_Le même au même_.
Vertfeuil, ce 30 Août, au soir.
Sophie qui n'avait encore osé faire voir à sa garde, les sanglantes
marques dont elle est couverte, s'y hasarda dès qu'elle nous en eut fait
l'aveu, et dès le vingt-huit, comme elle avait passée une nuit cruelle,
elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.
Celle-ci trouva tant de désordres et des meurtrissures si graves,
qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consultée,
envoya sur-le-champ chercher _Dominic_ son chirurgien d'Orléans, que
l'on n'introduisit près de la malade qu'après lui avoir fait jurer le
secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la délivrance
faite à sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, était bien sûrement
une couche forcée, suite des accidens éprouvés par la malade,
indépendamment d'un coup très-violent à travers les reins, il y en avait
vingt-un autres tant sur les bras, les épaules, ou le reste du corps de
cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait
des pansemens subits.--Les effets du second accès de la colère réfléchie
de _Mirville_ avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait
sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilité,
contusionnait infiniment moins, quoiqu'en flétrissant davantage, et les
dangers de ce second traitement, bien qu'il eut été porté à l'extrême,
n'étaient pas si dangereux que ceux de l'autre.
D'après cette exposition, _Dominic_ ordonna une saignée du pied, le plus
grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retiré qu'au bout de
vingt-quatre heures, après avoir vu le meilleur effet de ses premiers
traitemens, il a laissé son ordonnance à la sage femme et reviendra au
commencement de la semaine, il espère, dît-il, beaucoup et de l'âge et
du bon tempérament de la jeune personne. Il a jugé à propos que l'on la
sépare de son enfant, ce qui a été fait d'autant plus heureusement que
cette pauvre petite créature est morte très-peu après avoir quittée sa
mère, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-être envoyée
au tombeau; on lui a caché cet événement; quoiqu'un peu mieux
aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en état de l'apprendre;
telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.
Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de
Berceuil, vérifier sur les lieux mêmes, les dépositions de Sophie, je
m'y rendis à cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je
descendis chez le curé.--C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le
maintien et l'honnêteté paraissent soutenir le caractère; il me reçut
fort bien, m'invita à dîner chez lui, et en attendant l'heure du repas,
me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait dépeint
Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le curé se
ressouvenait très-bien de lui avoir enseigné sa religion.--Pour Isabeau,
elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son élève existait,
l'aimait et demandait à la voir, et bientôt après de chagrin, quand je
lui appris son état; j'insistai peu sur les détails, madame de Blamont
m'avait fait sentir la nécessité de les déguiser, et j'étais pénétré
comme elle, du besoin de ce mystère; tout se borna donc à constater que
Sophie n'en imposait pas, et à convenir avec ces deux honnêtes gens
qu'ils se rendraient l'un et l'autre, à la prochaine invitation que leur
ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les
voir, qu'en raison de la santé de Sophie, point encore en état
d'embrasser des personnes si chères.--Je dînai chez le curé que je
trouvai là, comme dans nos opérations, un homme de très-grand sens,
l'événement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la
dépravation des moeurs, cause unique, prétendait-il, de toutes les
atrocités qui se commettent journellement.
