CHAPITRE XIII

Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs

suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope

Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions

évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le

repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour.

François Paradis était venu au coeur de l'été, descendu du pays

mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples

paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand

soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de

charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait

apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de

la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon,

quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte

et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir

qui eût de la force pour tenter.

Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui;

mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils

virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron,

hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui,

craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de

suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.

--Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous

en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas

assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous

les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François

Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et

que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi

aussi je pourrais bien essayer ma chance.

La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait

du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande

sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à

cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le

sol.

--Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout

payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler

dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran,

faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à

être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots

de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour

les animaux. Tout ce grain-là, du beau grain de semence, je

l'achèterai à Roberval et je payerai _cash_ sur le comptoir, de

même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai _cash_, sans une

cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire,

ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de

beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant

les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon

temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en

épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma

grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand

ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un

cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents

piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu

m'attendre, ça serait le temps...

Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant

les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir;

attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à

présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre

mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches,

nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les

champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était

forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux

vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise

sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois

sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de

givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne

déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois,

impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux

comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année

par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à

l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et

dure.

Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.

--Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer,

continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à

l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a

pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier

ça serait mon plaisir de peiner comme un boeuf toute la journée pour

vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être

vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais

bien...

Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour,

peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher

d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.

--L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire...

Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme

lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à

donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette,

embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le

silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais

elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui

ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu

compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents

et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à

la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la

nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute

elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs

discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement

qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant...

Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par

des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et

parce qu'ils pressentaient de son coeur limpide et honnête; quand ils

lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente,

calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et

ils ne l'en aimaient que davantage.

--Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il

ne faut pas vous laisser prendre...

Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.

--Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire

contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des

gens comme vous.

À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction

de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères

avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la

fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se

figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et

fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans

un coin, dure à manoeuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur

désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige

incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait

un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un

pays triste et sauvage.

Elle secoua la tête.

--Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant...

Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre.

C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant

Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait

tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige,

tandis qu'elle rentrait dans la maison.

Mars se traîna en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout à

l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait

étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour

comprendre que le printemps venait.

Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux

journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches, accomplies de la

même manière; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un

effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils

deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui

offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait

conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et

d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une

estrade devant des yeux attentifs, chargée de résoudre sans aide un

problème difficile.

C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle

était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes

de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les

épouser. Et il fallait qu'elle dît: «Oui» à celui-là, «Non» à

l'autre...

Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les bois

désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce

qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée

par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une

enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il

l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le curé de

Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue

attente.

Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux ç'avait été que le commencement

de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son

coeur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les

épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle

en dansant... Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était

pareil à une grande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la

brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant

les larmes qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air

de défi: «Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde

quelque chose comme cela.» Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il

fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement

son chemin, en hésitant dans le triste pays sans mirage.

Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du

poêle; la mère tricotait des bas; chien, couché sur le ventre, la

tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux,

jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endormi, son

catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui était

encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre

un grand désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère

et la honte d'une pareille trahison.

Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin

encore sa pensée obscure et simple.

Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force

mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres,

qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le

mariage? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux...

Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon--elle le

savait--d'abord parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite

parce que la vie de la terre était la seule qu'ils connussent, et

qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres.

Eutrope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait;

mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre,

travailleur; il était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens

parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui

apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie

des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée

et des bois sombres...

Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser

Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ

meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied

de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même

coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui

avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de

la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont

l'aspect des arbres de cimetière. L'amour--le vrai amour--avait passé

près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était

éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et,

maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un

remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des

cités.

Maria Chapdelaine · 第 15 / 18 题