On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant à madame de
Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma
naissance, je ne connais que mon père, et j'ignore les particularités
qui ont pu me donner le jour. Je fus élevée dans le village de Berseuil,
par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre
quand vous m'avez trouvée, elle m'a servi de nourrice, et m'a prévenue,
dès que je pus entendre raison, qu'elle n'était point ma mère, et que je
n'étais chez elle qu'en pension. Jusqu'à l'âge de treize ans, je n'ai eu
d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le même, à
ce que dit Isabeau, qui m'avait apporté chez elle, et qu'elle m'assura
secrètement être mon père. Rien de plus simple et de plus monotone que
l'histoire de mes premiers ans, jusqu'à l'époque fatale où l'on
m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me précipiter malgré moi, dans
l'abyme de la débauche et du vice.
J'allais atteindre ma treizième année, lorsque l'homme dont je vous
parle vint me trouver pour la dernière avec un de ses amis du même âge
que lui, c'est-à-dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau
et m'examinèrent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que
je devais prendre pour mon père fit beaucoup d'éloges de moi ... j'étais
selon lui charmante, faite à peindre ... hélas! c'était la première fois
que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature
dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent être la cause
de tous mes malheurs! L'examen des deux amis était entremêlé de légères
caresses; quelquefois même on s'en permettait où la décence n'était rien
moins que respectée ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les
vis même rire ... eh quoi! la gaîté peut donc naître où se médite le
crime! l'âme peut donc s'épanouir au milieu des complots formés contre
l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'étais loin d'en
augurer les suites! Elles devaient être bien amères pour moi. On fit
revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune élève, dit M.
_Delcour_, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en père)
elle plaît à M. de _Mirville_, dit-il, et montrant son ami, il va la
conduire à sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se
mit à pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous
mêlâmes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en
s'adressant à M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur même, je
ne lui connais nul défaut ... je vous la recommande, monsieur, je serais
au désespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs?
interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune.
ISABEAU.--Que le ciel au moins la préserve de la faire au dépends de son
honneur. MIRVILLE.--Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien
raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU à _M.
Delcour_.--Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur, à votre
dernière visite que vous la laisseriez au moins jusqu'à ce qu'elle eût
rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.--De religion?
ISABEAU.--Oui monsieur. M. DELCOUR.--Eh bien! est-ce que cela n'est pas
fait? ISABEAU--Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite;
monsieur le curé l'a remise à l'année prochaine. M. DE MIRVILLE--Oh
parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-là, je l'ai promise pour
demain à ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de
_ces misères-là par-tout?_ M. DELCOUR.--Par tout, et aussi-bien chez
vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse être dans la
capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village
de Berseuil?... Puis se tournant vers moi--Sophie, voudriez-vous mettre
des entraves à votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus
petit retard. Hélas! monsieur, interrompis-je naïvement, dès que vous me
parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et
que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans
les bras de cette tendre mère ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va,
mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te
remercie de ta bonne volonté, mais tu ne m'appartiens pas ... obéis à
ceux de qui tu dépens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu
tombes dans la disgrâce, Sophie, souviens-toi de ta bonne mère Isabeau,
tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te coûte
quelque peine à gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas
le prix de la honte ... il ne sera pas arrosé des larmes du regret et du
désespoir.... Bonne femme, en voilà assez ce me semble, dit Delcour, en
m'arrachant des bras de ma nourrice, cette scène de pleurs toute
pathétique qu'elle puisse être, met du retard à nos désirs ...
partons.... On m'enlève, on se précipite dans une berline qui fend l'air
et nous rend à Paris le même soir.
Si j'avais eu un peu plus d'expérience, ce que je voyais, ce que
j'entendais, ce que j'éprouvais, auraient dû me convaincre avant que
d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait étaient bien différens
de ceux que je remplissais à Berseuil, qu'il entrait bien d'autres
projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui
m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort
ma bonne nourrice était bien près d'être outragée. M. de Mirville, à
côté duquel j'étais dans la voiture, me mit bientôt au point de ne
pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurité favorisait ses
entreprises, ma simplicité les encourageait, M. Delcour s'en
divertissait et l'indécence était à son comble ... mes larmes coulèrent
alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela
allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions
arrivés ... mais je n'aime pas à entendre brailler.... Eh! bon, bon,
répondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa
victoire?... Quand nous fûmes l'autre jour chercher ta fille, auprès de
Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une
scène de larmes ... et cependant, avant que d'être à Paris, j'eus
l'honneur d'être ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de
Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de
chasse, vous ne faites jamais si bien la curée que quand vous avez forcé
la bête. Jamais je ne vis d'âmes si dures que celles de ces suppôts de
Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le
gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos
dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soupçonnés
d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne
faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne
l'égorgeons-nous pas. Notre réputation est mieux établie que la vôtre,
et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De
pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce
que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus
affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par
l'indignité des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles
horreurs dis-je, nous conduisirent à Paris, et nous arrivâmes.
