voir que
d'écouler. Christophe protesta que la musique n'était pas faite pour
être entendue en fiacre, et qu'elle voulait du recueillement. Ce
mélange de concerts lui tournait le cœur: un seul lui suffisait, à la
fois.
Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il croyait, comme
la plupart des Allemands, que la musique tenait en France peu de place;
et il s'attendait à ce qu'on la lui servît par petites rations, mais
très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze concerts en sept
jours. Il y en avait pour tous les soirs de la semaine, et souvent deux
ou trois par soir, à la même heure, dans des quartiers différents.
Pour le dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, toujours.
Christophe admirait cet appétit de musique. Il n'était pas moins
frappé de l'abondance des programmes. Il pensait jusque-là que ses
compatriotes avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui
avaient plus d'une fois répugné en Allemagne. Il constata que les
Parisiens leur eussent rendu des points à table. On leur faisait bonne
mesure: deux symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un acte de
drame lyrique. Et de toute provenance: allemand, russe, scandinave,
français,--bière, champagne, orgeat et vin,--ils avalaient tout, sans
broncher. Christophe s'émerveillait que les oiselles de Paris eussent
un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait guère! Le tonneau des
Danaïdes... Il ne restait rien au fond.
Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quantité de musique se
réduisait en somme à fort peu de chose. Il trouvait à tous les
concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes
copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant
Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l'intervalle, que de
lacunes! Il semblait que la musique se réduisît à cinq ou six noms
célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et, depuis
l'alliance franco-russe, à une demi-douzaine de morceaux
moscovites.--Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens. Rien
des colosses Allemands du XVIIe et du XVIIIe siècles. Rien de la
musique allemande contemporaine, à l'exception du seul Richard Strauss,
qui, plus avisé que les autres, venait lui-même chaque année imposer
ses œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la musique belge. Rien
de la musique tchèque. Mais le plus étonnant: presque rien de la
musique française contemporaine.--Cependant, tout le monde en parlait,
en termes mystérieux, comme d'une chose qui révolutionnait le monde.
Christophe était à l'affût des occasions d'en entendre; il avait une
large curiosité, sans parti pris: il brûlait du désir de connaître
du nouveau, d'admirer des œuvres de génie. Mais malgré tous ses
efforts, il ne parvenait pas à en entendre: car il ne comptait pas
trois ou quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids et
sagement compliqués, auxquels il n'avait pas prêté grande attention.
En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha
à se renseigner auprès de la critique musicale.
Ce n'était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non
seulement les différentes feuilles musicales se contredisaient l'une
l'autre à cœur-joie; mais chacune d'elles se contredisait elle-même,
d'un article à l'autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si
l'on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses
propres articles, et le public n'en lisait aucun. Mais Christophe, qui
voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s'acharnait
à ne rien passer; et il admirait le calme guilleret de ce peuple, qui
se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l'eau.
Au milieu de ces divergences d'opinions, une chose le frappa: l'air
doctoral des critiques. Qui donc avait prétendu que les Français
étaient d'aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que
voyait Christophe étaient enharnachés de plus de science
musicale,--même quand ils ne savaient rien,--que toute la critique
d'outre-Rhin.
En ce temps-là, les critiques musicaux français s'étaient décidés
à apprendre la musique. Il y en avait même quelques-uns qui la
savaient: c'étaient des originaux; ils s'étaient donné la peine de
réfléchir sur leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là,
naturellement, n'étaient pas très connus: ils restaient cantonnés
dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux
n'étaient pas pour eux. Braves gens, intelligents, intéressants, que
leur isolement inclinait parfois au paradoxe, et l'habitude de causer
tout seuls, à l'intolérance de jugement et au bavardage.--Les autres
avaient appris hâtivement les rudiments de l'harmonie; et ils restaient
ébahis devant leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain,
lorsqu'il vient d'apprendre les règles de la grammaire, ils étaient
dans l'émerveillement:
--_D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah! que cela est beau!... Ah! la
belle chose que de savoir quelque chose!_...
Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, d'harmoniques et
de sons résultants, d'enchaînements de neuvièmes et de successions de
tierces majeures. Quand ils avaient nommé les suites d'harmonies qui se
déroulaient dans une page, ils s'épongeaient le front avec fierté:
ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils croyaient presque l'avoir
écrit. À vrai dire, ils n'avaient fait que le répéter, en termes
d'école, comme un collégien qui fait l'analyse grammaticale d'une page
de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de concevoir la
musique comme une langue naturelle de l'âme que, lorsqu'ils n'en
faisaient pas une succursale de la peinture, ils la logeaient dans les
faubourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes de
construction harmonique. Des gens aussi savants devaient naturellement
en remontrer aux musiciens passés. Ils trouvaient des fautes dans
Beethoven, donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour
Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n'existait pour eux, à
cette heure de la mode, que Jean-Sébastien Bach, et Claude Debussy.
Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières
années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout
dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement
Rameau, et Couperin dit le Grand.
Entre ces savants hommes, des luttes épiques s'élevaient. Ils étaient
tous musiciens; mais comme ils ne l'étaient pas tous de la même
manière, ils prétendaient, chacun, que sa manière seule était la
bonne, et ils criaient: raca! sur celles de leurs confrères. Ils se
traitaient mutuellement de faux littérateurs et de faux savants; ils se
lançaient à la tête les mots d'idéalisme et de matérialisme, de
symbolisme et de vérisme, de subjectivisme et d'objectivisme.
Christophe se disait que ce n'était pas la peine d'être venu
d'Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d'Allemands. Au lieu de
savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous tant de façons
diverses d'en jouir, ils ne toléraient pas d'autre façon que la leur;
et un nouveau _Lutrin_, une guerre acharnée, divisait en ce moment les
musiciens en deux armées: celle du contrepoint, et celle de l'harmonie.
Comme les _Gros-boutiens_ et les _Petits-boutiens_, les uns soutenaient
âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les autres
qu'elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre
parler que d'accords savoureux, d'enchaînements fondants, d'harmonies
succulentes: ils parlaient de musique, comme d'une boutique de
pâtisserie. Ceux-là n'admettaient point qu'on s'occupât de l'oreille,
cette guenille: la musique était pour eux un discours, une Assemblée
parlementaire, où les orateurs parlaient tous à la fois, sans
s'occuper de leurs voisins, jusqu'à ce qu'ils eussent fini; tant pis si
on ne les entendait pas! On pourrait lire leurs discours, le lendemain,
au _Journal officiel_: la musique était faite pour être lue, et non
pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première
fois, de cette querelle entre les _Horizontalistes_ et les
_Verticalistes_, il pensa qu'ils étaient tous fous. Sommé de prendre
parti entre l'armée de la _Succession_ et l'armée de la
_Superposition_, il leur répondit par sa devise habituelle, qui
n'était pas tout à fait celle de Sosie:
--Messieurs, ennemi de tout le monde!
Et comme ils insistaient, demandant:
--De l'harmonie et du contrepoint, qu'est-ce qui importe le plus
en musique?
Il répondit:
--La musique. Montrez-moi donc la vôtre!
Sur leur musique, ils étaient tous d'accord. Ces batailleurs
intrépides, qui se gourmaient à qui mieux mieux, quand ils ne
gourmaient point quelque vieux mort illustre, dont la célébrité avait
trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune: l'ardeur
de leur patriotisme musical. La France était pour eux le grand peuple
musical. Ils proclamaient sur tous les tons la déchéance de
l'Allemagne.--Christophe n'en était pas blessé. Il l'avait tellement
décrétée lui-même qu'il ne pouvait de bonne foi contredire à ce
jugement. Mais la suprématie de la musique française l'étonnait un
peu: à vrai dire, il en voyait peu de traces dans le passé. Les
musiciens français affirmaient cependant que leur art avait été
admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique
française, ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires
françaises du siècle dernier, à part celle d'un seul maître très
bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite, on en était
plus à l'aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient
oubliés, et dont certains étaient restés jusqu'à ce jour totalement
inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le
monde de la Révolution française, les musiciens regardaient celle-ci
comme une chaîne de montagnes, qu'il fallait gravir pour contempler,
derrière, l'âge d'or de la musique, l'Eldorado de l'art. Après une
longue éclipse, l'âge d'or allait renaître: la dure muraille
s'effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps
merveilleux; le vieux arbre de musique revêtait un jeune plumage
tendre; dans le parterre d'harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux
riants à l'aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines,
le chant frais des ruisseaux: ... C'était une idylle.