I
_Proce Monaco, li a un beau païs,
Tegiou agréable, pechiou paradis,
Cu lou counouisse aima li veni,
E cu li es nai gli esta embe plesi._
Ce qui veut dire en langue d’oil qu’«il y a près de Monaco un beau pays,
toujours agréable, petit paradis; qui le connaît aime à y venir, et qui
est né y reste avec plaisir».
La chanson continue:
Le monde est affable, le climat est doux,
Les fillettes sont jolies, les garçons amoureux.
Il n’y manque pas d’eau, mais il y a du bon vin,
La tourte est en vogue aux jours de festin.
Le poète anonyme s’escrime ainsi très longtemps, en vers de mirliton, à
décrire les séductions du sol natal, s’interrompant pour crier à chaque
couplet:
_Viva! viva Levens!_
Car c’est de Levenzo, devenu Levens depuis l’annexion du comté de Nice,
qu’il s’agit.
* * * * *
Ce ne fut cependant pas l’annonce des plaisirs paradisiaques promis par
le poète du cru qui m’attira dans cette vieille bourgade de la montagne,
mais le hasard, entre les mains duquel j’ai remis, dès ma tendre
enfance, le soin de guider ma vie; et je dois avouer qu’il s’est
toujours montré dieu bienveillant et paterne, plus sagace et plus
puissant que tous les calculs savamment et péniblement élaborés qu’il
démolissait en un clin d’œil.
Un coche, un de ces vieux coches de jadis, non la majestueuse diligence
_Laffitte et Gaillard_, qui, du Nord au Midi, véhicula nos pères--mais
une patache poudreuse, détraquée, aux essieux grinçants, coiffée d’une
bâche de toile tachée et rapiécée comme une cape de pauvresse, attelée
de trois haridelles couvertes de harnais raboutés de ficelles, et
conduite par un cocher en blouse bleue, huché sur une dangereuse
banquette sans tablier, au tremplin vermoulu, roulait au petit trot et à
grand bruit de grelots et de ferrailles.
En quel pays, béni de Dieu et inconnu de l’insupportable troupeau des
touristes charriés par l’_Agence Cook_, pouvait courir ce véhicule
d’antan?
Il était si picaresque, si démodé, il détonnait si étrangement au milieu
des riches attelages niçois et montecarliens, que l’envie me prit
subitement de visiter la contrée ignorée, éloignée de toute
civilisation, où il allait décharger ses voyageurs primitifs, insoucieux
du moderne confort.
Une place restait vide sur la banquette, et je me hissai à côté du
cocher.
* * * * *
Quand nous eûmes laissé loin les dernières maisons du faubourg et quitté
les rives pierreuses et altérées du Paillon pour nous enfoncer dans la
montagne, je me demandais où le coche allait me conduire.
--Tiens, au fait! cocher, où allons-nous?
Il m’examina d’un œil assez effaré, et, pour toute réponse, fouetta ses
haridelles.
Nous passions justement devant de grands bâtiments aux fenêtres
grillées. De ma banquette j’apercevais, par-dessus les murs d’enceinte,
un préau également couvert de grilles: derrière s’agitaient de bizarres
silhouettes.
--Les fous! me dit-il.
Peut-être eut-il un moment l’idée d’arrêter et de me descendre à la
porte. Ce brave homme, habitué à parcourir trois cent soixante-cinq fois
par an la même route, ignorait évidemment le plaisir de se laisser aller
à l’aventure des chemins nouveaux et les joies de l’imprévu.
Cependant, à une seconde question, il se décida:
--Nous allons à Levens.
--La patrie de Masséna?
--Sûr que ce n’est pas Nice[9]!
[9] On nous montre à Levens la maison où est né Masséna, vieille
masure en une étroite ruelle, et habitée par de pauvres gens. Deux
portes au rez-de-chaussée et deux fenêtres au-dessus. Une boule de
pierre surmontée d’une croix est sculptée au fronton de la porte
principale, séparée de la chaussée par quelques marches. Au-dessous,
la date 1722. Le nom de Masséna, très commun dans l’arrondissement
de Nice, détruit l’affirmation de Disraeli qui, dans son roman
_Coningsby_, prétend que le véritable nom du duc de Rivoli était
Manasseh.
