LES MORALISTES

Dussaulx, dans son livre: _De la passion du jeu_, paru en 1779, relate

de singulières anecdotes sur les joueurs. Il faut croire qu’ils ont bien

changé, car, à part les suicides, on ne voit que rarement

d’extravagances furieuses comme celle de ce maniaque qui brisa la table

de jeu, mangea les cartes, et avala la bougie ardente. Un second

maniaque, à Naples, mordit la table avec tant de rage, que ses dents la

pénétrèrent, et qu’il resta mort sur place. C’est heureux qu’il n’eût

pas mordu le croupier. Un apoplectique qui trépassa d’un coup de sang au

milieu d’une partie fut aussitôt fouillé par ses partenaires, qui se

payèrent avec l’argent trouvé dans ses poches, de ce qu’ils avaient

perdu. En Russie, on jouait ses serfs; à Rome, ses esclaves. Un Vénitien

joua sa femme, un Chinois y joignit ses enfants et perdit le tout.

Mauvaise affaire pour le gagnant! Je suppose qu’ils jouaient à qui perd

gagne. Les Germains se jouaient eux-mêmes en un seul coup. Dussaulx

raconte bien d’autres histoires; on en remplirait des volumes, qui ne

prouveraient rien, sinon que l’homme a toujours joué et jouera toujours

en dépit des édits, des ordonnances et, qui, pis est, de la ruine et de

la mort.

Mais voici peut-être la scène la plus lamentable. Un père de famille,

après avoir perdu avec sérénité la moitié de sa fortune, joua le

restant, qu’il perdit avec la même placidité; on le regarde, sa figure

ne change point; on aperçoit seulement qu’elle devient immobile; cet

homme vivait à son insu: deux ruisseaux de larmes s’échappent de ses

yeux, sans que ses traits en soient altérés; les ressorts de la machine

craquaient en dépit de sa volonté; il ne parut d’abord que ridicule...

Je ne sais quelle idée cette statue pleurante éveilla tout à coup dans

l’âme des spectateurs: quoique joueurs, ils finirent tous par être

saisis de terreur et de pitié.

Est-ce pour éviter ces explosions de _sentimentalisme_, que l’on vendait

à Venise des masques riants, à l’usage des joueurs?

* * * * *

A propos de masque, il en est dans les bas-reliefs du joli théâtre de

Monte-Carlo un tragique dont souvent, tandis qu’éclataient les joyeuses

notes de l’orchestre, je ne pouvais détacher mes regards; et mon

imagination les suivant me faisait descendre dans les profondeurs de

l’horrible.

C’est l’épouvante médusienne; la bouche crie l’angoisse du désastre; les

yeux s’ouvrent immenses, vides, sans prunelles. Il semble que toute la

longue série des suicides, les poitrines trouées, les gorges sanglantes,

les crânes ouverts, les corps aplatis ou écrabouillés sur le rocher, les

noyés, les pendus, les asphyxiés passent, défilé macabre, dans une ronde

de minuit. Et, dans l’expression d’horreur de cette face, quelque chose

de l’inflexibilité du destin, la fatalité implacable, le reflet des

drames si souvent vus qu’il garde stéréotypé, les longues épouvantes,

celles que laissent derrière eux les corps des suicidés.

Les suicidés? Ils sont nombreux, dit-on, et l’on n’en connaît guère le

chiffre, bien que le public soit porté à l’exagérer. Rien d’étonnant

cependant à ce qu’il soit considérable, étant donné que beaucoup de

désespérés viennent jeter là leur dernier enjeu. Ils se seraient tués

chez eux, à côté de leur caisse vide, de leurs livres falsifiés, de

leurs billets protestés, de l’annonce de leur banqueroute; ils viennent

se tuer près du tapis vert. Rien de changé que le lieu du sinistre.

