HISTOIRE DE VALCOUR.

Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous

entretiendrai que des erreurs où m'a conduit l'illusion d'une vaine

origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant

moins de motifs, que ce bienfait n'est dû qu'au hasard.

Allié, par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand;

tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait

avoir de plus distingué; né à Paris dans le sein du luxe et de

l'abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la

fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce

qu'on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit

hautain, despote et colère; il semblait que tout dût me céder, que

l'univers entier dût flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'à

moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai

qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux

principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.

Né et élevé dans le palais du prince illustre auquel ma mère avait

l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait à-peu-près de mon âge, on

s'empressait de me réunir à lui, afin qu'en étant connu dès mon enfance,

je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma

vanité du moment, qui n'entendait encore rien à ce calcul, s'offensant

un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque

chose, et plus encore de ce qu'à de très-grands titres, sans doute, il

s'y croyait autorisé par son rang, je me vengeai de ses résistances par

des coups très-multipliés, sans qu'aucune considération m'arrêtât, et

sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir à me

séparer de mon adversaire.

Ce fut à peu près vers ce tems que mon père fut employé dans les

négociations; ma mère l'y suivit, et je fus envoyé chez une grand'-mère

en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les

défauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous

la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans

doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas

assez long-temps. La guerre se déclara: empressé de me faire servir, on

n'acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j'étais

employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à

l'académie.

Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes,

puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de très-jeunes

militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le préjugé actuel,

il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile

puisse jamais être parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune,

sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y être admis, et sans

comprendre qu'il est impossible de posséder les vertus nécessaires dès

qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilité de les acquérir

par une éducation longue et parfaite.

Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette

impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais

reçue de la nature, ne prêtait qu'un plus grand degré de force et

d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage, et qu'on

regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui fut nécessaire à

notre état.

Notre régiment écrase dans l'avant-dernière campagne de cette guerre,

fut envoyé dans une garnison en Normandie; c'est-là que commence la

première partie de mes malheurs.

Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année; perpétuellement entraîné

jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni

soupçonné qu'il pût être sensible; Adélaïde de Sainval, fille d'un

ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me

convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embrâser aisément une

âme telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas éclaté

jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne

vous peindrai point Adélaïde; ce n'etoit qu'un seul genre de beauté qui

devait éveiller l'amour en moi, c'était toujours sous les mêmes traits

qu'il devait pénétrer mon âme, et ce qui m'enivra dans elle était

l'ébauche des beautés et des vertus que j'idolâtre en vous. Je l'aimais,

parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui avoit des rapports

avec vous; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime

de mon inconstance.

L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse,

et de ne la regarder malheureusement que comme une espèce de divinité

qu'on déifie par désoeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte

dès que les drapeaux se déploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce

ne pourrait jamais être ainsi que j'aimerais Adélaïde; la manière dont

je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis;

elle voulut des écrits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A

l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-être même innocente,

parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait

pour la légitimer, Adélaïde céda, et j'osai la rendre coupable, ne

voulant que la trouver sensible.

Six mois se passèrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent

altéré notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment même

nous voulûmes fuir; incertains de la liberté de former nos chaînes, nous

voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison

triompha; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair,

que je l'aimais moins.

Adélaïde avait un frère capitaine d'infanterie que nous espérions mettre

dans nos intérêts ... on l'attendait, il ne vint point. Le régiment

partit; nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent;

Adélaïde me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et

nous nous séparâmes.

Mon père m'appela cet hiver à Paris, j'y volai: il s'agissait d'un

mariage; sa santé chancelait; il désirait me voir établi avant de fermer

les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force

irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où

ses loix veulent que nous soyons; tout effaça peu-à-peu Adélaïde de mon

coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille; l'honneur m'y

engageait, je le fis, mais les refus de mon père légitimèrent bientôt

mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je cédai,

sans combattre, en étouffant tous mes remords. Adélaïde ne fut pas

long-temps à l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa

sensibilité, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens

qui venaient de faire mes délices, arrivaient à moi en traits de flamme,

sans qu'aucun parvînt à mon coeur.

Deux ans se passèrent ainsi filés pour moi par les mains des plaisirs;

et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir.

Elle m'écrivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui

assurer une place aux carmélites; de lui mander aussi-tôt que j'aurais

réussi; qu'elle s'échapperait de la maison de son père, et viendrait

s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui

préparer.

Parfaitement calme alors, j'osai répondre quelques plaisanteries à cet

affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures,

j'exhortai Adélaïde à oublier dans le sein de l'hymen les délires de

l'amour.

