I
Par une splendide matinée, je roule sur San Remo au galop de deux
chevaux, comiquement coiffés de grands chapeaux de paille d’où se
dressent par deux orifices leurs oreilles: le soleil de mars est déjà
suffisamment chaud pour que les automédons croient prudent d’en
préserver leurs criquets.
En la Riviera, aux bêtes comme aux gens, le sang monte vite à la tête,
et par ces routes bordées de précipices, jugez des surprises réservées
aux touristes entraînés par des bidets subitement frappés de folie!
Le hasard des rencontres et des faciles liaisons de voyage m’ont procuré
la compagnie d’un capitaine de _Cavalleggirie_ et d’une jeune fille
d’Albion, beauté aux lignes correctes, lauréate de l’Université de
Cambridge qui--ô horreur!--a déjà commis deux romans vertueux et
évangéliques! Malgré cela, pas trop collet monté, et flirtant
cavalièrement avec l’aimable aisance de ses compatriotes.
Avant de regagner le voisinage de Regent’s Park, elle veut voir la villa
_Zirio_ où agonisa l’empereur d’Allemagne, car les Anglais trouvent un
intérêt tout particulier à contempler un mur derrière lequel s’est passé
un drame ou un toit qui abrita quelque grand de la terre!
* * * * *
Quel spectacle radieux!
Du val du Borrigo, de celui de Carréi, enguirlandés de fleurs, de
citrons et de verdure, s’élancent les cimes déchiquetées et neigeuses du
Castelar. Cette neige et ces fruits d’or piqués dans le vert font un
étrange et délicieux contraste. Nulle part dans la Riviera, même à San
Remo, et en aucun autre point de l’Europe, le citron n’atteint une
perfection semblable, preuve de la douceur du climat, car, plus délicat
que l’oranger, qui supporte les gelées légères, un seul degré de froid
suffit pour tuer le citronnier et trois ou quatre au plus détruisent en
entier l’arbuste.
* * * * *
Nous entrons au galop dans _Mentone_, que les contreforts de Vintimille
et de Bordighera abritent de tous les vents du nord, _Mentone_ dont on a
changé le nom, si doux en italien, en celui ridicule de Menton.
La lumière! Elle darde sous le soleil du Midi, dorant les maisons
fraîchement peintes, inondant les places et les carrefours, éclairant
les visages, boutant la joie au cœur de tous les pauvres diables exilés
l’année durant dans les tristes froidures du Nord, jetant une pluie d’or
sur la ville.
En 1887, j’y passais à pareille époque. Le tremblement de terre en avait
fait une cité en ruine; on eût dit qu’elle venait de subir un long
bombardement. Partout des échafaudages; les maçons seuls l’habitaient.
Ici, un étage effondré, là une maison écroulée en un tas. A côté, un pan
de mur chancelant, un balcon qui a entraîné dans sa chute la moitié de
la fenêtre, et une cheminée les trois quarts du toit; une villa est
fendue du rez-de-chaussée aux combles, comme un arbre où l’on a enfoncé
un coin. Les moins éprouvées étalaient de larges lézardes. Et ainsi sur
toute la Côte d’Azur. De Ventimiglia aux portes de Gênes, la plupart des
habitants campaient ou logeaient dans des baraquements.
Le vieux quartier de Menton surtout avait souffert. Les rues n’offraient
qu’un amas de décombres; les deux plus anciennes églises, Saint-Michel
et les Pénitents-Blancs, par les ouvertures béantes des toitures
laissaient voir une échappée du ciel, ce qui pour les âmes dévotes est
toujours une consolation.
* * * * *
A une demi-lieue de Menton, le pont Saint-Louis, jeté à 200 pieds
au-dessus d’une cassure du roc, marque la frontière. Fait d’une seule
arche, il porte la date de 1861, année de l’annexion. Déjà, depuis mars
1848, Menton et Roquebrune s’étaient détachées de la principauté de
Monaco, pendant le règne de Florestan, et déclarées villes libres sous
le protectorat de la Sardaigne.
Deux baraques en bois, postes des douaniers de chaque pays, flanquent le
pont à ses extrémités. Séparés par sa seule longueur, je suppose qu’à
certains jours orageux où souffle le vent des discordes nationales, ces
paisibles soldats du fisc doivent se regarder en chiens de faïence. Vive
la France! _Viva l’Italia!_ Du milieu du pont, la gorge de Saint-Louis
offre un imposant spectacle. Les rochers, ours géants, s’élèvent à
plusieurs centaines de pieds, tandis qu’au-dessous, au fond de l’abîme,
un torrent tombe en cascade de la montagne et va se précipiter dans la
mer, dont les teintes varient du vert le plus pâle au plus pur indigo.
L’endroit est, par les belles nuits, un but de promenade pour les
habitants de la côte, et rien n’égale, sous le clair de lune, la
magnificence et l’étrangeté du décor.
A un mille environ du pont, nous arrivons à un bâtiment à arcades, au
bord d’une plateforme sur la pointe du rocher. Le panorama se déroule
merveilleux: à gauche, au premier plan, le vieux port de Menton, puis,
derrière, Roquebrune, Monte-Carlo, Monaco, la pointe Saint-Jean, qui
cache Villefranche, et à droite, devant nous, Bordighera, la ville aux
palmiers!
Le drapeau italien et l’écusson royal ornent la façade de la caserne, et
cinq ou six soldats, habillés de bleu et passementés de jaune, nous font
signe d’arrêter. C’est la douane. Il faut payer, pour passer outre, cent
quarante francs pour la voiture. Miss Dolly se récrie et s’indigne; on
lui fait comprendre qu’on nous rendra l’argent au retour, moins un pour
cent de frais de bureau. La présence du capitaine de _cavaleggieri_
empêche MM. les gabelous de fouiller nos poches, mais ils s’emparent,
malgré les protestations de Miss Dolly, du bouquet de roses de son
corsage, et devant celle-ci, stupéfaite, en détachent soigneusement les
feuilles. Puis le sergent le lui rend galamment en lui expliquant que
c’est l’ordre à cause de la _maladia_. Quelle _maladia_? Le phylloxera,
sans doute; mais l’irascible Anglaise le lui rejette, avec colère, sur
le nez. La grosse moustache du douanier se hérisse d’indignation;
cependant, il se contente de hausser les épaules, habitué qu’il est
probablement aux excentricités et impertinences des touristes
britanniques.
Le scribe de la _dogana_ pose son cachet sur la voiture, un sceau de
plomb, ce qui indique que nous avons acquitté le péage, et fouette
cocher!
Au galop, nous descendons la pente rapide sous le village de Grimaldi,
berceau des princes de Monaco, dont le frêle campanile et les blanches
maisons émergent toutes riantes au milieu des oranges et des néfliers en
fleur.