Mais n’est-il donc que les joueurs qui se tuent, et tout ce qui nous

entoure ne peut-il amener des catastrophes? Les grandes fortunes ne

sont-elles pas équilibrées sur les effroyables misères, et lorsqu’un

spéculateur échafaude des millions, n’est-ce pas sur un monceau de

ruines? La banque, le commerce, l’industrie ne comptent-ils pas leur

contingent de victimes? La femme n’amoncelle-t-elle pas autant et plus

que le jeu, suicides et désastres? Faut-il supprimer l’amour? Faut-il

supprimer le tabac que certains docteurs accusent de crétiniser

l’espèce? l’alcool, parce qu’il y a des gens atteints de _delirium

tremens_? les vins, à cause des ivrognes? les bières, parce qu’elles

nous engraissent, nous épaississent et nous germanisent?

Eh! quoi! cela se fait déjà dans la _libre_ Amérique. Certains États

punissent d’amende et de prison tout citoyen convaincu de garder chez

lui des liqueurs. Et si les mômiers ne punissent pas, sous prétexte de

religion et de morale, ceux qui travaillent en paix le dimanche à la

reproduction de l’espèce, c’est qu’en pareil cas la constatation du

délit est difficile. Mais ils les vouent aux peines éternelles.

Eh! messieurs les moralistes, de quoi vous mêlez-vous? Laissez-nous

tranquilles et ne prenez tant de soucis ni de nos corps ni de nos âmes.

Nous payons notre place au soleil, nous entretenons vos fonctionnaires,

vos députés, vos magistrats, vos prêtres, vos gendarmes; il nous plaît

maintenant de boire, d’aimer, de jouer et d’user librement du peu de

liberté que nous achetons fort cher, vous n’avez rien à y voir. Portez

vos préoccupations sur le sort des misérables, sur les ouvriers sans

travail, les vieillards sans asile, les mères sans pain, et la

fille-mère que vos sots préjugés et votre sotte morale poussent à tuer

son enfant; portez vos préoccupations sur la question des salaires

insuffisants, des mineurs qui crèvent dans les mines, des institutrices

qui encombrent le pavé; cherchez le problème de la misère grossissante

et laissez les jeunes et inutiles paresseux gaspiller l’argent de papa,

le traitant rendre au jeu l’argent volé dans les poches publiques et le

notaire fripon sauter près du tapis vert.

Le mal du joueur, je parle du joueur heureux, est qu’il perd la notion

de la valeur de l’argent et dissipe le gain rapidement acquis.

«Tôt est perdu avoir mal conquesté.» Mais est-ce bien un mal?

Il ne cause de préjudice qu’à lui-même, et d’autres, beaucoup d’autres

tirent profit de ses extravagances.

Nous nous préoccupons trop des désastres privés et pas assez de la

misère publique.

Qu’un joueur enlève une grosse somme à la banque, il fait œuvre pie en

la dépensant. Elle rentre dans la circulation, entretient les industries

de luxe, que dédaignent trop les Jacobins austères, cousins germains des

puritains obtus.

* * * * *

Il faudrait, avant tout, se montrer logique; mais, à ces apôtres qui

prétendent nous «moraliser» malgré nous, tailler notre vie sur les

mesures étroites de leur puritanisme et de leur tartuferie, la logique

fait défaut.

Et puis, quoi? S’il me plaît de perdre mon argent, de le jeter sur un

tapis vert, le dos d’un cheval, le ventre d’Aspasie ou par la fenêtre!

D’autres le ramasseront, et en quoi cela concerne-t-il le consul ou le

préteur?

«Nous voulons jouer, écrivait Montjoyeux, et perdre notre argent, et

nous vieillir, et nous faire le crâne chauve, les mains tremblantes, les

joues creuses; nous voulons oublier nos femmes et nos maîtresses, nos

travaux et nos affaires; ignorer, sous les hauts salons enfumés, que

dehors court l’air libre, l’air bienfaisant; ne pas nous souvenir que,

quelque part, nous attend le souper préparé, nous attend le plaisir,

nous attend l’amour...»

Qu’importe qu’un brasseur d’affaires enrichi dans les spéculations

louches se ruine dans de fausses combinaisons de Bourse et remette sa

famille sur la paille où elle est née.

