Et on me l’offre gratis, enrichie d’un autographe de l’auteur, que je
copie textuellement: «Afin d’évité la ruine, le moyen de gagné est
démontré et pour lequel il ne faut guère de capitale».
Mais il est permis à la comtesse d’Ange de ne pas savoir l’orthographe,
puisque George Sand elle-même l’ignorait. Puis, pas besoin de grammaire
pour faire sauter la banque.
«Le jeu de la roulette, dit la vieille dame, peut être comparé à une
belle jeune fille... et que bien des hommes voudraient posséder!...
Comme il en est du gros lot. Évidemment! chacun espère le gagner,
et... parfois que des billets sont achetés!... Au tirage, chacun
fouille dans ses poches pour les chercher et... afin de vérifier... si
l’on a gagné. Et combien peut-il y en avoir qui aient cette
chance-là?... Quel nombre de gens se sont fouillés après avoir
déboursé... Va pour le hasard et l’égalité!... Eh bien, dites-vous,
lecteurs, comment a-t-on résolu le problème?...»
Vous le saurez, en envoyant cinq francs à la vieille dame; c’est pour
rien. Le saut de la banque mis à la portée de toutes les bourses! La
fortune pour cinq francs!
«Est-il possible qu’on hésite?» conclut la comtesse, après six pages
du même galimatias. «Est-ce possible qu’en un siècle auquel l’on croit
être si avancés... l’on prenne les vers luisants... pour des lanternes
magiques... et à perpétuité!... Une fois de plus, donc, j’ai à dire:
l’argent fait l’argent... A moi les pauvres et les riches, qui peuvent
faire sauter la banque... au lieu de lui donner et de se faire sauter
après!
«Que diable!!!
«Le bon génie:
«Comtesse D’ANGE.»
* * * * *
J’eus, quelques jours, pour voisin de table d’hôte un grand vieillard de
haute mine. Il se rendait quotidiennement à Monte-Carlo et je le voyais
au retour alignant des chiffres et couvrant son calepin de signes
bizarres, étoiles, triangles, plus ou moins coupés de hachures, puis de
petits ronds blancs et noirs reliés entre eux en ligne droite et en
bascule. A table, il ouvrait de temps en temps son calepin, supputait,
calculait, griffonnait, puis, à peine son café pris, retournait au
Casino.
--Gagnez-vous? lui demandai-je un soir qu’il me parut moins absorbé que
de coutume.
La question était quelque peu indiscrète; mais, le bonhomme
m’intriguait, et, d’ailleurs, il est à remarquer qu’un joueur avoue
rarement qu’il gagne: aussi je m’attendais à une réponse négative.
A mon étonnement il me répliqua:
--Je gagne toujours, monsieur.
--Oh! quelle veine!
Il me regarda fixement, comme s’il voulait m’hypnotiser; puis, après un
moment de silence:
--Détrompez-vous. Ce n’est pas une veine, c’est le fruit du calcul et de
l’expérience. Je refais par le jeu une fortune enlevée par le jeu. Et
quand même je perdrais, je jouerais encore, je jouerais jusqu’à ce qu’il
ne me reste plus de quoi ponter cent sous. Voyez-vous, quand on devient
vieux, qu’on a tout perdu, ses dents et ses cheveux, et toutes les
illusions, l’ambition comme l’amour, le jeu reste, et console de tout.
--Oh! tant qu’on gagne ça va bien. Mais quand on perd, c’est différent.
«Argent perdu rabat toute joie.»
--Monsieur, me répliqua-t-il, je vous ai dit que je gagnais toujours.
Et pour me convaincre, le lendemain il me communiquait un manuscrit qui
me parut tellement bizarre que j’en copiai quelques pages:
«_Les Banques retournées_: c’est-à-dire des millions à gagner avec la
nouvelle découverte vulgarisée par ce livre.
«Prenez et lisez:
«Les Banques retournées ou le gain forcé en faveur des joueurs par
l’emploi du _Balancier des nombres_...
