COMMENT, SANS QUE PERSONNE SUT LA CAUSE DE CETTE CONVERSION, LE ROI
HENRI SE TROUVA CONVERTI DU JOUR AU LENDEMAIN.
Deux heures se passèrent ainsi.
Soudain un cri terrible retentit. Ce cri était parti de la chambre de
Sa Majesté.
Cependant la veilleuse était toujours éteinte, le silence toujours
profond, et nul bruit ne se faisait entendre, sauf cet étrange appel
du roi.
Car c'était le roi qui avait crié.
Bientôt on distingua le bruit d'un meuble qui tombait, d'une
porcelaine qui éclatait en morceaux, de pas insensés courant dans la
chambre; puis ce furent des cris nouveaux mêlés à des aboiements de
chiens. Aussitôt les lumières brillent, les épées reluisent dans les
galeries, et les pas lourds des gardes appesantis par le sommeil
ébranlent les piliers massifs.
--Aux armes! cria-t-on de toutes parts, aux armes! le roi appelle,
courons chez le roi.
Et au même instant, s'élançant d'un pas rapide, le capitaine des
gardes, le colonel des Suisses, les familiers du château, les
arquebusiers de service, se précipitèrent dans la chambre royale,
qu'un jet de flamme inonda aussitôt: vingt flambeaux illuminèrent la
scène.
Près du fauteuil renversé, des tasses brisées, devant le lit en
désordre et dont les draps et les couvertures étaient épars dans la
chambre, Henri, grotesque et effrayant dans son attirail de nuit, se
tenait, les cheveux hérissés, les yeux fixes.
Sa main droite était étendue, tremblante comme une feuille au vent.
Sa main gauche crispée se cramponnait à la poignée de son épée qu'il
avait machinalement saisie.
Le chien, aussi agité que son maître, le regardait les pattes
écartées, et hurlait.
Le roi paraissait muet à force de terreur, et tout ce monde, n'osant
rompre le silence, s'interrogeant des yeux, attendait avec une anxiété
terrible.
Alors parut à demi habillée, mais enveloppée dans un vaste manteau, la
jeune reine, Louise de Lorraine, blonde et douce créature qui mena la
vie d'une sainte sur cette terre, et que les cris de son époux avaient
réveillée.
--Sire, dit-elle, plus tremblante que tout le monde, qu'y a-t-il donc?
mon Dieu!... vos cris sont arrivés jusqu'à moi, et je suis venue.
--Ce... ce... ce n'est rien, dit le roi sans mouvoir ses yeux qui
semblaient regarder dans l'air une forme vague et invisible pour tout
autre que pour lui.
--Mais Votre Majesté a crié, reprit la reine... Votre Majesté est donc
souffrante?
La terreur était peinte si visiblement sur les traits de Henri,
qu'elle gagnait peu à peu tous les assistants. On reculait, on
avançait, on dévorait des yeux la personne du roi pour s'assurer qu'il
n'était pas blessé, qu'il n'avait pas été frappé de la foudre ou mordu
par quelque reptile.
--Oh! sire, s'écria la reine, sire, au nom du ciel, ne nous laissez
pas dans une pareille angoisse! Voulez-vous un médecin?
--Un médecin! dit Henri du même ton sinistre, non, le corps n'est
point malade, c'est l'âme, c'est l'esprit; non, non, pas de médecin...
un confesseur.
Chacun se regarda, on interrogea les portes, les rideaux, le parquet,
le plafond. En aucun lieu n'était restée la trace de l'objet invisible
qui avait si fort épouvanté le roi.
Cet examen était fait avec un redoublement de curiosité: le mystère se
compliquait, le roi demandait un confesseur!
Aussitôt la demande faite, un messager a sauté sur son cheval, des
milliers d'étincelles ont jailli du pavé de la cour du Louvre. Cinq
minutes après Joseph Foulon, le supérieur du couvent de
Sainte-Geneviève, était réveillé, arraché pour ainsi dire de son lit,
et il arrivait chez le roi.
Avec le confesseur, le tumulte a cessé, le silence se rétablit, on
s'interroge, on conjecture, on croit deviner, mais surtout on a
peur... Le roi se confesse!
Le lendemain de grand matin, le roi, levé avant tout le monde, ordonne
qu'on referme la porte du Louvre, qui ne s'est ouverte que pour
laisser passer le confesseur.
Puis il fait venir le trésorier, le cirier, le maître des cérémonies,
il prend ses heures reliées de noir et lit des prières, s'interrompt
pour découper des images de saints, et tout à coup commande qu'on
fasse venir tous ses amis.