Qu’importe qu’un beau fils de famille, inutile, oisif, gaspille la

fortune amassée sou à sou par la lésine d’un père Harpagon, ou raflée en

bloc par les rapines ancestrales! Je suis ravi au contraire de le voir

rendre à la circulation ce que Shylock ou Macaire en a retiré, et

rétablir ainsi, inconsciemment, l’équilibre. Ah! vieux forban, tu as

affamé des misérables, tu as trafiqué sur la détresse, ruiné d’honnêtes

gens, forcé leurs filles à devenir institutrices ou prostituées. Voici

le châtiment! Ton fils, en quelques années de haute noce, détruira ta

longue et sale besogne; ton or se fondra comme neige au soleil. Les

filles, ou le tapis vert, mettront ton héritier à sec. Obligé de

travailler pour vivre, ou de disparaître, il rendra, dans l’un ou

l’autre cas, service à la société.

Les amateurs de statistique, pour qui rien n’est caché, prétendent que

le jeu ne ruine pas plus d’un joueur sur dix mille. «C’est déjà trop»,

crieront les mères effrayées. Mais pourquoi autoriser, patronner les

jeux de la Bourse qui, suivant les calculs des mêmes statisticiens, en

ruinent au moins un sur cent.

Sans vouloir établir de parallèle entre les pontes et les _bookmakers_,

contre lesquels on mena, à tort ou à raison, une si rude campagne, il me

suffit de citer un couplet d’une des _Chansons de Faubourg_, du poète

Blédort:

On nous voit partout sur le turf,

Traqués par la police.

Vraiment, notre sort n’est pas _urf_,

Et manque de délice,

Nous ne faisons rien

De mal, nom d’un chien!

Nous jouons dans la course

Mais d’autres que nous

Jouant à la Bourse

Sont autrement filous.»

A côté des pertes colossales, il est des gains fantastiques. On sait

l’incroyable veine de l’Espagnol Garcia, dont le nom restera célèbre

dans les chroniques du jeu. Chaque fois qu’il attaquait une banque, elle

sautait. Les croupiers ne le voyaient arriver qu’avec crainte. Il jouait

en brûleur, mais semblant avoir l’intuition du numéro qui allait sortir,

pontait le maximum et enlevait. Devenu puissance dans les Kursalls

d’Allemagne, car il gagna près de cinq millions en quelques années, il

vit bientôt couler plus rapidement encore cette fortune si lestement

acquise, et finit par être jeté à la porte du Casino de Saxon pour une

mise insignifiante qu’un voisin de table l’accusait d’avoir volée.

C’était, du reste, un simple filou d’après ce que raconte Carle des

Perrières: «Garcia, le fameux Garcia, allant chercher fortune à la

Havane, fit faire, deux mois avant son arrivée, par un associé, une

rafle de toutes les cartes que la ville possédait. Plus de cartes à la

Havane. Tout à fait par hasard, le bateau qui amenait Garcia en

contenait un chargement énorme. Les Havanais s’y précipitèrent; la

Havane était sauvée. Seulement, ce qu’ils ignoraient complètement, c’est

que tous les jeux de cartes, faits sur un modèle unique, étaient marqués

et reconnaissables au seul Garcia qui «gagna» 3 ou 400.000 francs en un

mois.

Au moment de sa grande veine,--il avait enlevé déjà près de deux

millions à la banque d’Hombourg--il demanda au directeur des jeux

d’élever pour lui le maximum de douze mille francs à soixante mille.

Blanc y consentit, et dès le lendemain Garcia gagnait plus d’un

demi-million.

--Eh bien! dit-il au tenancier arrêté devant sa table et témoin de sa

victoire. Vous avez peur. L’un de nous sautera, c’est sûr.

--Monsieur Garcia, répliqua le petit vieillard, je ne sauterai jamais,

moi, car, j’ai 3.000 francs de rente, déposés à la banque, que vous ne

me gagnerez pas.

Au pays de Cocagne · 第 34 / 65 题