«Pourquoi le jeu est-il si dangereux? Parce que n’en connaissant pas
la loi on joue au hasard, et que n’aimant pas à perdre on court après
son argent...
«D’abord, il n’y a pas de hasard.
«Il n’y a pas de hasard, parce que le hasard serait un effet sans
cause, le rien qui produirait, le néant créateur, l’absurde en un mot.
«Ce que nous appelons le hasard, c’est l’_inconnu_; mais, l’inconnu de
la veille, c’est la découverte du lendemain.
«Car, tout ici et là-haut obéit à des lois, et à des lois aussi
positives et invariables que celles qui règlent le cours des astres.
«L’inconnu du jeu, c’est la justice éternelle distribuant autant de
bien que de mal; c’est la montagne qui a deux versants, la vague qui
ne s’élève qu’à la condition de retomber d’une hauteur égale.
«C’est le balancier d’un pendule dont l’oscillation à gauche fait
toujours équilibre à l’oscillation à droite; en un mot, c’est
l’équilibre, l’équilibre en action...
«C’est...»
Comme à Françoise de Rimini, le livre me tomba des mains. Je le rendis
au vieux gentleman.
Celui-ci était un convaincu, ayant foi en son système, n’en trafiquait
pas, opérait pour lui seul, et c’est par pur orgueil d’inventeur qu’il
voulait bien me le communiquer. Je dois avouer, cependant, qu’il ne me
montra pas tout; son manuscrit n’était qu’une sorte de prolégomène suivi
d’un second volume, soigneusement caché, où il soulevait le voile
d’Isis.
Je le mets dans la catégorie des illuminés, mais en dehors de celle des
fumistes, et j’en reviens aux trucs des «professeurs».
* * * * *
Procédé des plus simples. Une fois le _gogo_ «empaumé» le praticien lui
fait verser une somme variant de 500 à 10.000 francs, et l’on se rend
dans les salles.
Pendant les péripéties de la lutte, les tâtonnements préliminaires avant
de «suivre l’esprit du jeu», les passages d’une table à l’autre, le
professeur trouve facilement l’occasion de mettre à l’abri une somme
rondelette, puis on opère avec le restant.
S’il gagne, il palpe naturellement le tant pour cent sur le bénéfice de
son élève; s’il saute, il s’est largement payé d’avance et de sa peine
et de son temps.
Carle des Perrières en cite un qui pontait avec rage et à chaque coup de
roulette remettait son crayon dans son gousset, pour le retirer la
seconde d’après.
Inutile de dire que le crayon n’entrait en poche qu’escorté de deux ou
trois louis.
Un autre venant de perdre le dernier coup de sa martingale infaillible,
se lève froidement, serre soigneusement son calepin, et montrant au
client ahuri sa carte piquée:
--Eh bien, nous avons trouvé le _monstre_! Voilà tout, c’est le monstre!
Il y a quinze ans, monsieur, quinze ans que je joue, et je ne l’avais
pas rencontré. On me le raconterait, oui, monsieur, on me le raconterait
que je me refuserais à le croire...
Il avait passé son bras sous celui de sa victime, et l’entraînait hors
des salles.
--Venez prendre un verre de madère, ma femme est là; elle va être bien
étonnée quand je lui apprendrai que j’ai trouvé le «monstre».
* * * * *
Le plus souvent, à la suite de quelque friponnerie aux tables, l’entrée
des salons leur est interdite, et ils ne manquent pas, ainsi qu’on l’a
vu, d’attribuer cet ostracisme à la crainte qu’on a de leur système.
Ils accompagnent alors le client jusqu’à la porte, après lui avoir livré
contre espèces sonnantes le secret de leurs martingales, et le guettent
à sa sortie.
S’il a gagné il n’hésite pas à donner le tant pour cent promis; s’il a
perdu, constatation facile d’après la mine, ils s’éclipsent prudemment,
à moins que, payant d’audace, ils ne prouvent au malheureux qu’il n’a
pas suivi la marche, qu’il a commis une erreur, hésité au lieu d’agir,
«manqué d’estomac».
