LE 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se
montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules
glacées; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était
immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement
et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et
comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun
murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui
l'annoncent.
On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses.
Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les
faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et
lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce
qui suppose un reste de chaleur: à peine la force de prier restait-elle;
la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou
résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et
qu'on croit être plaint.
Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérans se rebutèrent. Tantôt
la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée,
ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient
de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter,
qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches
comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux
Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.
Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver,
appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie.
C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se
relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la
stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se
glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux,
alanguissait leur coeur, puis il refluait vers leur tête: alors ces
moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux
rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la
privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de
véritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs;
ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un oeil consterné, fixe et
hagard: c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait,
et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les
genoux, ensuite sur les mains; leur tête vaguait encore quelques instans
à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques
sons agonisans: enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle
rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient
cessé.
Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur
d'alonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs
cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une
douleur. Ils ne les plaignaient même pas: car, enfin, qu'avaient-ils
perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on était
encore si loin de la France! si dépaysé par les aspects, par le malheur,
que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit:
aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par
nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même
quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser, à la vue de
ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de
besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet,
la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un
événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution
terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel
d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait
qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui
étonnait peu.
Tels furent les derniers jours de la grande-armée. Ses dernières nuits
furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de
toute habitation, s'arrêtèrent sur la lisière des bois: là, ils
allumèrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits
et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette
chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs vêtemens brûlaient,
ainsi que les parties gelées de leurs corps que le feu décomposait.
Alors, une horrible douleur les contraignait à s'étendre, et le
lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever.
Cependant, ceux que l'hiver avait laissés presque entiers, et qui
conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repas.
C'étaient, comme dès Smolensk, quelques tranches de cheval grillées et
de la farine de seigle délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou
pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la
poudre de leurs cartouches.
À la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes,
que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un
bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir,
ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le
cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient.
Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins
de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied; mais bientôt
la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.
On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route,
de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient,
s'y entassaient en foule. Là, comme des bestiaux, ils se serraient les
uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant
écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur
tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes. Bientôt,
d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et ne pouvant
pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient.
Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en
alimenter leurs feux: d'autres fois, repoussés et découragés, ils se
contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se
communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient,
à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous
que ces abris sauvèrent, trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés
et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes
il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les
monceaux de ces infortunés dont quelques-uns respiraient encore.
À Iouranouï, dans ce même bourg où l'empereur venait d'être manqué d'une
heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons
debout et tout entières pour se chauffer quelques instans. La lueur de
ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la
douleur avait exaltés jusqu'au délire; ils accoururent en furieux, et,
avec dès grincemens de dents et des rires infernaux; ils se
précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles
convulsions. Les compagnons affamés les regardaient sans effroi; il y
en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les
flammes, et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette
révoltante nourriture!
C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de
l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes
jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de
capitales conquises. Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser
fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble
contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur
des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis
jusque-là de force et de persévérance pour vaincre, ils l'employaient
pour fuir.
Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous
entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une
comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina;
ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient
pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien
contribuer à les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence
matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette
influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que
ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.»
IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions: «elles avaient,
disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque
sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur
l'armée française abattue, pour les accomplir.»
D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait
marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé!
Voilà le malheur qu'il prédisait! La nature avait fait effort pour
repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne
l'avait-elle pas comprise!»
Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui,
dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule
d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur
paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes
les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est porté
à ramener tout à soi: comme si la Providence, protectrice de notre
faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini,
avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût
pour lui-même le centre de l'immensité.