Par une route bordée de vergers touffus, coupée de murs enguirlandés
d’héliotropes et de roses, l’on débouche sur Ventimiglia, qui dispute à
Volaterra l’honneur d’avoir vu naître le satirique Perse, Ventimiglia,
dont le nom retrouvé sur une borne romaine signifie, suivant certains
antiquaires, qu’au temps de César la ville comptait 20.000 habitants, et
suivant d’autres qu’elle était située à 20 milles de Cimiès, métropole
de la Ligurie romaine, dont il ne reste plus, près de Nice, que les
ruines d’un amphithéâtre; mais les antiquaires, race à la fois benoîte
et féroce, ont cela de commun avec les sectaires politiques ou
religieux, qu’ils ne s’entendent jamais. Peu nous importe d’ailleurs; le
curieux amoncellement du fouillis de maisons de l’antique cité seul nous
attire. Bâtie sur une terrasse triangulaire, de vieilles murailles
roussies l’encerclent et une forteresse dressée au sommet d’un mont la
domine.
Ces murailles, nos pères les ont démantelées jadis, il y a quelque cent
ans, et l’on distingue encore les traces des reconstructions. Le dernier
tremblement de terre les a lézardées en maints endroits, et, derrière,
plus d’une bâtisse écroulée n’a pas encore été reconstruite.
La route contourne une partie de la ville, car les rues étroites et à
escaliers pour la plupart sont inaccessibles à tout véhicule. Mais le
voyageur doué de bonnes jambes et qui ne craint pas les courbatures ne
perd, s’il en fait l’escalade, ni son temps, ni sa peine. Ample moisson
pour les amateurs de couleur et d’odeur locales.
On enfile des ruelles qui conduisent à des caves; l’on traverse des
caves pour déboucher dans des carrefours. Ici un rez-de-chaussée qui de
l’autre côté devient sixième étage; là, une masure basse qui est le
sommet d’une tour.
Je suis retourné plusieurs fois en ce curieux Vintimille, étonné de ne
pas rencontrer à chaque angle de rue le chevalet d’un artiste. Mais qui
s’arrête là! C’est trop près de la frontière; on ne fait guère halte que
dans la ville neuve, autour de la station, pour boire du torino dans les
cafés cosmopolites et reprendre bien vite les routes banales, celles où
tout le monde va, les grands chemins parcourus par les grotesques
troupeaux que charrie l’agence Cook: Venise, Rome, le Vésuve!
Recommencer éternellement _Saint-Pierre_, _Saint-Marc_, _Pompéi_ et le
_Pont des Soupirs_.
* * * * *
A cinq kilomètres, de l’autre côté de la baie, s’étendent les
somptueuses villas de Bordighera, entourées d’une ceinture de palmiers
comme un ksour saharien. C’est, après Elche, le coin de l’Europe où le
gracieux plumeau de l’Orient s’acclimate le mieux. Mais on ne pourrait
comparer ces bouquets à la majestueuse forêt de la vieille cité
andalouse, qui, en dépit de l’incurie espagnole, compte encore plus de
30.000 dattiers. De Bordighera viennent ces palmes artistiquement
ouvragées que l’on vend à Rome aux fêtes pascales et dans toutes les
villas de la Riviera.
* * * * *
La route de Gênes, qui côtoie le littoral déchiqueté par une succession
d’anses et de caps, offre une variété infinie de tableaux imposants ou
gracieux. Le chemin de fer suit la même ligne sinueuse, mais il a fallu
lui tailler un passage à travers les accidents du terrain, de sorte
qu’une partie du panorama est perdue pour le voyageur. Entre Nice et
Gênes, sur une étendue de cent quarante kilomètres, on ne compte pas
moins de trente-deux tunnels! Aussi, combien est préférable la route de
la Corniche!
