II

Par une route bordée de vergers touffus, coupée de murs enguirlandés

d’héliotropes et de roses, l’on débouche sur Ventimiglia, qui dispute à

Volaterra l’honneur d’avoir vu naître le satirique Perse, Ventimiglia,

dont le nom retrouvé sur une borne romaine signifie, suivant certains

antiquaires, qu’au temps de César la ville comptait 20.000 habitants, et

suivant d’autres qu’elle était située à 20 milles de Cimiès, métropole

de la Ligurie romaine, dont il ne reste plus, près de Nice, que les

ruines d’un amphithéâtre; mais les antiquaires, race à la fois benoîte

et féroce, ont cela de commun avec les sectaires politiques ou

religieux, qu’ils ne s’entendent jamais. Peu nous importe d’ailleurs; le

curieux amoncellement du fouillis de maisons de l’antique cité seul nous

attire. Bâtie sur une terrasse triangulaire, de vieilles murailles

roussies l’encerclent et une forteresse dressée au sommet d’un mont la

domine.

Ces murailles, nos pères les ont démantelées jadis, il y a quelque cent

ans, et l’on distingue encore les traces des reconstructions. Le dernier

tremblement de terre les a lézardées en maints endroits, et, derrière,

plus d’une bâtisse écroulée n’a pas encore été reconstruite.

La route contourne une partie de la ville, car les rues étroites et à

escaliers pour la plupart sont inaccessibles à tout véhicule. Mais le

voyageur doué de bonnes jambes et qui ne craint pas les courbatures ne

perd, s’il en fait l’escalade, ni son temps, ni sa peine. Ample moisson

pour les amateurs de couleur et d’odeur locales.

On enfile des ruelles qui conduisent à des caves; l’on traverse des

caves pour déboucher dans des carrefours. Ici un rez-de-chaussée qui de

l’autre côté devient sixième étage; là, une masure basse qui est le

sommet d’une tour.

Je suis retourné plusieurs fois en ce curieux Vintimille, étonné de ne

pas rencontrer à chaque angle de rue le chevalet d’un artiste. Mais qui

s’arrête là! C’est trop près de la frontière; on ne fait guère halte que

dans la ville neuve, autour de la station, pour boire du torino dans les

cafés cosmopolites et reprendre bien vite les routes banales, celles où

tout le monde va, les grands chemins parcourus par les grotesques

troupeaux que charrie l’agence Cook: Venise, Rome, le Vésuve!

Recommencer éternellement _Saint-Pierre_, _Saint-Marc_, _Pompéi_ et le

_Pont des Soupirs_.

* * * * *

A cinq kilomètres, de l’autre côté de la baie, s’étendent les

somptueuses villas de Bordighera, entourées d’une ceinture de palmiers

comme un ksour saharien. C’est, après Elche, le coin de l’Europe où le

gracieux plumeau de l’Orient s’acclimate le mieux. Mais on ne pourrait

comparer ces bouquets à la majestueuse forêt de la vieille cité

andalouse, qui, en dépit de l’incurie espagnole, compte encore plus de

30.000 dattiers. De Bordighera viennent ces palmes artistiquement

ouvragées que l’on vend à Rome aux fêtes pascales et dans toutes les

villas de la Riviera.

* * * * *

La route de Gênes, qui côtoie le littoral déchiqueté par une succession

d’anses et de caps, offre une variété infinie de tableaux imposants ou

gracieux. Le chemin de fer suit la même ligne sinueuse, mais il a fallu

lui tailler un passage à travers les accidents du terrain, de sorte

qu’une partie du panorama est perdue pour le voyageur. Entre Nice et

Gênes, sur une étendue de cent quarante kilomètres, on ne compte pas

moins de trente-deux tunnels! Aussi, combien est préférable la route de

la Corniche!