Adélaïde ne m'écrivit plus. Mais j'appris trois mois après qu'elle était

mariée; et dégagé par-là de tous mes liens, je ne songeai plus qu'à

l'imiter.

Un événement terrible pour moi vint déranger tous mes projets; il

sembloit que le ciel voulût déjà venger Adélaïde des malheurs où je

l'avais plongée. Mon père mourut, ma mère le suivit de près, et je me

vis à vingt-cinq ans seul abandonné dans le monde à tous les malheurs, à

tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon

caractère; que de faux amis perdent, que l'expérience n'éclaire pas

encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour

un bonheur l'événement qui le rend maître de lui, sans réfléchir, hélas!

que les mêmes freins qui le captivaient, servaient aussi à le soutenir,

et qu'il n'est plus, dès qu'ils se brisent, que comme ces plantes

légères, dégagées par la chute du peuplier antique qui protégeait leurs

jeunes élans, et qui bientôt expirent elles-mêmes faute de soutiens.

Non-seulement je perdais des parens chers et précieux; non-seulement je

n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'éclipsait, tout

s'anéantissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait séduit ne devint

plus qu'une ombre qui s'évanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les

adulateurs fuirent, les places se donnèrent, les protections se

perdirent, la vérité déchira le voile qu'étendait la main de l'erreur

sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'étais.

Je ne sentis pas pourtant tout-à-coup mes pertes, il fallait l'affreuse

catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline,

permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens

chéris; puissent mes regrets éternels les venger de cette voix funeste

et involontaire, qui osa crier au fond de mon âme, _que regrettes-tu, tu

es libre?_ Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel

est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait naître? Où trouve-t-on

des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un père et d'une

mère? quels gens prendront à nous un intérêt plus réel et plus vif? Qui

nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce dédale

obscur où nous entraînent les passions? Quelques flatteurs nous

égareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas

que des pièges, et nulle main secourable ne nous empêchera d'y tomber.

Il était essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon

père, très-loin de son séjour, très-diminués par les dépenses où

l'avaient entraîné les années qu'il avait passées dans les négociations;

mon intérêt m'obligeait, avant de songer à aucun établissement, à me

rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque

connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un congé, et j'y

vole.

La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage,

m'engagea pour l'admirer à y séjourner quelques semaines: le hasard qui

m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et

d'égayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre

cette fière rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un

de mes amis me nommant très-haut par mon nom, me proposa d'aller souper

chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps

de lui répondre.

A ce nom de Valcour, un officier vêtu de blanc, et qui paraissait sortir

du même endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me

demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien

Valcour que l'on me nomme. Peu disposé à répondre honnêtement à une

question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande

fièrement à mon tour, quel est le besoin qu'il a d'éclaircir un tel

fait? Quel besoin, Monsieur?--Le plus grand?--Mais encore?--Celui de

réparer l'outrage fait à une famille honnête par un homme de ce nom;

celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu

d'une soeur chérie.... Répondez, ou je vous regarde comme un malhonnête

homme.--Je vous connais, et je vous entends; vous êtes le frère

d'Adélaïde.--Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a

ravie.--Qu'entends-je? elle n'est plus!--Non, cruel tes indignes

procédés lui ont plongé le poignard dans le coeur, et depuis ce moment,

je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens,

suis-moi; je me reproche tous les instans où ma vengeance est retardée.

Nous gagnâmes promptement les derrières de la comédie; nous traversâmes

le Rhône, et nous enfonçant dans les promenades qui sont sur l'autre

rive en face de la ville, nous nous disposions à nous battre, lorsque ne

pouvant tenir à l'intérêt puissant que m'inspirait encore cette

malheureuse maîtresse, Sainval, dis-je avec la plus grande émotion, je

vous satisfais; si le sort est juste, peut-être le serez-vous bientôt

davantage: car je suis le coupable, et c'est à moi de périr: mais ne me

refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous séparions pour

jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai

trompée, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'être chère.--Ingrat,

me répondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en

suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avoué à mon

père la faute où tu sus l'entraîner: il venait de la contraindre à

l'ensevelir dans les bras d'un époux.... Obsédée par toute une famille,

l'infortunée venait d'obéir.... Elle n'a pu résister à la violence du

sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entraînait à la mort, et elle

en a reçu le coup dans mes bras. Depuis cette époque fatale, je n'ai

cessé de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville,

incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre

que tu ne joins pas au moins la lâcheté à la plus barbare séduction.

