_Bertrand d'Ouville à Geneviève Viniès_
Abbeville, octobre 1853.
Abbeville est en fête aujourd'hui: M. Bonaparte et l'Impératrice nous
rendent visite pour la première fois. J'ai donné congé à mes
domestiques et suis seul dans la maison. Des souris trottinent derrière
les boiseries. Mes chiens couchés à mes pieds méprisent comme moi les
grands de ce monde. Par les fenêtres ouvertes m'arrivent le son des
cloches et le bruit du canon. Des bouffées de musique, des cris de
marchands, des rires de femmes surgissent du murmure continu de la foule
que l'on devine autour du jardin. Je jouis de ma solitude, et je rêve.
Tous nos bourgeois ont pavoisé: ce gouvernement protégera leurs
placements. Notre sous-préfet, inamovible, vient de passer en bel
uniforme. Je vois maintenant que c'est avec sagesse qu'il divisait sa
vie en trois parts: il devait consacrer la première au Roi, la seconde
à la République et la troisième à l'Empire. Il était hier fort
occupé à faire effacer des monuments publics l'Égalité et la
Fraternité.
Par ses ordres aussi on coupe les arbres de la liberté et on en
distribue le bois aux pauvres, ce qui est peut-être un symbole profond.
Cependant la bonne ville, assise au milieu des terres, tient ses
marchés rustiques, aux jours consacrés. Mme Urbain vend des légumes,
monsieur Pillet des chapeaux et monsieur Larcher du latin. Le gendarme
Gorenflot fait des rapports sur les suspects d'aujourd'hui qui sont les
mêmes que ceux d'hier. Et Milord Yes montre la Cathédrale et couchera
ce soir au violon. Vous seuls, mes pauvres enfants, êtes exilés de ce
beau pays pour avoir renversé monsieur Guizot au profit de monsieur de
Morny.
Ce gouvernement a pour lui les baïonnettes, l'Église, la banque et la
légende: il durera. «L'anarchie est heureusement accouchée du
despotisme: la mère et l'enfant se portent bien». Ainsi Paris se
console par des mots, mais ne les croyez pas: la mère est morte en
couches.
Faut-il en pleurer? Monsieur Bonaparte est l'élu de la nation et la
voix du peuple sous mes fenêtres ratifie le plébisciste. Pour moi j'en
reviens à mon Pascal: «Qui doit passer le premier? Le plus savant?
Mais qui jugera? Il a quatre laquais: je n'en ai qu'un. C'est à lui de
passer. Il n'y a qu'à compter et je suis un sot si je conteste.»
Ma cuisinière rentre, radieuse, Elle a vu leurs majestés:
--Monsieur a eu tort de ne pas venir. C'était bien beau, mais
l'Empereur est laid.
--Comment, laid?
--Oui: il a l'air triste. Mais l'Impératrice est très polie: c'est une
belle rousse.
Et elle veut dire blonde: tous nos malheurs, dirait Lecardonnel,
viennent de ce que les peuples emploient des mots qu'ils ont négligé
de définir.
Je ne le vois plus souvent, Lecardonnel; il vieillit beaucoup, et ne
quitte guère ce tableau noir où il se prépare de la besogne pour
l'éternité.
Vous souvenez-vous de ces pierres gravées que je vous disais
préhistoriques? Je viens d'en trouver au Moulin Quignon un admirable
spécimen. C'est un homme qui lutte avec un renne; le dessin est d'un
naturel vraiment vigoureux.
Mais les savants officiels se refusent encore à admettre mes théories.
Ils les disent maintenant contraires à la religion. C'est pour toute
découverte, la seconde période. À la troisième on vous répond:
«Cela est vrai, mais nous le savions depuis longtemps.»
La sobre lumière de l'automne picard nous fait ce soir un couchant gris
rose sur lequel les pignons du Bourdois détachent leurs silhouettes
pointues et grêles; les tours de Saint-Vulfran unissent toujours à la
beauté sévère des nombres l'esprit de leurs balustrades ajourées;
dans la cour voisine, la grâce précise de l'Hôtel de Vence me
rappelle votre visage. Les couleurs et les formes me consolent des
hommes; mais je suis quelquefois triste et j'aurais grand besoin de
vous.
À bientôt donc, et comme nous disions au temps de notre courte
république: salut et fraternité. La formule m'étonna jadis; je la
trouve maintenant assez belle quand on la réserve à ceux que l'on
aime.