Et tournant sur ses talons, il continua paisiblement sa promenade.»

Quelques semaines après, ajoute Carle des Perrières, qui raconte

l’anecdote, Garcia demandait le _viatique_ pour regagner Paris[3].

[3] On appelle ainsi la somme que le Casino alloue aux joueurs décavés

afin de leur permettre de retourner chez eux; elle est, ai-je besoin

de le dire, strictement limitée aux frais du voyage. Le décavé signe

un reçu de cet argent, qu’il doit rembourser s’il veut rentrer au

Casino.

* * * * *

Tous, d’ailleurs, terminent ainsi, ou à peu près, suivant les lois

immuables de l’équilibre. Il suffit de citer les noms récents de Wells

et de Harry Rosenfeld. On connaît le sort du premier qui gagna sur un

seul numéro cinq cent mille francs en trois jours. Quant à Rosenfeld,

qui vint exprès de San-Francisco faire danser sur la roulette le million

de dollars qu’il venait d’hériter d’un oncle, après des gains d’abord

considérables, une suite de _maxima_ sur le chiffre 17, il partit pour

l’Algérie après avoir perdu, non seulement son gain, mais un nombre

respectable de milliers de livres sterling en plus[4].

[4] Wells fut condamné en mars 1893 à 8 années de servitude pénale

pour avoir obtenu plus de trente mille livres sterling par des

moyens réputés frauduleux. Il avait fait ses études en France où il

s’était fait recevoir ingénieur civil.

En 1885, il s’établit à Portsmouth avec un capital d’environ 30.000

livres sterling et s’occupa d’inventions. Il prit une centaine de

brevets qui épuisèrent ses fonds. C’est alors qu’il eut recours à

des annonces qui le conduisirent devant les tribunaux. Pendant six

ans, il étudia les différents systèmes de jouer à Monte-Carlo,

emprunta 10.000 livres d’un Américain pour commencer et en gagna

20.000 qui passèrent à ses brevets et à son fameux yacht. Il réalisa

en tout 60.000 livres qui s’engloutirent de même façon.

L’un de nos confrères rencontra plus tard Garcia dans un de ces tripots

des plages de l’Amérique espagnole, où il est prudent de ne pénétrer que

muni d’un revolver de sérieux calibre.

«Je suis entré, dit-il, dans ce repaire et ai admiré autour des tables

de baccara, toutes les faces de la filouterie cosmopolite. La barbe

longue entre le jaune et le gris, la paupière vacillante, la taille

courbée, j’ai pu voir poussant un douro de main prudente, un vieux

débris qui fut le prince des joueurs de ce siècle. C’est le fameux

Garcia qui, jadis, enleva quatre millions au trente-et-quarante, fit

trembler tous les maîtres croupiers de l’Allemagne et, finalement

décavé, échoua à la suite d’une misérable tricherie à la

correctionnelle.»

* * * * *

Il est, cependant, une garantie pour les joueurs de Monte-Carlo, c’est

que pontant en espèces sonnantes ils ne peuvent perdre que ce qu’ils ont

en poche. Dans les cercles de Paris et des stations balnéaires ou

thermales qui ne sont en réalité que des rendez-vous de joueurs, des

chevaliers de la dame de pique et des refuges de fripons, l’on se sert

de jetons ou de plaques, laisser-passer directs pour la ruine.

Henry Baüer, que je me plais à citer comme une autorité en la matière,

en raison des sommes rondes qu’il avoue avec bonne grâce avoir laissées

sur les tapis, observe fort justement «qu’au bout d’une demi-heure de

séjour dans l’enfer», le joueur a perdu la notion de la valeur des

jetons ou des plaques qu’il pousse dans la partie; il risque sans

hésitation un jeton de nacre ou d’ivoire figurant mille, cinq mille ou

dix mille francs; il en est tout autrement quand il joue argent

comptant. Tout le monde sait que c’est dans les parties à jetons ou sur

parole qu’ont été prises les plus grosses «culottes». Des joueurs

sortaient à l’aurore d’une espèce de cauchemar, qui leur coûtait

plusieurs centaines de mille francs[5].

[5] _La Ville et le Théâtre_.

Tous ces gens qui viennent dans l’espoir de faire sauter la banque et

«sautent» eux-mêmes, ne peuvent, si l’on raisonne logiquement,

n’inspirer qu’une pitié médiocre. Il est dans toute opération aléatoire

un gagnant et un perdant et celui contre lequel le sort est contraire ne

s’est pas engagé avec la certitude de perdre, sans quoi, il n’eût pas

joué, mais avec l’espoir de gagner, de dépouiller son partenaire.