A cet ordre on passa d'abord chez Saint-Luc; mais Saint-Luc était plus
souffrant que jamais. Il languit, il est écrasé de fatigue. Son mal
est dégénéré en accablement, son sommeil, ou plutôt sa léthargie a été
si profonde, que seul de tous les commensaux du palais, quoiqu'une
mince muraille le sépare seule du prince, il n'a rien entendu de la
scène de la nuit. Aussi demande-t-il à rester au lit, il y fera toutes
les prières que le roi lui ordonnera.
A ce déplorable récit, Henri fait le signe de la croix, ordonne qu'on
lui envoie son apothicaire.
Puis il recommande qu'on apporte au Louvre toutes les disciplines du
couvent des Genovéfains, il passe, vêtu de noir, devant Schomberg qui
boite, devant d'Épernon qui a son bras en écharpe, devant Quélus
encore tout étourdi, devant d'O et Maugiron qui tremblent. Il leur
distribue, en passant, des disciplines, et leur ordonne de se
flageller le plus rudement que leurs bras puissent frapper.
D'Épernon fait observer qu'ayant le bras droit en écharpe il doit être
excepté de la cérémonie, attendu qu'il ne pourra rendre les coups
qu'on lui donnera, ce qui fera pour ainsi dire un désaccord dans la
gamme de la flagellation.
Henri III lui répond que sa pénitence n'en sera que plus agréable à
Dieu.
Lui-même donne l'exemple. Il ôte son pourpoint, sa veste, sa chemise,
et se frappe comme un martyr. Chicot a voulu rire et gausser selon son
habitude, mais un regard terrible du roi lui a appris que ce n'était
pas l'heure; alors il a pris comme les autres une discipline;
seulement, au lieu de se frapper, il assomme ses voisins; et lorsqu'il
ne trouve plus aucun torse à sa portée, il enlève des écailles de la
peinture des colonnes et des boiseries.
Ce tumulte rassérène peu à peu le visage du roi, quoiqu'il soit
visible que son esprit reste toujours profondément frappé.
Tout à coup il quitte sa chambre en ordonnant qu'on l'attende.
Derrière lui, les pénitences cessent comme par enchantement. Chicot
seul continue de frapper sur d'O, qu'il a en exécration. D'O le lui
rend du mieux qu'il peut. C'est un duel de coups de martinet.
Henri est passé chez la reine. Il lui a fait don d'un collier de
perles de vingt-cinq mille écus, l'a embrassée sur les deux joues, ce
qui ne lui est pas arrivé depuis plus d'un an, et l'a suppliée de
déposer les ornements royaux et de se couvrir d'un sac.
Louise de Lorraine, toujours bonne et douce, y consent aussitôt. Elle
demande pourquoi son mari, en lui donnant un collier de perles, désire
qu'elle se mette un sac sur les épaules.
--Pour mes péchés, répond Henri.
Cette réponse satisfait la reine, car elle connaît mieux que personne
de quelle somme énorme de péchés son mari doit faire pénitence. Elle
s'habille au gré de Henri, qui revient dans sa chambre en y donnant
rendez-vous à la reine.
A la vue du roi, la flagellation recommence. D'O et Chicot, qui n'ont
point cessé, sont en sang. Le roi les complimente, et les appelle ses
vrais et seuls amis.
Au bout de dix minutes, la reine arrive, vêtue de son sac. Aussitôt on
distribue des cierges à toute la cour, et, pieds nus, par cet horrible
temps de givre et de neige, les beaux courtisans, les belles dames et
les bons Parisiens, dévots au roi et à Notre-Dame, s'en vont à
Montmartre, grelottant d'abord, mais échauffés bientôt par les coups
furieux que distribue Chicot à tous ceux qui ont le malheur de se
trouver à portée de sa discipline.
D'O s'est avoué vaincu, et a pris la file à cinquante pas de Chicot.
A quatre heures du soir, la promenade lugubre était terminée, les
couvents avaient reçu de riches aumônes, les pieds de toute la cour
étaient gonflés, les dos de tous les courtisans étaient écorches; la
reine avait paru en public avec une énorme chemise de toile grossière,
le roi avec un chapelet de têtes de mort. Il y avait eu larmes, cris,
prières, encens, cantiques.
La journée, comme on le voit, avait été bonne.
En effet, chacun a souffert du froid et des coups pour faire plaisir
au roi, sans que personne ait pu deviner pourquoi ce prince, qui avait
si bien dansé l'avant-veille, se macérait ainsi le surlendemain.