Puis il ajouta fièrement: «Nous sommes parents de Masséna, nous autres.
Je m’appelle Masséna aussi, moi! Vous n’avez pas vu mon nom? Il est
peint sur la voiture!»
Et il me raconta qu’il était copropriétaire du coche avec un confrère,
son concurrent jadis. Mais les affaires allaient si mal et les voyageurs
se faisaient si rares qu’ils s’étaient arrangés à n’avoir plus qu’une
voiture. «Souvent nous partons et revenons vides. Hier, j’ai fait dix
sous.»
Pendant six lieues la route va montant, traversant des gorges, côtoyant
des précipices par des paysages tantôt agrestes et riants comme des
cadres d’idylle, tantôt déserts et sauvages, rappelant à la fois le
Guipuscoa et la Kabylie. Ici, au sommet de rochers à pic, se dresse le
clocher d’un vieux couvent; plus loin, c’est une bourgade dont les
masures entassées semblent crouler au-dessus de l’abîme. D’autres fois,
elles sont entourées d’une ceinture de vignes, d’oliviers, de figuiers
en terrasses laborieusement superposées. Des chemins à escaliers y
conduisent, et d’autres, rocailleux, tortueux, ravinés, que gravissent
d’un pied sûr des mules, des ânes chargés de barillets d’eau ou de vin,
ou encore de branches de pins destinées à la litière. Un gars de fière
mine les excite, ou bien une jeune fille au large chapeau de paille et
aux jambes nues qui, tout en marchant, tricote des bas, luxe du
dimanche, suivie par un mouton comme une bergère de Florian.
Nous avons laissé Saint-André, Tourette, Saint-Clair, et là-bas, devant
nous, plaquée sur un fond de déchiquetures bleues, surgit Levens, dans
les vapeurs dorées du couchant.
Le vieux fief des Grimaldi couvre de ses grises bâtisses la crête d’un
rocher aux flancs rayés de jardins, et entouré de sommets alpins. Un
débris de tour sarrasine le domine, et les vignes verdoient parmi les
ruines des murailles écroulées. Çà et là, une meurtrière décoiffée, un
angle de bastion, un coin de poterne témoigne du passé troublé de la
paisible bourgade.
A un kilomètre environ, une auberge, postée au bord de la route, porte
le nom pompeux d’_Hôtel des Étrangers_. Le coche s’arrête. Événement
extraordinaire qui fait accourir tout le personnel sous les armes,
c’est-à-dire serviette au poing: patron, matrone, servante. Sur le seuil
de l’écurie, un palefrenier se présente effaré. Cet empressement ne me
dit rien qui vaille, et malgré les affirmations du petit-neveu de
Masséna, qui, comptant, sans doute, sur sa remise par tête de victime,
affirme avec des gestes désordonnés et les serments les plus
extravagants qu’il n’existe en _ville_ ni hôtel ni auberge, et que je me
verrais obligé de revenir sur mes pas, je refuse de descendre, et la
patache se remet en route, suivie des regards désappointés de l’hôtelier
et de son monde qui voient échapper une proie d’autant précieuse qu’elle
est plus rare.
* * * * *
Vingt minutes de rude montée, et nous voici en ville, débouchant sur une
place,--car c’en est bien une, il n’y a pas à s’y tromper, et, pour
qu’il ne subsiste le plus léger doute, la Municipalité a fait écrire en
énormes caractères le mot _Place_ à l’un de ses coins. Le principal
monument est un bâtiment qui aurait assez bon air si la plupart des
fenêtres n’étaient privées de leurs vitres; plusieurs même sont sans
châssis, et ornées de carcasses de volets, dont quelques-uns pendent
piteusement sur leurs gonds. En maints endroits, les corniches de la
toiture sont détachées, découvrant les solives noires; des crevasses mal
replâtrées lézardent la façade, des combles au rez-de-chaussée. C’est
l’hôtel de ville, dont les cicatrices du dernier tremblement de terre
n’ont pas encore été pansées.
* * * * *
Devant cette lamentable maison communale, on décharge voyageurs et
paquets. La place sert de cour de messageries. Le maître du coche, que
j’avais cru soudoyé, ne m’a pas menti. Nulle trace de gîte, ni de table
pour des explorateurs affamés.
Face à la mairie, un édifice de construction baroque porte comme
enseigne: