Le hasard est le type de la parfaite régularité. Il fait sans
peine, en obéissant à la loi de l’équilibre à laquelle il est
soumis, ce qui coûterait réellement beaucoup d’efforts à un
vulgaire faiseur de chiffres.
(C. DE BIRAGUE.)
MONTE-CARLO.--Professeur X..., auteur du «Problème de la Roulette et
sa Solution», est à... pour huit jours et reçoit hôtel..., rue...
MILLE FRANCS PAR JOUR avec 200 francs. S’adresser à M. X...,
professeur de jeux.
ON PEUT GAGNER journellement et aisément _cinquante francs_ en une
heure. S’adresser à M. Z..., professeur de roulette.
Chacun a pu lire à la quatrième page de certaines feuilles, quelquefois
en première, spécialement dans celles du littoral, ces mirifiques
annonces.
* * * * *
Le professeur de roulette! Un type, et non des moins curieux, dans ce
monde interlope. Il habite Nice ou Menton et, outre ses réclames, il
colle de petites affiches imprimées ou manuscrites dans le voisinage de
la gare, sur le passage des touristes et, à l’instar des débitants de
certaines panacées, dans les vespasiennes. S’il ne promet pas
constamment mille francs par journée, il assure aux pontes, pour des
sommes relativement minimes, une fortune aussi brillante que rapide.
Pourquoi, puisqu’il tient les arcanes du jeu, puisqu’il possède le
_Sésame ouvre-toi_ des trésors, la clé magique des biens de ce monde,
qu’il commande au hasard, loge-t-il dans un taudis, porte-t-il des
bottes éculées, du linge sale, et ne peut-il se commander un paletot?
Ah! il vous le dira lui-même, s’il ne l’a déjà fait dans une affiche
réclame.
M. PIQUOISEAU, professeur de roulette et de trente-et-quarante, auquel
les salons de Monte-Carlo ont été interdits pour l’empêcher
d’appliquer son système infaillible, s’offre... etc., etc...
Voilà l’explication simple! Il ne peut jouer, il lui est impossible
d’appliquer son infaillibilité pour son propre usage. L’administration
tremble devant lui et s’est hâtée de lui fermer ses portes; il ruinerait
le Casino. Et lui, qui peut donner des millions à tous, oui, monsieur,
est en quête d’une pièce de cent sous!
S’il fallait en croire quelques mauvaises langues, ces «professeurs» ne
seraient rien moins que des «allumeurs» aux gages du Casino, pour
attirer les niais dans le gouffre. Mais est-il besoin d’_allumer_ les
joueurs par des moyens factices? Ils s’allument suffisamment eux-mêmes.
Je crois, au contraire, que la plupart de ces pauvres diables sont
d’anciens croupiers expulsés, des pontes malheureux qui, le décavage
venu, se sont mis à étudier des martingales dont ils essayent
l’infaillibilité avec des jetons ou des haricots.
Ils ne se contentent pas des réclames et des affiches, ils distribuent
ou vendent de petites brochures, et les librairies de Marseille à Gênes
sont inondées de ces élucubrations.
* * * * *
Il en est de bien amusantes; je puise dans le tas:
«MONTE-CARLO, sans défense, pour éviter sa ruine demande protection à
_l’arbitraire_.
«Un esprit penseur, premier professeur de roulette de Paris, appuyé de
vastes connaissances, vient de trouver le vice qui existe dans la
cadence imparfaite de ce jeu, que son CRÉATEUR n’a pas prévu.
«Le Professeur gagne _cinq cents francs à l’heure_ avec un capital
ordinaire; aussi l’administration du Casino, après l’avoir observé
dans ses salons de jeux, n’a trouvé _son salut qu’en lui retirant sa
carte d’entrée_.
«Cette mesure _arbitraire l’a déterminé_ à donner des séances
gratuites, dans l’unique but d’entraîner la ruine de Monte-Carlo au
profit des joueurs.»
Celui-là au moins est franc; ce n’est pas, comme le célèbre sénateur
Bérenger, une furie de morale qui le harcèle, mais le prurit de
vengeance chère aux dieux et aux mortels. Il faut donc se hâter de
courir à ses séances, car avec un pareil gaillard le Casino n’en a pas
pour longtemps.
Continuons:
«Si un joueur quelconque doutait du gain précité, le Professeur
_accepte le pari_ avec des permanences sorties des salons de
Monte-Carlo ou avec une roulette que le joueur fera tourner
lui-même... Tous les raisonnements, toutes les réflexions tombent,
_l’exécution_ seule prime. Taisez-vous ou pariez!»
Hâtons-nous de nous taire.
* * * * *
Un second, qui s’intitule «l’Inventeur», prévient MM. les Commerçants,
Financiers et Industriels qui voudraient donner de l’extension à leurs
affaires ou que des revers de fortune auraient inopinément affectés, _et
qu’il y aurait urgence à rétablir_ (_sic_), qu’en jouant cinq heures par
jour sous sa direction, il leur fera gagner avec un capital relatif
_quarante mille francs_, soit un million deux cent mille francs _par
mois_!
Mais alors, comment tiendra la banque, pour peu qu’il trouve une
demi-douzaine de clients!
«Ce chiffre, ajoute-t-il, peut paraître insolite, mais, comme le dit
un grand auteur, quand on cherche la vérité on la trouve, _surtout
quand la preuve peut être faite avant l’exécution_, et cela sans
débourser un centime.
«Sur invitation orale ou par écrit, l’Inventeur se rendra au domicile
des joueurs ou à tout autre endroit pour leur donner préalablement des
séances mentales et gratuites jusqu’à pleine et entière persuasion;
une fois le joueur bien convaincu, l’Inventeur lui tracera sur un
calepin la marche à suivre pour aller à coup sûr au Casino.»
Le plus amusant de ce _factum_ est qu’il se termine en rappelant à
messieurs les joueurs (_sic_) que personne ne peut gagner à la roulette
au moyen des systèmes, tous succombent. Mais, alors...
«Seule la science appuyée du Génie a raison de tout! Avec elle j’ai
vaincu le hasard: je gagne _cinq cents francs à l’heure_ avec un
capital médiocre, et _huit mille francs à l’heure_ avec un capital
plus fort; le doute n’est pas permis; je soutiens le pari avec les
incrédules du 1er janvier au 31 décembre. _J’attends le défi, espèces
en mains._
«Voilà qui est sérieux.»
Voici le bouquet:
«Ce qui n’est pas sérieux, c’est d’avoir bafoué Jacquard;
«D’avoir conspué Vaucanson;
«D’avoir taxé Fulton de folie;
«D’avoir ri de Descartes, de Copernic, etc.
«Mais aussi tous ces inventeurs divers qui ont su faire un nom à leurs
familles et la gloire de leur pays pleurent depuis longtemps sur un
vain peuple.
«Je me tiens à la disposition des Commerçants, des Financiers, des
Industriels, des petits et gros Capitalistes, pour leur donner la
preuve incontestable qu’en jouant sous ma direction ils gagneront
toujours.
«Une ombre de doute ne peut rester dans l’esprit d’un homme sensé; en
effet, si vous doutez, pariez avec l’Inventeur, vous gagnerez son
argent, ses louis valent ceux de Monte-Carlo, d’où il appert que le
pari doit être votre loi.
«Ci-bas l’adresse de l’Inventeur.
«Monsieur le Professeur de roulette de Paris actuellement à Nice.
Cabinet ouvert tous les jours.
«NOTA.--L’Inventeur met en garde messieurs les joueurs sérieux contre
ses détracteurs intéressés et jaloux qui par l’acharnement même qu’ils
ont mis à l’assaillir de critiques non fondées, non spirituelles, ont
uniquement donné la mesure de l’importance qu’ils attachent à son
œuvre qui n’est pas d’un joueur, mais bien d’un homme de labeur qui
n’a jamais joué une tasse de café de sa vie; seul le travail l’a
exhumé des entrailles de la science.
«(_Labor improbus omnia vincit._)»
Autre fascicule; celui-là porte un beau titre: _Rayon dans les
Ténèbres_--conseil important donné par un mathématicien.
«Dans les salons de jeux du Casino de Monte-Carlo est affiché
l’extrait du règlement, où l’on lit: _Les jeux de convention ne sont
pas admis_.
«Or, pour chaque personne sensée, cette annonce laconique de la part
de l’administration du Casino n’est qu’une solennelle affirmation de
l’axiome--prononcé depuis longtemps par la science--que ce n’est pas
au moyen des jeux de pur hasard, ou des jeux combinés empiriquement et
généralement pratiqués par les joueurs, que l’on peut lutter avec un
succès positif, durable contre les avantages de la banque.--En effet,
tous ces jeux, rapportant annuellement des millions à la caisse du
Casino, sont évidemment très désavantageux aux joueurs; et ils le sont
principalement parce que dans ces jeux la convention (c’est-à-dire la
possibilité de faire la compensation pour diminuer la perte, produite
par le refait comme le témoigne l’annonce ci-dessus mentionnée) est
interdite par le règlement du Casino. Pourtant il serait bien injuste
de reprocher à son administration l’interdiction des jeux de
convention, puisqu’elle ne peut pas agir autrement: elle interdit ces
jeux par nécessité absolue,--pour sauvegarder l’existence même de
l’établissement. Mais d’autre part les joueurs intelligents et en
connaissance des lois mathématiques ont toujours un moyen--non
subreptice, mais honnête et loyal--de pouvoir faire dans leurs jeux
l’opération de la compensation sans que l’administration du Casino
puisse le leur interdire...
«Or, tous ceux qui voudraient profiter de l’immense avantage présenté
par les jeux de convention ne doivent pas se fier à l’empirisme seul,
mais aussi et principalement consulter les lois mathématiques, car
c’est à l’aide de ces lois absolues et infaillibles qu’ils pourront
combiner des procédés plus sérieux et solides, ayant la force pour
combattre le refait par la compensation, et vaincre les écarts.
«Ce conseil donné, je me permets d’annoncer au lecteur qu’après des
longues recherches j’ai réussi à combiner des procédés basés autant
sur les principes théoriques que sur les données pratiques, qui
présentent toutes les qualités pour convertir le jeu en une
spéculation financière solide et très lucrative.»
Ceux qui voudraient plus amples renseignements sont priés d’adresser
leurs lettres, soit en français, anglais, russe, allemand, italien ou
grec, à M. le Mathématicien. Je suppose que c’est surtout le grec qu’on
doit parler dans son officine où pour être admis comme partenaire il
faut apporter 2.000 fr.
* * * * *
En voici un autre, au contraire, qui déclare tout calcul superflu.
_Qui veut gagner?_ Tel est le titre alléchant de son opuscule, et comme
sous-titre: _Révélations d’un Croupier de Monaco_, avec cette épigraphe
significative:
_Lasciate ogni speranza voi che entrate._
(DANTE.)
Mais c’est justement le contraire qui a lieu.
«Il serait plus facile de trouver la quadrature du cercle, dit-il, que
de gagner au jeu. La probabilité de gagner est une utopie née dans les
cerveaux fêlés, et n’est cultivée que par des gens ne connaissant pas
les premières règles des mathématiques.»
Après ce début aussi explicite que décourageant, notre homme ne manque
pas de débiter un long boniment où il développe un système infaillible!
* * * * *
Sur la promenade des Anglais, qui forme une guirlande de palmiers au
doux rivage de Nice, doux aux riches et aux bien portants, une vieille
dame de mine et de mise respectables me glisse, souriante et
mystérieuse, un papier sous enveloppe. Je crois d’abord à une de ces
communications évangéliques que répandent pour la béatification des
foules les missions protestantes.
Rien de cela. Six pages de texte, sans compter la couverture:
ÉTUDE DU JEU DE LA ROULETTE
ET ANALYSE AUX COULEURS
d’après lesquelles le problème a été résolu
PAR
La Comtesse d’ANGE