Il ne s'aperçut pas que l'on se levait de table. Il restait seul assis;

et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs

labourés, des prairies au bord de l'eau, de la vieille maman. Quelques

convives causaient encore, debout, à l'autre bout de la salle. La

plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à son

tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son manteau et son

chapeau accrochés à l'entrée. Après les avoir mis, il partait sans

dire bonsoir, quand, par l'entrebâillement d'une porte, il aperçut

dans un cabinet voisin un objet qui le fascina: un piano. Il y avait

plusieurs semaines qu'il n'avait touché à un instrument de musique. Il

entra, caressa amoureusement les touches, s'assit, et, son chapeau sur

la tête, son manteau sur le dos, il commença de jouer. Il avait

parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux

personnes se glissaient dans la pièce pour l'entendre. L'une était

Sylvain Kohn, passionné de musique,--Dieu sait pourquoi! car il n'y

comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. L'autre

était le critique musical, Théophile Goujart. Celui-là--(c'était

plus simple)--ne comprenait ni n'aimait la musique; mais cela ne le

gênait point pour en parler. Au contraire: il n'y a pas d'esprits plus

libres que ceux qui ne savent point ce dont ils parlent: car il leur est

indifférent d'en dire une chose plutôt qu'une autre.

Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe

noire, de lourds accroche-cœur sur le front, un front qui se fronçait

de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme

grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes

courtes, une grasse poitrine: une sorte de marchand de bois, ou de

portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe

arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans

ce temps-là, en France, était le seul moyen d'arriver. Il s'était

attaché à la fortune d'un ministre de sa province, dont il s'était

découvert vaguement parent ou allié,--quelque fils «du bâtard de son

apothicaire».--Les ministres ne sont pas éternels. Quand le sien avait

paru près de sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau,

après en avoir emporté tout ce qu'il pouvait prendre, notamment des

décorations: car il aimait la gloire. Las de la politique, où depuis

quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron,

et même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à

l'abri des orages, une situation de tout repos, où il pourrait ennuyer

les autres, sans être ennuyé lui-même. La critique était tout

indiquée. Justement, une place de critique musical était vacante dans

un des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur de

talent, avait été congédié, parce qu'il s'obstinait à dire ce qu'il

pensait des œuvres et des auteurs. Goujart ne s'était jamais occupé

de musique, et il ne savait rien: on le choisit sans hésiter. On en

avait assez des gens compétents; au moins, avec Goujart, on n'avait

rien à craindre; il n'attachait pas une importance ridicule à ses

opinions; toujours aux ordres de la direction, et prêt à en faire

passer les éreintements et les réclames. Qu'il ne fût pas musicien,

c'était une considération secondaire. La musique, chacun en sait assez

en France. Goujart avait vite acquis la science indispensable. Le moyen

était simple: il s'agissait, aux concerts, de prendre pour voisin

quelque bon musicien, si possible un compositeur, et de lui faire dire

ce qu'il pensait des œuvres qu'on jouait. Au bout de quelques mois de

cet apprentissage, on connaissait le métier: l'oison pouvait voler. À

la vérité, ce n'était pas comme un aigle; et Dieu sait les sottises

que Goujart déposait dans sa feuille, avec autorité! Il écoutait et

lisait à tort et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle,

et faisait arrogamment la leçon aux autres; il écrivait dans un style

prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de pédantismes

agressifs; il avait une mentalité de pion de collège. Parfois, de loin

en loin, il s'était attiré de cruelles ripostes: dans ces cas-là, il

faisait le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à la fois

un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les

circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus

d'une situation ou d'une gloire officielle: (c'était le seul moyen

qu'il eût d'évaluer sûrement le mérite musical.) Il traitait

dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques.--Ce n'était

pas une bête.

Malgré l'autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur

il savait qu'il ne savait rien en musique; et il avait conscience que

Christophe s'y connaissait très bien. Il se serait gardé de le dire;

mais cela lui en imposait.--Et maintenant, il écoutait Christophe, qui

jouait; et il s'évertuait à comprendre, l'air absorbé, profond, ne

pensant à rien; il ne voyait goutte dans ce brouillard de notes, et il

hochait la tête en connaisseur, mesurant ses signes d'approbation sur

les clignements d'yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand'peine à rester

tranquille.

Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées

du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui

avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs.

Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains avec

énergie,--Sylvain Kohn glapissant qu'il avait joué comme un dieu,

Goujart affirmant d'un air doctoral qu'il avait la main gauche de

Rubinstein et la main droite de Paderewski--(à moins que ce ne fût le

contraire).--Ils s'accordaient tous deux pour déclarer qu'un tel talent

ne devrait pas rester sous le boisseau, et ils s'engagèrent à le

mettre en valeur. Pour commencer, tous deux comptaient bien en tirer

pour eux-mêmes tout l'honneur et le profit possibles.

Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à venir chez lui,

mettant aimablement à sa disposition l'excellent piano qu'il avait, et

dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée,

accepta, sans se faire prier; et il usa de l'invitation.

Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de

jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l'en laisser

jouir en paix. Lui-même en jouissait sincèrement. Par un de ces

phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet homme qui n'était

pas musicien, qui n'était pas artiste, qui avait le cœur le plus sec,

le plus dénué de toute poésie, de toute bonté profonde, était pris

sensuellement par ces musiques, qu'il ne comprenait pas, mais d'où se

dégageait pour lui une force de volupté. Malheureusement, il ne

pouvait pas se taire. Il fallait qu'il parlât, tout haut, pendant que

Christophe jouait. Il soulignait la musique d'exclamations emphatiques,

comme un snob au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues.

Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu'il ne pouvait pas

continuer ainsi. Kohn s'évertuait à se taire; mais c'était plus fort

que lui: il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter,

tapoter, fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau était

fini, il eût crevé, s'il n'avait fait part à Christophe de ses

ineptes réflexions.

Il était un curieux mélange de sentimentalité germanique, de blague

parisienne, et de fatuité qui lui appartenait en propre. Tantôt

c'étaient des jugements apprêtés et précieux, tantôt des

comparaisons extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités,

des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven, il y voyait des

polissonneries, une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant

badinage dans de sombres pensées. Le _quatuor en ut dièze mineur_ lui

semblait aimablement crâne. Le sublime adagio de la _Neuvième

Symphonie_ lui rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent

la Symphonie en ut mineur, il criait: «N'entrez pas! Il y a

quelqu'un!» Il admirait la bataille de _Heldenleben_, parce qu'il

prétendait y reconnaître le ronflement d'une automobile. Et partout,

des images pour expliquer les morceaux, et des images puériles,

incongrues. On se demandait comment il pouvait aimer la musique.

Cependant, il l'aimait; à certaines de ces pages, qu'il comprenait de

la façon la plus cocasse, les larmes lui venaient aux yeux. Mais,

après avoir été ému par une scène de Wagner, il tapotait sur le

piano un galop d'Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert,

après l'_Ode à la joie._ Alors Christophe bondissait, et il hurlait de

colère.--Mais le pire n'était pas quand Sylvain Kohn était absurde;

c'était quand il voulait dire des choses profondes et délicates, quand

il voulait poser aux yeux de Christophe, quand c'était Hamilton, et non

Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe dardait sur

lui un regard chargé de haine, et il l'écrasait sous des paroles

froidement injurieuses, qui blessaient l'amour-propre de Hamilton: les

séances de piano se terminaient fréquemment par des brouilles. Mais,

le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, qui avait remords de sa

violence, s'obligeait à revenir.

Tout cela n'eût encore été rien, si Kohn avait pu se retenir

d'inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire

montre de son musicien.--La première fois que Christophe trouva chez

Kohn trois ou quatre petits Juifs et la maîtresse de Kohn, une grande

fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours

ineptes et parlait de ce qu'elle avait mangé, mais qui se croyait

musicienne, parce qu'elle étalait ses cuisses, chaque soir, dans une

Revue des Variétés,--Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il

déclara tout net à Sylvain Kohn qu'il ne jouerait plus chez lui.

Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu'il n'inviterait plus personne.

Mais il continua en cachette, installant ses invités dans une pièce

voisine. Naturellement, Christophe finit par s'en apercevoir; il s'en

alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus.

Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait dans des familles

cosmopolites et lui trouvait des leçons.

De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours après, chercher

Christophe dans son taudis. Il ne se montra pas offusqué de le trouver

si mal logé. Au contraire: il fut charmant. Il lui dit:

--J'ai pensé que cela vous ferait plaisir d'entendre un peu de musique;

et comme j'ai mes entrées partout, je suis venu vous prendre.

Christophe fut ravi. Il trouva l'attention délicate, et remercia avec

effusion. Goujart était tout différent de ce qu'il l'avait vu, le

premier soir. Seul à seul avec lui, il était sans morgue, bon enfant,

timide, cherchant à s'instruire. Ce n'était que lorsqu'il se trouvait

avec d'autres qu'il reprenait instantanément son air supérieur et son

ton cassant. D'ailleurs, son désir de s'instruire avait toujours un

caractère pratique. Il n'était pas curieux de ce qui n'était pas

d'actualité. Pour le moment, il voulait savoir ce que Christophe

pensait d'une partition qu'il avait reçue, et dont il eut été bien

embarrassé pour rendre compte: car il lisait à peine ses notes.

Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. L'entrée en était

commune avec un music-hall. Par un boyau sinueux, on accédait à une

salle sans dégagements: l'atmosphère était étouffante; les sièges,

trop étroits, entassés; une partie du public se tenait debout,

bloquant toutes les issues:--l'inconfortable français. Un homme, qui

semblait rongé d'un incurable ennui, dirigeait au galop une symphonie

de Beethoven, comme s'il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons

d'une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêlera la

marche funèbre de _l'Héroïque._ Le public arrivait toujours,

s'installait, se lorgnait. Quand il eut fini d'arriver, il commença de

partir. Christophe tendait les forces de son cerveau pour suivre

le fil de l'œuvre, à travers cette foire; et, au prix d'efforts

énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir,--(car l'orchestre

était habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de musique

symphonique),--quand Goujart le prit par le bras, et lui dit, au milieu

du concert.

--Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre concert.

Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua point, et il suivit

son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans

une autre salle, qui sentait l'écurie, et où, à d'autres heures, on

jouait des féeries et des pièces populaires:--(la musique, à Paris,

est comme ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer un

logement: lorsque l'un sort du lit, l'autre entre dans les draps

chauds.)--Point d'air, naturellement: depuis le roi Louis XIV, les

Français le jugent malsain; et l'hygiène des théâtres, comme

autrefois celle de Versailles, est qu'on n'y respire point. Un noble

vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un acte de Wagner:

la malheureuse bête--l'acte--ressemblait à ces lions de ménagerie,

ahuris d'affronter les feux de la rampe, et qu'il faut cravacher pour

les faire ressouvenir qu'ils sont pourtant des lions. De grosses

pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette exhibition, le

sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau, que le

dompteur eut salué, et qu'ils eurent été récompensés tous deux par

le tapage du public, Goujart eut la prétention d'emmener encore

Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois, Christophe fixa

ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu'il ne bougerait

plus: il en avait assez de courir d'un concert à l'autre, attrapant au

passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En

vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique musicale à

Paris était un métier, où il était plus essentiel de voir que

d'écouler. Christophe protesta que la musique n'était pas faite pour

être entendue en fiacre, et qu'elle voulait du recueillement. Ce

mélange de concerts lui tournait le cœur: un seul lui suffisait, à la

fois.

Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il croyait, comme

la plupart des Allemands, que la musique tenait en France peu de place;

et il s'attendait à ce qu'on la lui servît par petites rations, mais

très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze concerts en sept

jours. Il y en avait pour tous les soirs de la semaine, et souvent deux

ou trois par soir, à la même heure, dans des quartiers différents.

Pour le dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, toujours.

