CHAPITRE III.

AINSI fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de

Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante

lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de

voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour

prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de

ces malheureux jusqu'au dernier moment.

À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé

l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins

riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule

habitation qu'ils possédaient; enfin l'insuffisance des transports,

malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de

très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en

eussent réduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les

voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt

marquées que faites.

C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est

vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des

autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On

le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler

d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des

fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour

cette défaite.

La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement

abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle

audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne

lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans

exécution.

Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être

furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point

affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie

on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se

hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son

souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont

ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.

Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de

son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion

des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque

au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des

chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et

menaçans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore; mais,

chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle

anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés

d'espoir et abattus d'effroi.

Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit

chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus

d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse

retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues

pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et

ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour

venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y

demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une

grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu

allait saisir et leur livrer Napoléon.

Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou

comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi

les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les

montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et

cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir

les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile,

Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux,

et en hiver par le traînage.

Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire,

sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de

Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens,

leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir; leurs

seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela

était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis

si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla

d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus

long-temps contre une plus grande terreur.

Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu'il va

défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra

dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe,

qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.»

Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande

qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le

Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés,

il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur

prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à

Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les

ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous

leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'oeuvre pour

réduire en poudre ces perfides.»

En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après

s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les

munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième

rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner

assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses

blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser

l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue

de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs

russes.

Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y

ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la

capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit

politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à

toute sa responsabilité.

L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait

quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq

mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille

hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de

fusils, et moitié de piques.

L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la

grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino;

restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les

divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore

forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche

était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents

voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait

plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof

calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au

reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des

motifs purement militaires à sa retraite.

Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur

jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs

qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci

apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans

combat, de cette capitale vient d'être décidé.

À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le

temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort

qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine:

il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.

La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils

annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les

ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer

du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son

comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La

plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent

réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but;

les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant

d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple,

l'abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite,

elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.

Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes,

d'enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils

fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers

champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que,

dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui,

faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant

ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père

infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur

servirent d'abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.

Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier

jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir

et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort

tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une

joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison,

l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde;

on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa

trahison.

C'était le fils d'un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple

à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une

secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association

d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les

fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie.

Toutefois, il n'avoua pas de complices.

Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le

voir intercéder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le

gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le

bénir. «Moi! bénir un traître!» s'écrie le Russe furieux; et dans

l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste

horrible, il le maudit.

Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal

assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être

l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas

aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se

jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.

Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se

tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer

l'arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la

Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant

aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et

leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort

le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe.

Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux

Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats

de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son

poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et

l'incendie éclatassent par-tout à la fois.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 7 / 68 题