Nous nous battîmes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage

que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il cède sous les

premiers coups que je lui porte, et j'ai la douleur de le renverser mort

à mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'élance en larmes

sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits,

dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse

soeur. Dieu barbare! est-ce ainsi qu'éclaté ta justice? n'étais-je pas

le seul coupable?... n'était-ce pas à moi de succomber ... et me

relevant en délire: «Vil assassin, me dis-je à moi-même, va combler ton

affreuse victoire; ce n'est pas assez que ton lâche abandon l'ait

précipitée dans le cercueil; il faut encore que tu arraches la vie à son

malheureux frère. Triomphe affreux! remords déchirans! Va, cours, dans

le transport qui t'agite, va joindre à toutes tes victimes le chef

infortuné de cette honnête famille.... Il respire.... Cet unique enfant

pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idolâtrait, ta

cruauté vient de le lui ravir; achève, va lui percer le flanc». Et je me

précipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais à le

ranimer, à lui rendre le souffle de la vie aux dépens même de celle que

j'aurais voulu lui sacrifier.

Il n'était plus temps ... je me lève égaré; je porte mes pas au hasard;

on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir; on me poursuit, on

m'atteint, on m'arrête, et l'on me mène en diligence chez le commandant

de la ville. Mon désordre, mes habits ensanglantés, le rapport certain

d'un homme mort, une lettre trouvée sur M. de Sainval, par laquelle son

père lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extrémités du monde; tout

disposa M. de ---- qui commandait pour-lors à Lyon, à des précautions et

à de la sévérité. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit

néanmoins avec honnêteté ce militaire, je vais agir avec vous comme je

le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour séjour une maison

royale, et j'irai demain vous y recommander moi-même: je vais tout

assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici à trois mois rien n'éclate,

votre liberté vous sera rendue; mais il faut dans le cas contraire, que

je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la

famille du mort venait à poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai

fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille; je vais employer tant de

soins pour tout anéantir, que vous serez, j'espère, bientôt maître de

vos actions. Il sortit à ces mots pour donner des ordres; et l'on me

conduisit au château de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait désiré que

fût ma destination particulière, pour être plus à même de disposer

secrètement de moi, et d'une manière qui pût m'être agréable.

Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon âme, en arrivant dans

ce lieu fatal: quelques politesses que je reçus de l'officier qui y

commandait, toute l'horreur de position se présenta d'abord à mes

yeux.... Les premiers effets de mon désespoir firent frémir ceux qui

m'entouraient: il n'y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour

m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer, dans de semblables

circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain! On ne

peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les

mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber.... Tantôt il

s'adressait à ma raison, tantôt il intéressait mon coeur, et tirant

toujours du sien les argumens qu'il employait, il sut me rendre à

moi-même et à la vie que je perdais infailliblement sans son secours.

O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez

ceux qu'on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous

engraisser ... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on

vous dédommageait amplement de leur perte; en jetant vos regards sur le

vertueux ami dont je parle, apprenez que ce même poste où vous ne

trouvez à exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille

vertus; mais il faut une âme et de l'esprit pour le sentir, au lieu que

la nature en courroux, qui ne vous a créés que pour le malheur des

autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidité.

Un mois se passa, sans qu'on parlât de cette affaire; mes gens étaient

toujours dans l'hôtel où j'étais descendu, et s'y tenaient, par mes

ordres, renfermés sous le plus grand mystère. Enfin, le commandant de la

ville parut.... «Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhumer M. de

Sainval le plus secrètement que j'ai pu: c'est par un avis détourné que

j'ai fait part de sa mort à son père sans lui expliquer la cause qui l'a

fait descendre au tombeau.... J'ai serré les papiers trouvés sur lui;

ils ne paroîtront pas, que je n'y sois contraint.... Voilà tous les

services que j'ai pu vous rendre ... je les continuerai.... Sortez cette

nuit sans éclat, et de cette prison et de la ville.... Vos gens, votre

chaise et un passe-port vous attendent à la première poste qui est sur

la route de Genève.... Rendez-vous à cette poste à pied et sans bruit;

passez de-là en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y

caché jusqu'à ce que vos amis vous aient mandé de Paris, quelle tournure

a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse à vous offrir:

usez-en comme de la vôtre....» Oh! Monsieur, répondis-je en me jetant

dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette dernière offre,

par où ai-je pu mériter tant de bontés?... Quel motif vous engage ainsi

à servir l'infortune?... «Mon coeur, me répondit M. de ----, il fut

toujours l'asyle des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous

ressemblent.»

Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que

faiblement; j'embrasse les deux fideles amis que mon heureuse étoile

vient de me faire rencontrer; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui

m'est indiqué; j'y trouve mes gens; je m'élance en larmes dans ma

voiture; je laisse à mon valet-de-chambre le soin de tout; je lui nomme

Genève, nous volons, et je m'anéantis dans mes pensées.