--Il faut s’empoigner avec le hasard, monsieur, le dompter; oui,
monsieur, le dompter!
Ou bien:
--Vous avez manqué de confiance. Tout joueur peureux est perdu d’avance.
Ah! si vous m’aviez dit que vous manquiez de confiance!
A une dupe qui, suivant scrupuleusement la marche indiquée, avait vu
ratisser ses derniers bataillons, le professeur, sourcil froncé, pose
sévèrement cette question:
--Voulez-vous me permettre de vous demander, monsieur, où vous avez
passé la dernière nuit?
--Mais!... fait «l’élève» stupéfait et rougissant.
--Dans l’orgie, monsieur, ne le niez pas. Dans l’orgie! N’avez-vous pas
lu M. Alexandre Dumas fils? Lisez M. Alexandre Dumas fils, expert en la
matière. Vous verrez que pour gagner au jeu il faut rester chaste et
tempérant.
Mais je n’en finirais pas si je voulais raconter toutes les défaites de
ces maîtres-fripons, qui, d’ailleurs, n’en usent ainsi qu’à l’égard des
dupes très jeunes ou très naïves.
* * * * *
Je veux cependant citer pour conclure un exemple typique du degré de
crédulité où peut arriver le joueur. Il s’agit d’un rentier parisien
qui, se trouvant à Genève, y fit la connaissance d’un professeur de jeu,
un certain Paul de R..., qui s’intitulait _nécromancien ès
mathématiques_, titre non encore admis par l’Université, et se disait
expert dans l’art de forcer, par de savantes combinaisons de chiffres,
les hasards les plus rebelles à lui être favorables.
Le rentier le pria, moyennant large récompense, de lui enseigner ce
merveilleux secret.
Paul de R... se mit très complaisamment à la disposition du néophyte et
lui expliqua l’infaillible martingale grâce à laquelle on est toujours
certain de gagner à toutes sortes de jeux: à la loterie, à la roulette,
au whist, au trente-et-quarante et aux petits-chevaux.
Le système était fort simple: il suffisait de tenir compte de l’heure où
le soleil se lève, de l’âge de la lune calculé au moyen de l’épacte, du
chiffre cabalistique désignant la constellation sous laquelle est né le
joueur, du nombre d’années, de mois et de semaines écoulé depuis le
commencement de l’ère chrétienne jusqu’au moment où l’on opère, enfin de
l’âge du joueur, ce facteur pouvant avoir une influence sur le résultat
final.
En combinant tous ces nombres par des équations d’une étonnante
limpidité, on arrivait immanquablement à faire de gros bénéfices.
L’ensemble de ces opérations s’appelait le «calcul du loto
mathématique», et était contenu dans un énorme bouquin in-folio, dont le
rentier, tout à fait enthousiasmé, fit l’acquisition pour la modique
somme de 5.000 francs.
Rentré chez lui, notre homme s’empressa d’essayer ce brillant procédé.
Il opéra sur les loteries de Hambourg et de Naples et perdit
_mathématiquement_ et rapidement une dizaine de billets de mille.
Furieux d’avoir été trompé par les calculs savants de son grimoire, il
écrivit ses plaintes à son professeur qui, suivant la coutume, laissa
ses lettres sans réponse. Mais, quelque temps après, il le rencontre à
la gare de Lyon, l’accoste et l’apostrophe:
--Vous m’avez indignement trompé--lui dit-il.--Vous m’avez fait perdre
mon argent avec vos calculs idiots et vos signes cabalistiques!
--Parce que vous étiez trop bête pour les comprendre, riposta le
nécromancien. Mes calculs idiots? C’est vous, qui l’êtes! Je ne vous ai
vendu que des probabilités, en vous prévenant qu’il s’agissait d’une
martingale occulte! L’avez-vous seulement suivie jusqu’au bout?
--Non, puisque je perdais tout le temps.
--Il fallait la suivre. Ne l’ayant pas suivie, de quoi vous
plaignez-vous?
C’est la réponse qu’ont fait, font et feront tous les professeurs de
systèmes occultes ou non occultes.