Les huguenots, les ligueurs et les libertins ont regardé passer en
riant la procession des flagellants, disant, en vrais dépréciateurs
que sont ces sortes de gens, que la dernière procession était plus
belle et plus fervente, ce qui n'était point vrai.
Henri est rentré à jeun avec de longues raies bleues et rouges sur les
épaules; il n'a pas quitté la reine de tout le jour, et il a profité
de tous les moments de repos, de toutes les stations aux chapelles,
pour lui promettre des revenus nouveaux et faire des plans de
pèlerinage avec elle.
Quant à Chicot, las de frapper et affamé par l'exercice inusité auquel
l'a condamné le roi, il s'est dérobé un peu au-dessus de la porte
Montmartre, et avec frère Gorenflot, ce même moine genovéfain qui a
voulu confesser Bussy et qui est de ses amis, il est entré dans le
jardin d'une guinguette fort en renom, où il a bu du vin épicé et
mangé une sarcelle tuée dans les marais de la Grange-Batelière. Puis,
au retour de la procession, il a repris son rang et est revenu
jusqu'au Louvre, frappant de plus belle les pénitents et les
pénitentes, et distribuant, comme il le disait lui-même, ses
indulgences plénières.
Le soir arrivé, le roi se sentit fatigué de son jeûne, de sa course
pieds nus et des coups furieux qu'il s'était donnés. Il se fit servir
un souper maigre, bassiner les épaules, allumer un grand feu, et passa
chez Saint-Luc, qu'il trouva allègre et dispos.
Depuis la veille, le roi était bien changé; toutes ses idées étaient
tournées vers le néant des choses humaines, vers la pénitence et la
mort.
--Ah! dit-il avec cet accent profond de l'homme dégoûté de la vie,
Dieu a en vérité bien fait de rendre l'existence si amère.
--Pourquoi cela, sire? demanda Saint-Luc.
--Parce que l'homme fatigué de ce monde, au lieu de craindre la mort,
y aspire.
--Pardon, sire, dit Saint-Luc, parlez pour vous; mais je n'y aspire
pas du tout, à la mort.
--Écoute, Saint-Luc, dit le roi en secouant la tête; si tu faisais
bien, tu suivrais mon conseil, je dirais plus, mon exemple.
--Bien volontiers, sire, si cet exemple me sourit.
--Veux-tu que nous laissions, moi ma couronne, toi ta femme, et que
nous entrions dans un cloître? J'ai des dispenses de notre saint-père
le pape; dès demain nous ferons profession. Je m'appellerai frère
Henri...
--Pardon, sire, pardon, vous tenez peu à votre couronne que vous
connaissez trop; mais, moi, je tiens beaucoup à ma femme que je ne
connais pas encore assez. Donc je refuse.
--Oh! oh! dit Henri, tu vas mieux, à ce qu'il paraît.
--Infiniment mieux, sire; je me sens l'esprit tranquille, le coeur à
la joie. J'ai l'âme disposée d'une manière incroyable au bonheur et au
plaisir.
--Pauvre Saint-Luc! dit le roi en joignant les mains.
--C'était hier, sire, qu'il fallait me proposer cela. Oh! hier,
j'étais quinteux, maussade, endolori. Pour rien je me serais jeté dans
un puits. Mais, ce soir, c'est autre chose; j'ai passé une bonne nuit,
une journée charmante. Et, mordieu! vive la joie.
--Tu jures, Saint-Luc, dit le roi.
--Ai-je juré, sire? C'est possible, mais vous jurez aussi quelquefois,
vous, ce me semble.
--J'ai juré, Saint-Luc, mais je ne jurerai plus.
--Je n'ose pas dire cela. Je jurerai le moins possible. Voilà la seule
chose à laquelle je veux m'engager. D'ailleurs, Dieu est bon et
miséricordieux pour nos péchés, quand nos péchés tiennent à la
faiblesse humaine.
--Tu crois donc que Dieu me pardonnera?
--Oh! je ne parle pas pour vous, sire. je parle pour votre serviteur.
Peste! vous, vous avez péché... en roi... tandis que moi, j'ai péché
en simple particulier; j'espère bien que, le jour du jugement, le
Seigneur aura deux poids et deux balances.
Le roi poussa un soupir, murmura un _Confiteor_, se frappa la poitrine
au _meâ culpâ_.
--Saint-Luc, dit-il à la fin, veux-tu passer la nuit dans ma chambre?
--C'est selon, demanda Saint-Luc, qu'y ferons-nous, dans la chambre de
Votre Majesté?