Rien n’y reste inaperçu des magiques décors de la côte d’azur. A chaque

détour, un paysage nouveau se déroule. Une grosse tour à machicoulis où

s’amarrent des bateaux de pêche, une forteresse démantelée sur un îlot

désert, le grêle campanile d’un couvent, des cascatelles ruisselant bord

à bord avec le sentier de la montagne, des masures sous des treilles,

des palais dont on aperçoit, au delà des galeries dorées, la salle où

des hommes de marbre tendent leurs bras à Mignon, de blancs villages

dans un cadre de fleurs, d’autres accrochés aux anfractuosités du roc,

et les longues terrasses festonnées de vignes, les tonnelles ombreuses,

les villas sans nombre, les jardins qui baignent jusque dans les flots

bleus leur verte chevelure, tandis que là-bas, dans l’azur, de grandes

barques à voile latine évoquent le temps où l’une d’elles portait la

fortune de César.

Nous voici à San Remo. Il en est des villes comme des gens. Chacune a sa

marotte. Celle-ci se vante, je ne sais à quel titre, de fournir les

meilleurs marins de la Méditerranée. Son port, cependant, est de peu

d’importance. San Remo, c’est Menton avec des rues plus larges, des

boutiques plus grandes, des jardins mieux peignés, des hôtels plus

chers; le tout, par conséquent, mieux apprécié du snobisme imbécile et

de la badauderie cossue.

La vieille ville est seule intéressante à voir. Elle a, comme

Vintimille, conservé ce cachet d’originalité, cet enchevêtrement

architectural qui repose un peu de la banalité moderne. Labyrinthes de

ruelles, arcades, allées voûtées, ramifications et détours, rues qu’on

grimpe à l’escalade. Et les hardes multicolores séchant sur des cordes

tendues d’une maison à l’autre, les curieuses petites boutiques fermées

d’un simple rideau, où les Anglais ne manquent pas de s’approvisionner

de tout ce bric-à-brac de faïences et de ferrailles _italiennes_

importées par des fabriques de Birmingham et de Berlin.

San Remo est une garnison d’infanterie. Troupe bien tenue, et, comme

partout en Italie, soldats de fière mine. Je trouvai même les officiers

un peu trop beaux dans leur taille sanglée, leur pantalon collant gris

perle, et le _parafoughi_ préservateur qui dresse trop cavalièrement une

molette inoffensive.

J’en fis l’observation à mon capitaine de chevau-légers, qui haussa les

épaules, me répondant qu’après tout ce n’étaient que des fantassins!

Ils n’en sont pas moins la coqueluche des femmes; cela est visible aux

œillades qu’ils reçoivent en Lovelaces habitués au succès. Je ne

voudrais pas jurer que le vêtement qui moule leurs formes soit étranger

à l’engouement des dames. Miss Dolly n’hésita pas à le déclarer

_shocking_, tout en étant, je crois, secrètement ravie:

Est-il beauté prude, ou bien morne,

Que n’émoustille un uniforme!

affirme un distique de mirliton.

En tout cas, certains de ces jeunes et apollonesques guerriers promenant

leur superbe suffisance en retroussant une moustache où viennent

étourdiment s’accrocher les cœurs, me remémoraient ces brillants

capitaines... d’opéra, héros de la rampe, idoles des petites

couturières; et il me semblait qu’ils allaient s’arrêter tout à coup au

milieu de la place, pour entonner, avec de grands gestes et en roulant

des yeux de carpe frite, quelque air connu de libretto:

Il faut me céder ta maîtresse...

Ou bien:

J’ai pour moi, mon droit, mon glaive.

Ou encore:

Que vois-je? ô rage!

Il a franchi le funeste passage!

Esclaves, malheur à vous tous!

Et diverses autres barytonnades.

«J’en ai assez, dit Miss Dolly. Si nous retournions à Monaco?

--Retournons», dit complaisamment le capitaine.

Et nous remontâmes en voiture, tandis que je répétais le couplet de Paul

Arène:

Allons à Monte-Carlo

Où j’ai vu se lever sur l’eau

La lune ronde,

Laquelle, à nos yeux éblouis

Apparaissait comme un louis

Doublé dans l’onde!

Au pays de Cocagne · 第 60 / 65 题