--Il m'appelle: Citoyen Ingénieur... et termine sans honte par salut et
fraternité... Et naturellement c'est une réclamation du maire d'Ault
contre les flottes et la marée.
--La sous-préfète était devenue charmante pour moi, dit Geneviève,
elle te croyait ministre.
--Celle-ci est du maire de Gamaches, je reconnais son écriture d'enfant
appliqué. Je parie qu'il est question de la Route Royale n° 32... Tu
peux l'ouvrir.
--Tu as perdu, dit Geneviève, elle s'appelle maintenant Route
Nationale. Mais elle reste n° 32: cette république est décidément
conservatrice.
--J'espère qu'elle ne le sera pas longtemps dit Philippe; le peuple n'a
pas encore parlé... Ah! le peuple, le premier jour, devant l'Hôtel de
Ville, Geneviève, c'était beau! Cette masse, cette force, ces chants
et en même temps ce calme majestueux.
Avec ces trois semaines de recul, la journée du 25 février était
devenue pour lui un fragment d'épopée qu'il récitait, en toute bonne
foi.
--Et ici? demanda-t-il. Que seront les élections?
--Je ne sais pas du tout, dit Geneviève, moi, je vis dans mon petit
coin et je ne me suis aperçue d'aucun changement... Parrain pourra t'en
dire davantage: j'espère qu'il viendra.
--Oh! il m'ennuie, dit-il avec impatience: il triomphe, je suppose,
comme toujours, et nos difficultés ont dû le divertir.
--Ne sois pas injuste: il a été très précieux pour moi. Il est venu
me voir souvent et m'a comblée de livres. Je crois que sans lui je
serais morte d'ennui.
--Ma pauvre chérie, dit-il embarrassé, je t'avais laissé bien seule!
--Cela ne fait rien puisque tu es là. M. Lecardonnel est venu me voir
aussi; il m'a dit: «Hum... hum... Madame Viniès, ils ont voulu me
faire crier «Vive le Gouvernement provisoire» ...Je leur ai répondu:
impossible, car ayant défini ce gouvernement comme provisoire, il
serait contraire à l'hypothèse de lui souhaiter la durée...
comprenez-vous?
Philippe sourit faiblement.
Vers le soir, Bertrand d'Ouville vint en effet; il se fit raconter les
aventures de Philippe, puis dit à son tour comment il avait aidé une
des princesses à s'enfuir; il regrettait vivement le Roi et ses fils.
--C'est dommage, dit-il, c'était de braves gens, mais on les a mal
conseillés; on a voulu les faire gouverner pour une classe, rien de
plus dangereux. On n'a réussi qu'à soulever les uns contre les autres,
ces bourgeois et ce peuple français qui ont pourtant si profondément
les mêmes vertus et les mêmes travers... enfin, cette révolution
paraît honnête.
--Elle n'est pas commencée, dit Philippe; si l'Assemblée nationale ne
fait pas triompher la vérité, il reste une ressource, les barricades;
vous ne connaissiez pas ici la situation véritable; le véritable
maître de Paris, ce n'est pas Lamartine, c'est Blanqui avec ses clubs,
c'est peut-être Caussidière avec ses montagnards.
--Croyez-vous, mon cher? Les élections faites, la force de la masse
conservatrice prouvée, il sera bien difficile de lui arracher le
pouvoir auquel il sera prouvé qu'elle a droit.
--C'est pourquoi je reproche à ce gouvernement d'avoir fait les
élections trop tôt. Il fallait instruire le peuple avant de le
consulter. Mais que voulez-vous, il n'y a pas, dans toute cette bande,
un seul homme d'action. Veuillot a raison: nous avons pris le chef de
musique pour colonel. Lamartine fait des phrases: il ferait mieux
d'organiser les ateliers nationaux. Et autour de lui, en qui espérer?
Garnier Pagès? Un Bresson parisien. Marrast? Un aristocrate
prétentieux. Louis Blanc? Un pion timide. Pas un homme qui sache
vouloir.
--Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très reconnaissant
de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est beaucoup. La
guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.
--Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une courte
violence peut mettre fin à un long esclavage.
--Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est
nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était
encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit
utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà
accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut
détruire que ce qui est détruit.
Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier
Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer.
«Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine
et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y
rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire
souffrir personne inutilement.
--J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à
Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère
davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne
discuterions pas plus avant.
--Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me fait
du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.
*
* *
Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections.
La situation était fort obscure, tous les candidats étant
républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les
bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient
d'être candidats.
«--Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations de
l'ingénieur.
Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste
étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique»
disaient-ils.