La maison où nous descendîmes n'était pas tout-à-fait dans Paris, j'en
ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire
qu'elle était située près de la barrière des Gobelins. Il était environ
dix heures du soir quand on arrêta dans la cour; nous descendîmes.--La
voiture fut renvoyée et nous entrâmes dans une salle où le souper
paraissait prêt à être servi; une vieille femme, et une jeune fille de
mon âge, étaient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut
avec elles que nous nous mimes à table; il me fut facile de voir pendant
le souper que cette jeune fille nommée _Rose_, était à monsieur Delcour,
ce qu'il me parut que monsieur de Mirville désirait que je lui fusse.
Quand à la vieille, elle était destinée à être notre gouvernante, son
emploi me fut expliqué tout de suite, et en m'apprit en même-tems que
cette maison était celle où je devais loger avec ma jeune compagne, qui
n'était autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur
Delcour et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de
Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'étaient
réciproquement donné leurs deux filles pour maîtresses, sans que l'une
de ces deux malheureuses créatures, connût mieux que l'autre la seconde
partie des liens qui les attachaient à ces deux pères.
Vous me permettrez de taire, madame, les indécens détails, et de ce
souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit
et plus artistement meublé, fût destiné à ces honteuses circonstances;
Rose et monsieur Delcour y passèrent avec nous; celle-ci déjà au fait,
n'opposa nuls refus, son exemple me fut proposé pour adoucir la rigueur
des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilité, on me fit craindre la
force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame,
je frémis ... je pleurai ... rien n'arrêta ces monstres et mon innocence
fut flétrie.
Vers les trois heures du matin les deux amis se séparèrent, chacun passa
dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suivîmes
ceux qui nous étoient destinés.
Là, monsieur de Mirville acheva de me dévoiler mon sort; «vous ne devez
plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous
entretenir; votre état vient d'être éclairci de manière à ne plus vous
laisser de soupçon.--Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien
brillante ni à une vie très-dissipée; le rang que monsieur et moi tenons
dans le monde, nous oblige à des précautions, qui rendent votre solitude
un devoir. La vieille femme que vous avez vue près de Rose, et qui doit
également prendre soin de vous, nous répond de votre conduite à l'un et
à l'autre une incartade ... une évasion, serait sévérement punie, je
vous en préviens: du reste soyez avec moi, soumise, honnête, prévenante
et douce, et si la différence de nos âges s'oppose à un sentiment de
votre part dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du bien que
je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'obéissance sur
laquelle je devrais compter, si vous étiez ma femme légitime. Vous serez
nourrie, vêtue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos
fantaisies; cela est médiocre, je le sais; mais à quoi vous servirait le
surplus dans la retraite où je suis obligé de vous tenir, d'ailleurs
j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'êtes pas ma seule
pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois
fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous
distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans
leur genre ont des qualités qui vous aideront à mener une vie douce, et
sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse».
Cette belle harangue débitée, monsieur de Mirville se coucha, et
m'ordonna de prendre ma place auprès de lui.--Je tire le rideau sur le
reste, madame, en voilà assez pour vous faire voir quel était l'affreux
sort qui m'était destiné; j'étais d'antant plus malheureuse qu'il me
devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul être qui eût de
l'autorité sur moi ... mon père même me contraignait à m'y résoudre et
me donnait l'exemple du désordre.
Les deux amis partirent à midi, je fis plus ample connaissance avec ma
gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne
différaient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que
moi. Elle avait comme moi passé sa vie dans un village, élevée par sa
nourrice, et n'était à Paris que depuis trois jours, mais la distance
énorme du caractère de cette fille au mien, s'est toujours opposé à ce
que je fisse aucune liaison avec elle, étourdie, sans coeur, sans
délicatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la
modestie que j'avais reçues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant
d'indécence et de vivacité, j'étais obligée de vivre avec elle, les
liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amitié.
Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son âge;
impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup plus ma compagne que
moi; il n'y avait rien là, comme vous voyez, qui dût m'attacher fort à
elle, et le temps que j'ai été dans cette maison, je l'ai
presqu'entièrement passé dans ma chambre, livrée à la lecture que j'aime
beaucoup, et dont j'ai pu faire aisément mon occupation, moyennant
l'ordre que M. de Mirville avait donné de ne me jamais laisser manquer
de livres.
Rien de plus réglé que notre vie; nous nous promenions à volonté dans un
fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois
fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors,
se réunissaient, soupaient avec nous, se livraient à leurs plaisirs,
l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'après-souper, et allaient
de-là finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son
appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps.... Quelle
indécence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les pères aux yeux
de leurs filles! Ma chère amie, dit madame de Senneval,
m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortunée nous
apprendrait peut-être des atrocités d'un bien autre genre.--Que
savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de
Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment
honnête et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ...
mais n'est-il jamais arrivé pis? Et comme elle vit que Sophie ne la
comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle
voulait dire.
Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-être le
seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame,
reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause
d'une retenue.... Qui dans de telles âmes n'eut sûrement jamais la vertu
pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je
le sais, mais tant d'autres _écarts_ ... tant d'autres _turpitudes_ ont
si bien su me convaincre de la dépravation de moeurs de ces deux amis,
que je ne dois assurément attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez
dire, qu'à un sentiment plus impérieux que leur débauche; or, je n'en ai
point vu qui l'emportât sur leur jalousie.--Elle est difficile à
entendre avec cette communauté de plaisirs dont vous nous parlez, dit
madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont
monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.--Je l'avoue,
mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce ici un de ces cas où le choc
violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce
qu'il y a de bien sûr, c'est que le désir de conserver chacun leur bien,
désir né de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta
toujours dans leur coeur, et les empêcha d'exécuter ... des horreurs ...
dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru
plus affreuses que la mort même.--Poursuivez, dit madame de Blamont, et
ne trouvez pas mauvais que l'intérêt que vous m'avez inspiré, m'ait fait
frémir pour vous.
Jusqu'à l'événement qui m'a valu votre protection, madame, continue
Sophie, en s'adressant toujours à madame de Blamont; il me reste fort
peu de choses à vous apprendre. Depuis que j'étais dans cette maison,
mes appointemens m'étaient payés avec la plus grande exactitude, et
n'ayant aucun motif de dépense, je les économisais dans la vue de
trouver peut-être un jour l'occasion de les faire tenir à ma bonne
Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer
cette intention à monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me
procurât lui-même la moyenne d'exécuter l'action que je méditais....
Innocente! Où allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais
dans le sein du vice et du libertinage!--Il vous faut oublier tous ces
sentimens villageois, me répondit brutalement monsieur de Mirville,
cette femme a été beaucoup trop payée des petits soins qu'elle a eus de
vous; vous ne lui devez plus rien.--Et ma reconnaissance, monsieur, ce
sentiment si doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire
éclater.--Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances là. Je n'ai
jamais vu qu'on en retirât quelque chose, et je n'aime à nourrir que les
sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez
trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.--Rejetée de
l'un, je voulus recourir à l'autre, et je parlai de mon projet à
monsieur Delcour. Il le désapprouve plus durement encore, il ma dit qu'à
la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque
je ne songeais qu'à jeter mon argent par la fenêtre; il me fallut
renoncer à cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.
Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la malheureuse
catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les
deux pères s'étaient plus d'une fois, devant nous, cédé leur autorité
sur leurs filles, en se priant réciproquement de ne les point ménager
quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer
la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer
des chaînes; or, je vous laisse à penser si tous deux abusaient de cette
autorité respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me
traitait sur-tout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de son
imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne
prenait pas plus ma défense, que Mirville ne prenait celle de sa fille,
quand Delcour la maltraitait de même, ce qui arrivait tout aussi
souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; entièrement coupable,
entièrement complice du malheureux commerce où j'étais entraînée, la
nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir
davantage, elle voulut faire éclore dans mon sein, un gage de mon
déshonneur. Ce fut à-peu-près vers ce temps que ma compagne impatientée
de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une évasion. Je ne
veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouvé des
moyens d'intéresser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il
m'offre de me rendre libre; tu es la maîtresse de partager notre sort
... peut-être vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches
... je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ménagerai un ami,
il viendra te retirer d'ici, et nous nous réunirons si tu le veux. Ce
dernier plan de liaison ne me convenait guères, et si je désirais ma
liberté, c'était pour mener un genre de vie bien différent de celui
qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai néanmoins ses offres, je
convins avec elle qu'il valait mieux que je n'exécutasse cette fuite
qu'après mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer
tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle fût elle-même,
les préparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put être
arrangé qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant était
venu, elle allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle
avait choisi pour son départ, et la veille également de celui où j'ai eu
le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre
pour aller chercher quelque argent destiné au jardinier qui devait lui
faire trouver un appartement tout prêt; elle me pria de rester avec ce
jeune homme qui pressé de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrêter,
et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale époque de mon
infortune! ou plutôt de mon bonheur, puisque cette même circonstance fut
celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors
ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans; M. de Mirville entra seul
et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune
homme pour le soustraire à ses regards, il s'évada cependant fort vite,
mais ce ne fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère
dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la première arme
dont il se servit, et sans égard pour ma situation, sans approfondir si
j'étais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me traîne au travers
de la chambre par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit
que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un
témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je
suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'était accourue et ne m'eut
arrachée de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en
punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que
personne n'entre, et que cette prostituée monte à l'instant dans sa
chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, par
cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait bien de dire un
mot, et la foudre n'éclata que sur moi.... Je fus bientôt suivi de mon
tyran, ses yeux étincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels
je crus en démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont les
impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le
firent paraître en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous
rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent
ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les
peindre.... Il m'ordonne de quitter mes vêtemens ... je me jette à ses
pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par
ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortuné, agitant mon sein de
ses palpitations, il semblait déjà se courber sur les genoux de son père
... on eut dit qu'il implorait sa grâce.... Mon état ne toucha point
Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction de plus à
l'infidélité qu'il soupçonnait; tout ce que j'alléguais n'était
qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui
en imposer ... je me mis donc dans l'état qu'il désirait, dès que j'y
fus, des lieus barbares lui répondirent de ma contenance....
[Illustration: L'infortuné ... il semblait déjà se courber sur les
genoux de son père ... on eut dit qu'il implorait sa grâce.]
Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le
pédantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruauté,... avec
une rigueur,... enfin, je pâlis.... Je chancelai sous mes liens,... mes
yeux se fermèrent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne
retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon
bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins
qu'on me donnait ... non par pitié ... le monstre ... mais pour être
plus vite débarrassé de moi.... Allons, s'écria-t-il, est-elle prête, et
me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la,
rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes
clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux
écus;--tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous conduire
chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui
recevra, sans doute, avec empressement, une créature capable de la
conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, répondis-je en
larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait
qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon
repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces
mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans s'ouvrait à la pitié,
si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de
l'innocence; il me saisit par le bras, m'entraîne à l'extrémité de la
maison, et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des
portes du jardin.... Que votre âme sensible conçoive ma situation,
madame, seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville absolument
inconnue de moi, dans l'état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me
conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n'ayant pas même la
ressource des larmes, hélas! je n'en pouvais répandre.
Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte
qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y précipitai sur les traces
mêmes de mon sang, résolue d'y passer la nuit.--Le barbare, me
disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer
encore.... Il ne m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel qui prendra
pitié de mes maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me
crus perdue, j'entendis passer près de moi,... était-ce lui qui me
faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un
reste de vie que je détestais? ou le remords enfin, dans son âme de
boue, y rappelait-il un instant la pitié, quoiqu'il en fût, on me
dépassa fort vite, le jour vint, je me levai, et me déterminai
sur-le-champ à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, bien
sûre qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours
flattée.... Je partis donc ... et j'en étais à mon quatrième jour de
marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de
crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre
de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit
point à Berceuil; je m'en croyais près, lorsque je me suis perdue, ce
que les douleurs m'ont arrêtées; c'est là où j'ai eu le bonheur de
rencontrer monsieur, dit Sophie en me désignant, et quelqu'affreuse que
soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la
regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une
dame, dont la pitié me secoure, et dont les bontés me feront retrouver
celle que j'appelle ma mère. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis
sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi ...
je la réparerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne
Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une aisance semblable à celle
que m'avait procuré le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillité
et n'y connaîtrai pas le remord.
Ici, les larmes coulèrent des yeux de toute l'assemblée; Sophie trop
émue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un
moment. Nous nous retirâmes pour aller renouveler nos conjectures, et
comme le courrier part, je suis obligé, mon cher Valcour, de te laisser
aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le
détail de ce que nous aurons pu découvrir sur cette malheureuse
aventure.
* * * * *