Rien n’y reste inaperçu des magiques décors de la côte d’azur. A chaque
détour, un paysage nouveau se déroule. Une grosse tour à machicoulis où
s’amarrent des bateaux de pêche, une forteresse démantelée sur un îlot
désert, le grêle campanile d’un couvent, des cascatelles ruisselant bord
à bord avec le sentier de la montagne, des masures sous des treilles,
des palais dont on aperçoit, au delà des galeries dorées, la salle où
des hommes de marbre tendent leurs bras à Mignon, de blancs villages
dans un cadre de fleurs, d’autres accrochés aux anfractuosités du roc,
et les longues terrasses festonnées de vignes, les tonnelles ombreuses,
les villas sans nombre, les jardins qui baignent jusque dans les flots
bleus leur verte chevelure, tandis que là-bas, dans l’azur, de grandes
barques à voile latine évoquent le temps où l’une d’elles portait la
fortune de César.
Nous voici à San Remo. Il en est des villes comme des gens. Chacune a sa
marotte. Celle-ci se vante, je ne sais à quel titre, de fournir les
meilleurs marins de la Méditerranée. Son port, cependant, est de peu
d’importance. San Remo, c’est Menton avec des rues plus larges, des
boutiques plus grandes, des jardins mieux peignés, des hôtels plus
chers; le tout, par conséquent, mieux apprécié du snobisme imbécile et
de la badauderie cossue.
La vieille ville est seule intéressante à voir. Elle a, comme
Vintimille, conservé ce cachet d’originalité, cet enchevêtrement
architectural qui repose un peu de la banalité moderne. Labyrinthes de
ruelles, arcades, allées voûtées, ramifications et détours, rues qu’on
grimpe à l’escalade. Et les hardes multicolores séchant sur des cordes
tendues d’une maison à l’autre, les curieuses petites boutiques fermées
d’un simple rideau, où les Anglais ne manquent pas de s’approvisionner
de tout ce bric-à-brac de faïences et de ferrailles _italiennes_
importées par des fabriques de Birmingham et de Berlin.
San Remo est une garnison d’infanterie. Troupe bien tenue, et, comme
partout en Italie, soldats de fière mine. Je trouvai même les officiers
un peu trop beaux dans leur taille sanglée, leur pantalon collant gris
perle, et le _parafoughi_ préservateur qui dresse trop cavalièrement une
molette inoffensive.
J’en fis l’observation à mon capitaine de chevau-légers, qui haussa les
épaules, me répondant qu’après tout ce n’étaient que des fantassins!
Ils n’en sont pas moins la coqueluche des femmes; cela est visible aux
œillades qu’ils reçoivent en Lovelaces habitués au succès. Je ne
voudrais pas jurer que le vêtement qui moule leurs formes soit étranger
à l’engouement des dames. Miss Dolly n’hésita pas à le déclarer
_shocking_, tout en étant, je crois, secrètement ravie:
Est-il beauté prude, ou bien morne,
Que n’émoustille un uniforme!
affirme un distique de mirliton.
En tout cas, certains de ces jeunes et apollonesques guerriers promenant
leur superbe suffisance en retroussant une moustache où viennent
étourdiment s’accrocher les cœurs, me remémoraient ces brillants
capitaines... d’opéra, héros de la rampe, idoles des petites
couturières; et il me semblait qu’ils allaient s’arrêter tout à coup au
milieu de la place, pour entonner, avec de grands gestes et en roulant
des yeux de carpe frite, quelque air connu de libretto:
Il faut me céder ta maîtresse...
Ou bien:
J’ai pour moi, mon droit, mon glaive.
Ou encore:
Que vois-je? ô rage!
Il a franchi le funeste passage!
Esclaves, malheur à vous tous!
Et diverses autres barytonnades.
«J’en ai assez, dit Miss Dolly. Si nous retournions à Monaco?
--Retournons», dit complaisamment le capitaine.
Et nous remontâmes en voiture, tandis que je répétais le couplet de Paul
Arène:
Allons à Monte-Carlo
Où j’ai vu se lever sur l’eau
La lune ronde,
Laquelle, à nos yeux éblouis
Apparaissait comme un louis
Doublé dans l’onde!