Ils décidèrent l'archéologue à se présenter lui-même. Il publia
une profession de foi honnête et modérée: il y admettait, tout en
regrettant la personne de Louis-Philippe, que la République était
devenue le seul gouvernement possible en France, prêchait le respect de
la propriété, la liberté du commerce, l'amélioration du sort des
classes ouvrières, et concluait: «Plus de factions, une France
paisible et forte, un seul cri: la Patrie!»
Sa candidature eut au début un certain succès, mais il dut
reconnaître avec humilité que cette popularité n'était due ni à ses
mérites, ni à son style. Il était célèbre, dans le pays, lui
expliquèrent ses partisans, parce qu'il était assez fou pour déterrer
des cailloux à grands frais, et surtout parce qu'il se baignait dans la
Somme en plein hiver. Ce dernier trait étonnait les paysans que l'eau
froide effrayait et leur inspirait une vive estime pour son courage.
Mais le comité départemental Ordre-Famille-Propriété qui présentait
une liste compacte de propriétaires bien pensants en tête de laquelle
figurait le comte de Vence, républicain, eut vite fait d'éliminer cet
esprit dont la fantaisie les inquiétait.
Le bruit fut répandu qu'il tenait des propos anarchistes, qu'il était
lié d'amitié avec le communiste Viniès, et que le commissaire
perturbateur de Ledru-Rollin avait pris un repas chez lui.
D'autre part le comité démocratique fut informé qu'il avait en 1825
écrit les paroles d'une cantate adressée à la Duchesse de Berry lors
de son passage à Abbeville.
--Ma foi, dit-il, c'est parfaitement vrai: je l'ai fait pour obliger
mon, cousin Genzé qui en avait composé la musique. D'ailleurs
j'estimais fort cette princesse à cause de son caractère tout
français, et je l'estime encore, ne vous en déplaise.
Cela lui aliéna les anciens orléanistes. On l'acheva en racontant aux
femmes qu'il voulait les faire passer pour des fossiles contemporains
des mastodontes.
Cependant Philippe poursuivait une campagne socialiste et se heurtait à
des forces obscures et puissantes. C'était parfois de la sottise, de la
crainte souvent, mais surtout une méfiance têtue et une indifférence
hautaine. Il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à des
expériences faites jadis à l'École sur la résistance des milieux
visqueux. Une masse de poix, molle et presque liquide, sous des coups de
marteau formidables, se déformait à peine. Ces paysans, ces marchands,
ces ouvriers picards, paternes et bonasses, venaient aux assemblées
électorales, mais les discours les plus vibrants ne les ébranlaient
pas. Ils semblaient considérer la séance comme un spectacle et les
candidats comme des comédiens. Les idées ne pénétraient pas.
L'éloquence de Bertrand d'Ouville, grave et parfois un peu pédante,
plaisait assez: «J'aime cet homme-là, il est didactique» disait le
père Pillet, chapelier. Mais quand on connut les résultats, la liste
Ordre-Famille-Propriété passait tout entière. L'archéologue arrivait
quinzième derrière les quatorze élus.
--Je regrette que vous ne soyez pas des nôtres, mon cher, lui dit M. de
Vence, représentant républicain de la Somme, mais qui eût dit cela du
Suffrage universel? Les voies de la Providence sont impénétrables.
--Ces élections sont en effet excellentes, répondit-il avec un peu
d'amertume. Vous représentez tous fort bien l'opinion moyenne de cette
province qui désire avant tout qu'on la laisse en paix et qui craint
les idées comme le choléra.
Philippe Viniès était tragique et découragé:
--Voyez-vous, lui dit l'archéologue, c'est peut-être la bonne ville
qui a raison contre nous. Métropole campagnarde, elle maintient avec
les villages, ses vassaux, les liens qu'ont créés au cours des
siècles la pente des vallées et le tracé des routes. Parmi tant de
lois et de pouvoirs qui passent, elle dure, et la France continue. Et
sans doute il est bon que, tous les cinquante ans, Paris la force à
penser un instant, mais il en est de ce ménage comme des autres, et le
contraste y fait l'harmonie.
En quittant l'archéologue Philippe rencontra le père Pitollet qui, en
dépit de ses quatre-vingts ans allait encore chaque matin, militaire et
vigoureux, faire ses achats au marché. Le «Général» s'arrêta, et
mystérieux, tira de sa poche un papier à chandelles surmonté d'une
vignette grossière.
--Lisez ceci, dit-il à l'ingénieur en clignant de l'œil.
--Le Napoléon républicain, lettre de l'Empereur à son peuple, lut
Philippe surpris... _Français, j'avais désiré que mon corps reposât
sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai
tant aimé. Je reviens après un quart de siècle instruit par le
malheur, la retraite et la méditation. Je n'étais pas né pour la
guerre_....
--Hein? tout de même, fit le vieux, s'il n'était pas mort...