On raconte que le fameux John Law, qui fit danser tant de millions,
après avoir tout perdu dans une pirouette suprême s’en fut ensevelir la
honte de sa ruine à Venise, n’ayant gardé de sa splendeur passée qu’une
poignée de pistoles. Logé dans un grenier près du Canal, il en
descendait chaque soir pour se glisser dans un des nombreux tripots qui
avoisinaient la place Saint-Marc, et en ressortait avec les quatre ou
cinq ducats nécessaires à sa pitance quotidienne. Déjà, avant son
système financier, il avait tâté avec succès, les tapis verts de
Bruxelles, de Paris, de Turin, de Gênes, et les mêmes tripots de Venise
l’avaient vu jadis, heureux joueur, leur enlever de grosses sommes.
Maintenant, il ne risquait qu’un enjeu infime, suivant rigoureusement
une méthode invariable, et partait après quelques coups, gain ou perte.
Et c’est ainsi qu’il passa sa vieillesse, dans un galetas, vivant de
sardines, de pigeons, de macaroni, plus heureux, disait-il, que dans son
somptueux hôtel de la place Vendôme, alors qu’il était le favori du
Régent, et l’idole des Parisiens. _Sic transit gloria mundi._
Comme Law de Lauriston, quantité de moins illustres personnages, décavés
du jeu ou de la vie, mâles et femelles, viennent chaque jour chercher
sur les tables de Monte-Carlo leur quotidienne pâture. On les voit
arriver à 11 heures très précises, de Nice, de Menton, de Cannes, de
Saint-Raphaël, de Bordighera. Ils s’emparent les premiers des tables,
et, calmes, patients, attentifs, guettent le moment. Se contentant de
gains modestes, mais à peu près sûrs, ils quittent la table dès qu’ils
ont fait leur journée--ce qui s’appelle «la matérielle»,--et coulent
doucement leur petite existence aux frais du Casino.
L’administration, paraît-il, refuse maintenant l’entrée à ces parasites
du tapis vert, qui, depuis de longues années, vivaient aux frais de sa
caisse, ce qui tendrait à prouver l’axiome de Law, confirmé par
d’Alembert, qu’à part les tricheries et les voleries il est des lois
mathématiques pour combattre le hasard.
C’était aussi l’avis de Napoléon qui prétendait que le calcul finirait
par vaincre les maisons de jeu.
«Ne riez pas des joueurs méthodiques, des calculateurs, des joueurs à
système, disait François Blanc, ce sont les seuls qui pourraient être
dangereux pour la banque. Heureusement pour elle, je n’en connais pas.
Il vient toujours un moment où toutes les méthodes, tous les calculs,
tous les systèmes le cèdent à la fantaisie, qui ne tarde pas à lui
rendre ce que les combinaisons premières lui ont enlevé.»
* * * * *
Maintes fois des syndicats se formèrent pour attaquer la banque, en
suivant prudemment certaines martingales. Comme tout arrive, et peut
arriver au jeu, surtout les choses les plus invraisemblables, il en est
qui ont réussi.
C’est une association de ce genre qui, au mois de février 1891, prit à
la caisse des capitaux se chiffrant par plusieurs millions.
A côté de cela il est des défaites, et de nombreuses. Les capitaux
péniblement réunis se fondent comme durent les roses, sinon l’espace
d’un matin, mais celui de deux ou trois soirs.
On citait dernièrement un brave curé de campagne, qui, _allumé_ par un
professeur de roulette, parvint à réunir 150.000 fr., produit de ses
économies et de celles de ses plus fidèles ouailles, dans le but saint,
disait-il, de reprendre au diable l’argent des «débauchés». Que de
bonnes œuvres on allait pouvoir faire! On rirait joliment, dans la
sacristie!
Mais rit bien qui rit le dernier, et le dernier fut le diable, plus
malin que le curé. Dès la première séance, le pieux syndicat perdit
25.000 fr. «Bagatelle, dit le professeur, nous en avons vu bien
d’autres. Demain nous les regagnerons, escortés de 50.000.» Mais le
lendemain nouvelle déveine. Les deux ou trois dévotes qui avaient
accompagné l’expédition, terrifiées de ce désastre, supplièrent le curé
d’arrêter les frais. Il reprit au professeur, qui jurait qu’on allait
tout regagner, les 125.000 francs restants, et il rentra tout piteux
rendre compte du mauvais succès de l’entreprise à ses ouailles
furibondes.
* * * * *
Entre autres singuliers types, j’observais un jour un gros Allemand, aux
traits massifs. On pouvait le ranger dans la catégorie de ceux
qu’Adolphe Belot appelle les _nerveux_, ou les _ambulants_, et il était
du dernier comique. Après avoir posé sa mise, il regardait droit devant
lui; puis, entendant au mouvement ralenti de la bille que son sort
allait se décider, il jetait sur le cylindre un coup d’œil anxieux, et,
avant l’annonce du croupier, à un geste d’épileptique, à un soubresaut
comme s’il recevait un coup de pied au bas des reins, j’avais lu sa
déveine.
Alors, sans perdre une seconde, il courait à la table voisine en
murmurant d’inintelligibles malédictions. Jamais je ne le vis s’asseoir
ni ponter deux fois consécutives sur le même tapis. Il promenait sa
malchance de table en table, jouant à l’aveuglette, faisant exécuter la
ronde macabre à ses poignées d’écus. Je le suivais dans sa tournée
circulaire; il m’amusait et me navrait à la fois. Il avait débuté par
des billets, puis les louis étaient venus, et finalement ce que Gavroche
appelle les «roues de derrière».
Mais, en avançant ses dernières réserves, leur disparition rapide
apporta un changement dans l’expression de sa douleur. Plus d’injures
tudesques au sort acharné, mais un ricanement sardonique, un rictus si
douloureux que je ne songeais plus à le trouver grotesque. J’eusse voulu
le voir gagner, partir content; mais la déveine se collait à lui en
pieuvre.
Le lendemain, je le sentis près de moi. Il venait sans doute d’accomplir
son chemin de la croix habituel, en station douloureuse aux huit tables
de roulette, car il ne tenait plus qu’une pièce, un louis qu’il tournait
dans ses doigts, le dernier, évidemment, se demandant s’il allait le
risquer, jouer le tout, comme font beaucoup de décavés, ou prolonger son
malheur en quatre chapitres. Agité d’un tremblement nerveux, ses yeux
caves, brûlés, fiévreux, décelaient une nuit sans sommeil, une nuit de
désespérance.
J’étais aussi en déveine. Je poursuivais, _j’engraissais_ le zéro qui
s’obstinait à ne pas se montrer. J’avais attendu patiemment le
cinquantième coup d’après une marche prudente que m’avait indiquée
Adolphe Belot et depuis 85 coups je pontais. Mon dernier écu venait
d’être ratissé.
--Essayez le zéro, dis-je charitablement à mon homme, voici 135 fois
qu’on le passe.
Il me jeta un regard féroce comme si je voulais lui arracher son louis,
et d’un air de défi sardonique en couvrit le _un_.
--Zéro! cria le croupier.
Effaré, l’œil plein d’angoisse, il vit le râteau ratisser sa pièce,
tourna sur ses talons, et sortit précipitamment comme s’il avait le
diable à ses chausses.
Au matin, on le trouva pendu: les joueurs de l’hôtel se disputèrent un
bout de sa corde. «Quel bonheur!» s’exclama une de nos plus jolies
divettes. «Elle est longue, tout le monde en aura.» Et tout le monde en
eut.