Vous imaginez, sans doute, aisément combien cette malheureuse affaire,

quelque bonne tournure qu'elle prit, nuisait cependant à ma fortune; il

me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien,

impossible de me rendre à l'expiration de mon congé, plus impossible

encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire éclater ce

qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient dévaster mon bien; le

ministre allait nommer à mon emploi: ces deux cruelles infortunes

étaient pourtant les moins terribles que je dusse craindre; car si je

reparaissais, malgré tout cela, quel sort affreux pouvait m'attendre?

Mon premier soin, en arrivant à Genève, fut d'écrire à Déterville, le

seul ami réel que je possédasse. Sa réponse quadrait on ne saurait mieux

avec les conseils de M. de ----. Rien ne transpirait, disait-il; mais on

était dans un instant de rigueur sur les duels, et dussé-je tout perdre,

il valait mille fois mieux pour moi m'exposer à ce sort, que de risquer

une prison peut-être perpétuelle, en reparaissant avant qu'il ne fût

bien sûr qu'il n'y eût aucun danger.

Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas être suivi; et je priai

Déterville de m'écrire régulièrement tous les mois à Genève, d'où je ne

me proposai point de sortir, n'ayant pas assez de fonds pour voyager. Je

renvoyai une partie de mes gens, après leur avoir fait promettre le

secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de décider pour

moi. Ce fut pendant ce cruel désoeuvrement que le goût de la littérature

et des arts vint remplacer dans mon âme cette frivolité, cette fougue

impétueuse qui m'entraînait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins

doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait

connu ma famille, il me reçut avec cette aménité, cette honnêteté

franche, compagnes inséparables du génie et des talens supérieurs; il

loua, il encouragea le projet qu'il me vit former de renoncer à tout

pour me livrer totalement à l'étude des lettres et de la philosophie, il

y guida mes jeunes ans, et m'apprit à séparer la véritable vertu des

systèmes odieux sous lesquels on l'étouffe.... «Mon ami, me disait-il un

jour, dès que les rayons de la vertu éclairèrent les hommes, trop

éblouis de leur éclat, ils opposèrent à ses flots lumineux les préjugés

de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du

coeur de l'honnête homme. Déteste le vice, sois juste, aime tes

semblables, éclaire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton âme,

et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupidité du

despote.»

Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami

véritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion

dominante qui m'a depuis toujours entraîné vers la littérature et les

arts, et qui me les fait aujourd'hui préférer à tous les autres plaisirs

de la vie, excepté celui d'adorer mon Aline. Eh! qui pourrait renoncer à

ce plaisir dès qu'il le connaît; celui qui peut fixer ses regards sur

elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne mérite plus la qualité

d'homme; il la déshonore et l'avilit dès qu'il n'est plus sensible à de

tels charmes.

Les lettres de Déterville étaient cependant toujours à-peu-près les

mêmes; rien ne transpirait, mais mon absence étonnait tout le monde, et

beaucoup de gens se permettaient d'en raisonner d'une manière aussi

fausse que pleine de calomnie; mon ami savait que le trouble s'était mis

dans mes biens, il était presque sûr que ma compagnie allait être

donnée, et malgré tout cela il m'exhortait vivement à ne pas sortir de

mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j'écrivis pour le prévenir,

je prétextai un voyage indispensable chez l'étranger, une succession

essentielle à recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le

ministre nomma à mon emploi.

Voilà, ma chère Aline, voilà les cruelles raisons qui motivent le

reproche peu mérité que me fait votre père, reproche d'autant plus

injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent à le recevoir.

Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre

votre estime, ou qui puisse m'aliéner la sienne? J'ose en douter.

Deux ans d'exil volontaire s'étant écoulés, je crus pouvoir me

rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que

trouvai-je, hélas! Des maisons démolies; des droits usurpés; des terres

incultes; des fermes sans régisseurs, et par-tout du désordre, de la

misère et du délabrement. Deux mille écus de rente, furent tout ce qu'il

me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus

de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et

hasarder de reparaître enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il

devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi

pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute

ma vie gravée en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas

moins donné, mes biens n'en sont pas moins dévastés ... tous mes amis

n'en sont pas moins perdus.... Malheureux que je suis! est-ce donc après

tant de revers que j'ose prétendre à la divinité que j'adore?... Aline,

oubliez-moi ... abandonnez-moi ... méprisez-moi ... ne voyez plus dans

votre amant, qu'un téméraire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si

vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au

sentiment dont je brûle pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les

travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance où vous avez

allumé les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous

aimer, qu'il l'est de se défendre de vous; mon âme uniquement modifiée

par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire à leur

empire, et l'on m'arracherait plutôt mille fois la vie qu'on ne

détruirait mon amour. J'attends mon arrêt et mon pardon. Aline, Aline,

j'attends tout de votre pitié.

* * * * *

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 22 / 60 题