«Oh! monsieur, (me dit l'honnête ecclésiastique, avec cet enthousiasme
chaleureux de la vertu), je vois éclore à tout instant un fratras
d'écrits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicité,
sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour
malheureux principe, que le désespoir où est le riche d'être obligé de
contempler l'infortune dans son semblable, que le désespoir d'être
contraint à donner quelques secours;--ne croyant son or fait, que pour
payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire à ces tristes
obligations, il voudrait éloigner de ses yeux le spectacle attendrissant
de la misère, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme
de trop près, qui le ramenant aux accablantes idées du malheur,
anéantit, malgré lui-même, l'intervalle immense que son orgueil ose
mettre entre l'homme et l'homme.--Voilà, monsieur, voilà les seules
causes de tous ces pitoyables écrits; n'en doutez pas, ils ne sont
dictés que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanité.... On ne veut point
voir de pauvres en France,--eh bien! que l'on s'occupe pour y réussir,
du moyen de réformer les moeurs, et de préserver surtout la jeunesse de
leur perfide corruption; que l'on réforme le luxe,--ce luxe pernicieux
qui ruine et dérange le riche, sans soulager le misérable, et qui plonge
bientôt celui-ci dans l'abyme, par sa folle prétention à atteindre ce
qu'il ne peut approcher qu'en entraînant sa perte. Que vos gens de
lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au
gouvernement des projets rectifiés, et de la réussite de ces premières
opérations, naîtra bientôt cette réforme de mendians tant désirée dans
votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus à vos ateliers de
colifichets, ou derrière vos magnifiques voitures, le fils de ce bon
laboureur qui, abandonné de ses meilleurs enfans, va bientôt mendier
avec ce qui lui reste, à la porte même de l'hôtel où son fils
orgueilleux d'une jaquette chamarrée, ose le regarder insolemment, sans
daigner le reconnaître ou le soulager. Diminuez les impôts, honorez,
encouragez l'agriculture[4], préférez sur-tout l'honnête individu qui
s'y livre, à cet impertinent _plumitif_ qui, masqué d'une jupe noire, a
quitté la charrue de son père, pour venir s'engraisser dans la ville,
des divisions intestines du citoyen.--Classe abjecte, venimeuse, aussi
inutile que méprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses
foyers, ou enchaîner, dès qu'elle en sort, à des travaux publics, dans
lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle
servirait la patrie, au lieu de la détruire, au lieu de la miner
sourdement par ses prévarications, ses rapines et ses excroqueries
scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'épuisez
pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne
foulez pas vos fermiers, afin d'être plus en état de broder vos habits
et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrécence de
tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez
pas, ne les molestez pas par une pitié barbare et insultante, ne les
engouffrez pas comme des cadavres dans des sépulcres d'horreur et de
foetidité; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le même soleil les
éclaire et qu'ils ont droit au même pain.... Vous ne voulez pas de
mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos
provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur
équitablement répartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un
au pinacle et l'autre sous les haillons de la misère; et pourquoi
faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que
l'autre n'a pas même l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il
qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que
l'infortune dépeuple ou dévaste les autres?... Vous ressemblez à ces
enfans qui mettent à un seul château toutes les cartes qu'on leur a
données, qu'arrive-t-il?--l'édifice écroule,--voilà votre image. Votre
Babylone moderne s'anéantira comme celle de Sémiramis, elle s'évanouira
de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes
florissantes de la Grèce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour
cause de leur dépérissement, et l'état énervé, pour embellir cette
nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dorées.»[5]
J'aurais pu répondre au curé, car tu sais que je ne pense pas comme lui,
sur ce luxe que tu blâmes* aussi quelquefois avec tant de force; mais
l'heure me pressait, je prévoyais l'inquiétude de nos dames, je me
séparai donc promptement de ce bon prêtre, lui promettant de discuter
plus à l'aise une autre fois les matières qui venaient de nous occuper.
Je lui fis promettre d'être exact à se rendre avec Isabeau, chez madame
de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.
Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort,
et la mère un peu mieux, on ne vit point d'inconvéniens à ce que je lui
donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les
expressions de la plus tendre reconnoissance. En vérité, c'est un
caractère charmant que celui de cette jeune personne, dès que le sort
lui destinait le malheureux état de fille entretenue, quel dommage que
cela ne soit pas tombé entre les mains de quelque vieux garçon honnête
et rangé, dont elle aurait fait la félicité par sa sagesse et par sa
douceur; mais il me paroît que les intentions de madame de Blamont sont
si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura
vraisemblablement pas à se repentir de son changement d'état,
puisqu'elle n'aurait pu suivre cet état qu'aux dépens de son honneur et
de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui
destine, en conservant toute la pureté de son âme. Je n'eus pas plutôt
donné à notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle brûla du
désir de la voir, mais quand je lui eus prouvé que sa santé exigeait
qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et
me chargea, les larmes aux yeux, de témoigner à madame de Blamont,
jusqu'à quel point elle était sensible aux bontés qu'on avait pour elle.
