CHAPITRE II.

CEPENDANT, bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Viazma, l'alarme

dans Moskou. La grande bataille n'était point encore perdue, et déjà

l'on commençait à abandonner cette capitale.

Dans ses proclamations, le gouverneur-général comte Rostopschine, disait

aux femmes: «qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur,

moins il y aurait de péril; mais, que pour leurs frères et leurs maris,

ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte.» Puis il

ajoutait des détails rassurans sur les forces ennemies: «c'étaient cent

cinquante mille hommes réduits à se nourrir de cheval. L'empereur

Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale; quatre-vingt-trois

mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons

marchaient vers Borodino pour se joindre à Kutusof.»

Il finissait en disant: «Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai:

Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent

mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante

pièces de canon, et nous mettrons fin à tout et ensemble.»

On a remarqué, comme une singularité toute locale, que la plupart de ces

proclamations étaient en style biblique, et en prose rimée.

En même temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on

faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon

monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé, avait été de

planer sur l'armée française, d'y choisir son chef, et de l'écraser par

une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui échouèrent,

les ressorts des ailes s'étant toujours brisés.

Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la

confection d'une multitude de fusées et de matières à incendies. Moskou

elle-même devait être la grande machine infernale, dont l'explosion

nocturne et subite dévorerait l'empereur et son armée. Si l'ennemi

échappait à ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de

ressources; et l'horreur d'un si grand désastre, dont on saurait bien

l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de

Viazma et de Gjatz, soulèvrait toute la Russie.

Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands

conquérans de l'Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté

sans hésitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe à Paris. C'est un

homme rangé, bon époux, excellent père; son esprit est supérieur et

cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément; mais comme

quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps

modernes une énergie antique.

Désormais, son nom appartient à l'histoire: toutefois, il n'eut que la

plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà

commencé dès Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui

est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par

le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien

doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.[1]

[Note 1: On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il

était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l'opinion des

Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans

exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur entier de

cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte

Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais

rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une

si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de

la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.]

Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renversé, envisage

son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose,

peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts

publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du

sort de l'état, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la

destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement;

protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule

de riches commerçans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe,

il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière;

lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses

palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces

intérêts blessés, détruits et révoltés.

Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante

assurance? En décidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut

pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette

grande cité, ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était

impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées

sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent

cinquante mille nommes.

Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si

importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre,

dont le but devait être d'attirer et de retenir Napoléon, jusqu'à ce que

l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute

la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce

conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc

le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider

enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver;

détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus

dangereuse que la première.

Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls:

l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée

dans Moskou, et arrachée à son empereur; l'autre était un danger

politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les

séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une

conquête.

Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur

populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple

de tout l'empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la

seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à

élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses,

de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses

compatriotes nobles ou sénateurs; et sur-tout entre un peuple serf et

les soldats d'un peuple propriétaire et libre; enfin, entre ceux-ci et

cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou

le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la

révolution française a été faite.

Tout se prépara en silence, à l'insu du peuple, des propriétaires de

toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora

qu'elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment

de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les

églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les

seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en

accusèrent; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous

l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et

s'inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils

nous en chargeassent.

Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande

détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un

mystère pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du

despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.

Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors

l'empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité.

Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D'autres croient que ce

fût une des causes de son absence de l'armée, et que, ne voulant

paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin.

Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était

forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter

l'épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs.

Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de

la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages

de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis.

L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchés les uns

sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc,

une table et une image forment tout le mobilier, n'était guère un

sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien à eux, qui ne

s'appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout

leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur propriété, et

qu'ils faisaient tout leur revenu.

D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques

bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes

pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont

toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de

cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du

commerce, ou de la société.

Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter

tant d'établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de

richesses mobilières et immobilières? et cependant, l'abandon total de

Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là,

comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hésitèrent

point à se retirer à notre approche: car il semble que pour ceux-là

rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous

crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'eût pas

besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'idées pour

juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences:

l'exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou,

auraient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.

Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage

et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux

habitans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares.

Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le

combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se

sauver dans cette vie et dans l'autre: obéissance, honneur, religion,

peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.

Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives, des caisses

publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands,

avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans

ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de

voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration.

Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des

mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait

depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'étonnait,

quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'était comme

le chant de mort de cette vaste cité; immobile, elle regarde, et voit

s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes désolés, emportant

leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux.

Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les

précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous

répétaient en pleurant.

Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les

dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se

détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur

ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se

perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 6 / 68 题