--Nous allumerons toutes les lumières, je me coucherai, et tu me liras
les litanies des saints.
--Merci, sire.
--Tu ne veux donc pas?
--Je m'en garderai bien.
--Tu m'abandonnes, Saint-Luc, tu m'abandonnes!
--Non, je ne vous quitte pas, au contraire.
--Ah! vraiment?
--Si vous voulez.
--Certainement, je le veux.
--Mais à une condition _sine quâ non_.
--Laquelle?
--C'est que Votre Majesté va faire dresser des tables, envoyer
chercher des violons et des courtisanes, et, ma foi! nous danserons.
--Saint-Luc! Saint-Luc! s'écria le roi au comble de la terreur.
--Tiens! dit Saint-Luc. Je me sens folâtre, ce soir, moi. Voulez-vous
boire et danser, sire?
Mais Henri ne répondait point. Son esprit, parfois si vif et si
enjoué, s'assombrissait de plus en plus et semblait lutter contre une
secrète pensée qui l'alourdissait, comme ferait un plomb attaché aux
pattes d'un oiseau qui étendrait vainement ses ailes pour s'envoler.
--Saint-Luc, dit enfin le roi d'une voix funèbre, rêves-tu
quelquefois?
--Souvent, sire.
--Tu crois aux rêves?
--Par raison.
--Comment cela?
--Eh oui! les rêves consolent de la réalité. Ainsi, cette nuit, j'ai
fait un rêve charmant.
--Lequel?
--J'ai rêvé que ma femme...
--Tu penses encore à ta femme, Saint-Luc?
--Plus que jamais.
--Ah! fit le roi avec un soupir et regardant le ciel.
--J'ai rêvé, continua Saint-Luc, que ma femme avait, tout en gardant
son charmant visage, car elle est jolie ma femme, sire...
--Hélas! oui, dit le roi. Ève était jolie aussi, malheureux! et Ève
nous a tous perdus.
--Ah! voilà donc d'où vient votre rancune? Mais revenons à mon rêve,
sire.
--Moi aussi, dit le roi, j'ai rêvé...
--Ma femme, donc, tout en gardant son charmant visage, avait pris les
ailes et la forme d'un oiseau, et tout aussitôt, bravant guichets et
grille, elle avait passé par-dessus les murailles du Louvre, et était
venue donner du front contre mes vitres avec un charmant petit cri que
je comprenais, et qui disait: « Ouvre-moi, Saint-Luc, ouvre-moi, mon
mari. »
--Et tu as ouvert? dit le roi presque désespéré.
--Je le crois bien, s'écria Saint-Luc, et avec empressement encore!
--Mondain!
--Mondain tant que vous voudrez, sire.
--Et tu t'es réveillé alors?
--Non pas, sire, je m'en suis bien gardé; le rêve était trop charmant.
--Alors tu as continué de rêver?
--Le plus que j'ai pu, sire.
--Et tu espères, cette nuit....
--Rêver encore. Oui, n'en déplaise à Votre Majesté, voilà pourquoi je
refuse l'offre obligeante qu'elle me fait d'aller lui lire des
prières. Si je veille, sire, je veux au moins trouver l'équivalent de
mon rêve. Ainsi, si, comme je l'ai dit à Votre Majesté, elle veut
faire dresser les tables, envoyer chercher les violons....
--Assez, Saint-Luc, assez, dit le roi en se levant. Tu te perds et tu
me perdrais avec toi si je demeurais plus longtemps ici. Adieu,
Saint-Luc, j'espère que le ciel t'enverra, au lieu de ce rêve
tentateur, quelque rêve salutaire qui t'amènera à partager demain mes
pénitences et à nous sauver de compagnie.
--J'en doute, sire, et même j'en suis si certain, que, si j'ai un
conseil à donner à Votre Majesté, c'est de mettre dès ce soir à la
porte du Louvre le libertin de Saint-Luc, qui est tout à fait décidé à
mourir impénitent.
--Non, dit Henri, non, j'espère que d'ici à demain la grâce le
touchera comme elle m'a touché. Bonsoir, Saint-Luc, je vais prier pour
toi.
--Bonsoir, sire, je vais rêver pour vous.
Et Saint-Luc commença le premier couplet d'une chanson plus que légère
que le roi avait l'habitude de chanter dans ses moments de bonne
humeur, ce qui activa encore la retraite du roi, qui ferma la porte,
et rentra chez lui en murmurant:
--Seigneur, mon Dieu! votre colère est juste et légitime, car le monde
va de mal en pis.