Hélas! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les
effets de la reconnoissance d'une infortunée comme moi, sont d'un bien
léger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses
voeux seront entendus de l'éternel, et si je puis sauver ma vie, j'en
emploierai tous les instans à implorer le ciel pour son bonheur et pour
celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses
larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on
daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les méritait pas.
L'organe flatteur de cette jeune fille, de très-beaux yeux bleux remplis
de sentiment, un air d'innocence, de vérité, répandu dans toute sa
physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son âme sur les traits de sa
jolie figure.... Tout cela, mon ami, intéresse involontairement pour
elle; ses malheurs achèvent d'attendrir et il devient réellement
impossible de ne pas désirer qu'elle soit heureuse. Aline, à qui l'on a
expliqué, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la décence,
l'a pris dans une amitié très-singulière; il faut l'arracher du chevet
de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher,
si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, ô Valcour!
c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes
personnes, un air de famille; il est frappant.--Eugénie et madame de
Senneval ont fait la même remarque; je l'avais fait avant elle.--Madame
de Blamont en avait été émue au premier coup d'oeil.--En te peignant les
traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie;
d'abord, elles ont absolument le même son de voix, absolument le même
tour de visage, la même bouche, positivement le même air dans leur
ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux
châtains-clairs, tirant un peu sur le blond; le même éclat dans la peau,
et toutes deux, enfin, paraissent avoir le même fond de
caractère.--Sophie adore Aline, elle la conjure à tout moment de ne
point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en même temps tout le
chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.
Ces différentes choses reconnues, il est devenu très-probable entre
madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de _Mirville_
et de _Delcour_ sont des noms supposés qui en cachent peut-être de bien
plus intéressans pour madame de Blamont; n'osant néanmoins hasarder
encore que des conjectures.... Récapitulons ce qui les fonde.
L'éducation de Sophie dans un village si près d'une terre où monsieur de
Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singulière
ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme à celles de
messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur âge ... leurs portraits faits
par Sophie et par sa nourrice, et où tous les traits de nos originaux se
retrouvent.... Leur état, l'un de robe, l'autre de finance.--Une légère
objection se présente ici, je la sens.... M. Delcour a été plusieurs
fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil;
serait-il possible, si M. Delcour était le même que M. de Blamont, qu'il
ne fût pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme?
mais cette objection s'évanouit à l'examen: d'abord en voyant arriver M.
Delcour à Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit
venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de
Paris. Secondement, on ne connaît Monsieur et Madame de Blamont, à
Berceuil, que de réputation; on n'a pas la moindre idée de leur figure,
ce peut donc être le même homme; il y a donc à parier que c'est le même
homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux
caractère, quel est le scélérat qui ose s'offrir à ton Aline! car, si
_Delcour_ est _Blamont_, n'en doutons point, _Mirville_ n'est autre que
_d'Olbourg_.
Dans cette circonstance épineuse madame de Blamont ne sait que
décider.... Faire rendre, à Sophie, une plainte contre M. de Mirville,
est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu
vois qui elle compromat dans cette plainte? cette idée l'arrête.
--Cependant quelle arme elle laisse échapper, si elle ne saisit pas tout
ceci, pour se débarrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle
assurément, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons.
--Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans
la supposition que les noms cachent ceux que nous soupçonnons, à se
repentir toute sa vie de n'avoir pas profité de cet événement pour
arrêter les démarches d'un homme dont l'alliance la déshonorerait.... Si
elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe,
qu'intéressant son autorité et les loix, il parvienne à mettre Aline
dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de
chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arrêter cet affreux
sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces considérations, sur lesquelles
je crus devoir fortement appuyer, la déterminèrent, enfin, à faire
rendre une plainte à Orléans;--mais une plainte secrète, dont elle put
être absolument la maîtresse; le juge s'est en conséquence rendu ce
matin, à l'invitation qui lui a été faite; Sophie se trouvant un peu
mieux, il a été introduit, et a reçu son exposition du fait simple et
pur.--«D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville,
financier à Paris, lequel était auteur de sa grossesse, et était venu la
chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ
trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa maîtresse, ce qu'il a
fait jusqu'au moment où il l'a indignement traitée, quoi-qu'enceinte, et
mis à la porte de sa maison ect. ect. ect.».
