CHAPITRE I.

COMPAGNONS, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger

plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le

départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie.

Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite

de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la

plus profonde infortune; mais à présent qu'il ne me reste plus à

retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous

pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire

qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres,

et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.

Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur

comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir

jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand

l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel

droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout

d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de

victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles

à force d'éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous

reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande,

chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes

immortalisent autant que les grandes gloires.

Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son

passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il

emporta leurs voeux, également muets, que quelques gestes respectueux

exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture: son

Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège;

Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.

Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de

la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint

de Wilna au-devant de l'empereur. Il périt tout-entier dans ce court

trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes

surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autres disent Osmiana, ville

où l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napoléon ne

tombât dans cette échauffourée.

Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent

«qu'il n'avait plus d'armée, qu'il marchait depuis quelques jours au

milieu d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trouver des

vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des

souliers, des vêtemens et des armes; mais que son administration

militaire n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point été

exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses

magasins renfermés dans Wilna, il s'écria «qu'il lui rendait la vie!

qu'il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l'ordre de

s'arrêter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et de lui

rendre assez de coeur et de forces pour continuer moins déplorablement

la retraité.»

Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna

Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture

contre un traîneau, s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux

Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques

subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent

mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il

revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il

apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de

son vingt-neuvième bulletin.

Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait

plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée. Depuis

Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre

ennemie; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le

vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité

enflait encore cette voile.

Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ; et, loin

d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait

plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée.

On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à

une grande ville, à un magasin immense; Murat et Berthier, réduits à

eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce

désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il

venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut à

peine aperçu.

Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point,

soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre

obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout,

il n'ait formé que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de

chefs.

Dès la première nuit, un général refusa d'obéir. Le maréchal qui

commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois

mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là

toute la grande-armée, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus

que la tête. Mais à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par

l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe,

n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en

garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent

eux-mêmes dans le désordre.

La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là,

marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur

aigle et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que

d'eux-mêmes; chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia

plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui

firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut

presque général.

Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne

furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la

violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout,

il semblait s'être mis tout entier entre Wilna et l'armée.

Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous,

la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres

moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de

Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, à la température alors plus

supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et

enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes, qui avaient

échappé au passage de la Bérézina.

L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était

soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites

associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient

encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en

servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient

l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du

soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres

ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance,

la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit

toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le

parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet,

dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le

désordre, avait eu quelque influence.

Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout

entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces

associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une

multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se

respectèrent plus eux-mêmes; rien n'arrêta: les regards ne retinrent

plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret; le

découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins: tous étaient

victimes.

Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien,

l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit

ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des

animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier: une

nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels

que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles: ils

accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs

derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une

meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux,

qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans.

Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour

chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur

vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les

roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours,

qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on

n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du

climat était passée dans leur coeur; sa rigidité avait contracté leurs

sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs,

étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus

de place à la pitié.

Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du

malheur le produisit, mais plus excusable: l'un étant volontaire, et

celui-ci forcé; l'un un crime du coeur, et celui-ci une impulsion de

l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de

s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son

compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité; Le

moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.

Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre; ils

protégèrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-là furent rares.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 56 / 68 题