Christophe admirait cet appétit de musique. Il n'était pas moins

frappé de l'abondance des programmes. Il pensait jusque-là que ses

compatriotes avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui

avaient plus d'une fois répugné en Allemagne. Il constata que les

Parisiens leur eussent rendu des points à table. On leur faisait bonne

mesure: deux symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un acte de

drame lyrique. Et de toute provenance: allemand, russe, scandinave,

français,--bière, champagne, orgeat et vin,--ils avalaient tout, sans

broncher. Christophe s'émerveillait que les oiselles de Paris eussent

un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait guère! Le tonneau des

Danaïdes... Il ne restait rien au fond.

Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quantité de musique se

réduisait en somme à fort peu de chose. Il trouvait à tous les

concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes

copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant

Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l'intervalle, que de

lacunes! Il semblait que la musique se réduisît à cinq ou six noms

célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et, depuis

l'alliance franco-russe, à une demi-douzaine de morceaux

moscovites.--Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens. Rien

des colosses Allemands du XVIIe et du XVIIIe siècles. Rien de la

musique allemande contemporaine, à l'exception du seul Richard Strauss,

qui, plus avisé que les autres, venait lui-même chaque année imposer

ses œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la musique belge. Rien

de la musique tchèque. Mais le plus étonnant: presque rien de la

musique française contemporaine.--Cependant, tout le monde en parlait,

en termes mystérieux, comme d'une chose qui révolutionnait le monde.

Christophe était à l'affût des occasions d'en entendre; il avait une

large curiosité, sans parti pris: il brûlait du désir de connaître

du nouveau, d'admirer des œuvres de génie. Mais malgré tous ses

efforts, il ne parvenait pas à en entendre: car il ne comptait pas

trois ou quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids et

sagement compliqués, auxquels il n'avait pas prêté grande attention.

En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha

à se renseigner auprès de la critique musicale.

Ce n'était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non

seulement les différentes feuilles musicales se contredisaient l'une

l'autre à cœur-joie; mais chacune d'elles se contredisait elle-même,

d'un article à l'autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si

l'on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses

propres articles, et le public n'en lisait aucun. Mais Christophe, qui

voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s'acharnait

à ne rien passer; et il admirait le calme guilleret de ce peuple, qui

se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l'eau.

Au milieu de ces divergences d'opinions, une chose le frappa: l'air

doctoral des critiques. Qui donc avait prétendu que les Français

étaient d'aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que

voyait Christophe étaient enharnachés de plus de science

musicale,--même quand ils ne savaient rien,--que toute la critique

d'outre-Rhin.

En ce temps-là, les critiques musicaux français s'étaient décidés

à apprendre la musique. Il y en avait même quelques-uns qui la

savaient: c'étaient des originaux; ils s'étaient donné la peine de

réfléchir sur leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là,

naturellement, n'étaient pas très connus: ils restaient cantonnés

dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux

n'étaient pas pour eux. Braves gens, intelligents, intéressants, que

leur isolement inclinait parfois au paradoxe, et l'habitude de causer

tout seuls, à l'intolérance de jugement et au bavardage.--Les autres

avaient appris hâtivement les rudiments de l'harmonie; et ils restaient

ébahis devant leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain,

lorsqu'il vient d'apprendre les règles de la grammaire, ils étaient

dans l'émerveillement:

--_D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah! que cela est beau!... Ah! la

belle chose que de savoir quelque chose!_...

Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, d'harmoniques et

de sons résultants, d'enchaînements de neuvièmes et de successions de

tierces majeures. Quand ils avaient nommé les suites d'harmonies qui se

déroulaient dans une page, ils s'épongeaient le front avec fierté:

ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils croyaient presque l'avoir

écrit. À vrai dire, ils n'avaient fait que le répéter, en termes

d'école, comme un collégien qui fait l'analyse grammaticale d'une page

de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de concevoir la

musique comme une langue naturelle de l'âme que, lorsqu'ils n'en

faisaient pas une succursale de la peinture, ils la logeaient dans les

faubourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes de

construction harmonique. Des gens aussi savants devaient naturellement

en remontrer aux musiciens passés. Ils trouvaient des fautes dans

Beethoven, donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour

Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n'existait pour eux, à

cette heure de la mode, que Jean-Sébastien Bach, et Claude Debussy.

Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières

années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout

dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement

Rameau, et Couperin dit le Grand.

Entre ces savants hommes, des luttes épiques s'élevaient. Ils étaient

tous musiciens; mais comme ils ne l'étaient pas tous de la même

manière, ils prétendaient, chacun, que sa manière seule était la

bonne, et ils criaient: raca! sur celles de leurs confrères. Ils se

traitaient mutuellement de faux littérateurs et de faux savants; ils se

lançaient à la tête les mots d'idéalisme et de matérialisme, de

symbolisme et de vérisme, de subjectivisme et d'objectivisme.

Christophe se disait que ce n'était pas la peine d'être venu

d'Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d'Allemands. Au lieu de

savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous tant de façons

diverses d'en jouir, ils ne toléraient pas d'autre façon que la leur;

et un nouveau _Lutrin_, une guerre acharnée, divisait en ce moment les

musiciens en deux armées: celle du contrepoint, et celle de l'harmonie.

Comme les _Gros-boutiens_ et les _Petits-boutiens_, les uns soutenaient

âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les autres

qu'elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre

parler que d'accords savoureux, d'enchaînements fondants, d'harmonies

succulentes: ils parlaient de musique, comme d'une boutique de

pâtisserie. Ceux-là n'admettaient point qu'on s'occupât de l'oreille,

cette guenille: la musique était pour eux un discours, une Assemblée

parlementaire, où les orateurs parlaient tous à la fois, sans

s'occuper de leurs voisins, jusqu'à ce qu'ils eussent fini; tant pis si

on ne les entendait pas! On pourrait lire leurs discours, le lendemain,

au _Journal officiel_: la musique était faite pour être lue, et non

pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première

fois, de cette querelle entre les _Horizontalistes_ et les

_Verticalistes_, il pensa qu'ils étaient tous fous. Sommé de prendre

parti entre l'armée de la _Succession_ et l'armée de la

_Superposition_, il leur répondit par sa devise habituelle, qui

n'était pas tout à fait celle de Sosie:

--Messieurs, ennemi de tout le monde!

Et comme ils insistaient, demandant:

--De l'harmonie et du contrepoint, qu'est-ce qui importe le plus

en musique?

Il répondit:

--La musique. Montrez-moi donc la vôtre!

Sur leur musique, ils étaient tous d'accord. Ces batailleurs

intrépides, qui se gourmaient à qui mieux mieux, quand ils ne

gourmaient point quelque vieux mort illustre, dont la célébrité avait

trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune: l'ardeur

de leur patriotisme musical. La France était pour eux le grand peuple

musical. Ils proclamaient sur tous les tons la déchéance de

l'Allemagne.--Christophe n'en était pas blessé. Il l'avait tellement

décrétée lui-même qu'il ne pouvait de bonne foi contredire à ce

jugement. Mais la suprématie de la musique française l'étonnait un

peu: à vrai dire, il en voyait peu de traces dans le passé. Les

musiciens français affirmaient cependant que leur art avait été

admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique

française, ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires

françaises du siècle dernier, à part celle d'un seul maître très

bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite, on en était

plus à l'aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient

oubliés, et dont certains étaient restés jusqu'à ce jour totalement

inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le

monde de la Révolution française, les musiciens regardaient celle-ci

comme une chaîne de montagnes, qu'il fallait gravir pour contempler,

derrière, l'âge d'or de la musique, l'Eldorado de l'art. Après une

longue éclipse, l'âge d'or allait renaître: la dure muraille

s'effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps

merveilleux; le vieux arbre de musique revêtait un jeune plumage

tendre; dans le parterre d'harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux

riants à l'aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines,

le chant frais des ruisseaux: ... C'était une idylle.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 26 / 39 段