Nous avons tous signés, elle comme partie, nous comme témoins de son
état, Dominic signera à Orléans; et la plainte restera chez le
magistrat, jusqu'à ce qu'il plaise à madame de Blamont de la réveiller.
Tout ceci se faisait à regret, et ne se serait jamais fait sans moi;
mais je l'ai cru de la plus extrême nécessité. L'excellent caractère de
Sophie, se refusait à une plainte.--Madame de Blamont tremblait de
compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de
Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces considérations; j'ai
cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la
plainte qui ne se trouve plus absolument portée que contre monsieur de
Mirville.
Tu vois maintenant mon ami le motif qui a déterminé mes opérations, je
n'ai eu que ton bonheur et ton intérêt en vue.--Si je me trompe
redresse-moi; mais quelque puisse être l'excès de ta délicatesse, je
doute pourtant qu'elle l'eût fait agir différemment, et j'ose croire que
tu m'approuveras. Voici maintenant une autre idée, suite nécessaire de
nos premières démarches, et qui peut-être s'accordera encore moins avec
la droiture de ton âme; mais dont l'exécution pourtant me paraît
indispensable.
Madame, ai-je dit à madame de Blamont, sitôt après le départ du
magistrat, il me paraît que l'objet essentiel est de connaître
maintenant le héros de notre aventure?
_Madame de Blamont_.--Ou cette découverte nous mènera-t-elle?--au même
objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes,
le hasard vous en offre.--Mais si ces deux particuliers n'ont rien de
commun avec ceux qui nous intéressent?--Vous saurez au moins à quoi vous
en ternir, et tout reste alors dans les ténèbres.--Et si ce sont
eux?--Vous vous retrouvez dans le même état.... Vous êtes toujours
maîtresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg,
irez-vous lui donner votre fille?--Cette idée me révolte, ne me l'offrez
seulement pas.--Et si vous ne vous éclaircissez point, et que le
scélérat soit d'Olbourg; que votre époux parvienne au but qu'il se
propose, prévoyez-vous les remords qui vous déchireront?--Je n'y
survivrais pas.--Il faut donc les éviter.--Déterville je me fie à vous;
faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je
vous en conjure, de la plus extrême modération.
L'objet, selon moi, était de se transporter sur les lieux mêmes; de
tâcher de séduire la duègne Dubois, afin d'en tirer des éclaircissemens.
Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens
s'offraient pour nous amener la fidèle gardienne; celui d'aller la
débaucher moi-même; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de
détacher d'ici un nommé _Saint-Paul_, vieux domestique de madame de
Blamont, singulièrement attaché à sa maîtresse, et l'un des plus fins
valets dont la livrée de France puisse se faire honneur. Le premier de
ces moyens me repugnait un peu; j'étais bien sûr que tu ne te chargerais
pas du second: nous avons donc adopté le troisième, et sans que tu t'en
mêles, sans que Saint-Paul te voie même à Paris.--Il est décidé qu'il
part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient
point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumières de sa part.
Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous
que tu apprendras les détails; sois en paix, du mistère et montre toi le
moins possible pendant que nous allons agir.
_Au moment du départ de ma lettre_.
Sophie va mieux, Aline est fatiguée; elle a eu hier un peu de migraine,
on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eugénie lui a promis de veiller
Sophie comme elle même. Madame de Blamont est agitée; c'est madame de
Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons à tout.--Aline ne
veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son
indisposition n'est rien.
_Aline à Valcour_.
P.S. Que d'événemens!... Que de soupçons!... Que de conjectures!... Ah!
si le ciel a choisi cette manière pour nous éclairer, il ne laissera pas
son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner à notre bonheur, sans
troubler celui de l'être à qui je dois le jour. Son repos m'est plus
cher que ma satisfaction même, et je ne dois jamais cesser de le
respecter. Adieu, soyez tranquille, écrivez-nous, et comptez sur la
tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.
Notes:
[Footnote 4: «Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le
premier des arts.» BÉLISAIRE, cap. 12.]
[Footnote 5: C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos
lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'écrivait un an avant
la révolution.]
* * * * *