Ce qui est à plaindre c’est le pauvre diable qui n’a que quelques louis

en poche avec lesquels il croit trouver le salut et ne trouve qu’une

plus complète ruine, car, comme dit Balzac, «il n’y a rien de si complet

que le malheur.»

Mais, si le jeu fait des victimes, il fait des heureux, et combien comme

le comte de Rochechouart ont dû leur fortune à un bon coup de dé. Agé de

seize ans, il se rendait à Odessa demander la protection du duc de

Richelieu, lorsque, arrivé à Milan, il se voit réduit à un seul louis.

Comment continuer sa route? Il errait tristement par les rues lorsqu’il

voit devant lui, grande ouverte, la porte d’un tripot; il entre,

s’approche du tapis, jette au hasard son unique pièce et retire une

poignée d’or, de quoi subvenir largement à ses frais de voyage.

Aussi, jamais un joueur ne considère la partie perdue tant qu’il lui

reste une mise pour le coup suprême. Puis, si le sort lui a été funeste

aujourd’hui, lui sera-t-il favorable demain? La déveine pas plus que la

veine ne peut continuer.

«Il n’est chance qui ne retourne», dit un proverbe, et à force de mal

aller tout ira bien. Toujours la loi de l’équilibre. Et c’est ainsi

qu’on endort ses douleurs. On s’est couché désolé, poches et cerveau

vides, on se réveillera avec la reine des joies de ce monde, celle qui

console de toutes les afflictions, de tous les déboires, de toutes les

misères, la divine Espérance.

Ceux qui jettent sur le tapis _au petit bonheur_, au _coup de pistolet_,

à _la folie_, leur mise, font hausser les épaules aux _systémiers_. Ce

ne sont pas de vrais joueurs, disent-ils, mais des audacieux ou des

naïfs, que le hasard peut favoriser de temps à autre, mais destinés

fatalement à une perte certaine. Ce sont eux qui alimentent chaque jour

la banque, défrayent la Principauté, entretiennent le clergé, la garde,

la gendarmerie, la voirie, la police. C’est le _ponte_, en un mot, dupe

et victime, celui dont on trouvera quelque jour le cadavre balancé à un

arbre ou le front troué par une balle dans une chambre d’hôtel, ou brisé

sur les rochers d’un cap.

Le vrai joueur calcule. C’est un spéculateur, il l’affirme lui-même, qui

opère sur le tapis comme on opère à la Bourse. Il arrive armé de

marches, de martingales, combine sur les chances simples, les chances

composées, multiples, pique des cartons, aligne des colonnes de

chiffres, et si extraordinaire que cela paraisse dans un jeu de hasard,

ne confie jamais une pièce au hasard.

Il arrive que pendant des semaines, des mois, parfois des années, il

réalise de constants bénéfices... jusqu’au nettoyage brusque et final.

Mais, rassurez-vous, celui-là ne se tue jamais.

Il ne se tue jamais parce que tant qu’il lui restera de quoi tenter à

nouveau la chance il ne désespère pas.

Des gens qui ont perdu des millions s’imaginent qu’ils vont se refaire

quand avec quelques louis ils ont gagné deux ou trois billets de

banque... et il arrive parfois qu’ils se refont!

Terminons ce chapitre par une anecdote cueillie récemment dans l’_Écho

de Paris_.

Au Casino de Monte-Carlo un de nos plus brillants officiers de dragons,

trouve un louis tombé à terre.

--Tiens, dit-il, rendons au hasard ce qu’il me fait trouver.

Et il jette le louis sur le tapis.

Une veine insolente s’attache à l’orphelin qui se multiplie d’une façon

fantastique.

Obligé de quitter la salle de jeu, le comte ramasse un tas d’or et de

billets.

Au moment où il va sortir, il aperçoit un tout jeune homme qui semble

chercher timidement quelque chose autour de la table de jeu.

--Vous avez perdu quelque chose, monsieur? lui demanda le comte.

--Oui, monsieur, un louis.

--Le voilà; c’est moi qui l’ai trouvé... Très heureux, monsieur.

En même temps il remet près de dix mille francs dans les mains du jeune

homme complètement ahuri.

Au pays de Cocagne · 第 35 / 65 题