CHAPITRE IV

Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours

froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières

plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la

rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges

rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des

premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre

canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une

sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui

venait déjà.

Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient

travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon

au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas

et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu

brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en

tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le

visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur

raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un coeur

simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable.

Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait

à son père.

Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs

enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais

après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité,

car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms

véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs

enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés

avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...

--Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre,

avait dit le père.

Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré,

leur homme engagé.

Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont

devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un

vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant

pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer

des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur

aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de

bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance

solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend

épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant

qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des

emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude

en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou

Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent

Herménégilde, Aglaé, Edwidge...

Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis

onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire

de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures

du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y

apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car

c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de

rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui

est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il

avait des yeux d'un bleu étonnamment clair--chose rare au pays de

Québec--à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile

surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement

haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine,

par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le

morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de

la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des

grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons

en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes

poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et

son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.

Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent

donc à faire de la terre.

Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés

eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la

grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre

lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre.

Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands

arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que

la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient

été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs,

sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de

fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de

racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour

brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un

taillis d'aunes.

Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et

se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun

avait été fixée d'avance.

Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de

chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence

leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une

coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit

pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement,

attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à

chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de

la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre,

l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant

chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui

tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin,

le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le

regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.

Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre

n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient

chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du

tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs

bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un

des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement

les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le

fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval

Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte

chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le

cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de

ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches

et écrasait les jeunes aunes.

À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le

dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les

souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur

coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.

La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes

s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail;

mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim

s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les

deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides,

apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies,

versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu,

les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel

ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt

rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils

repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec

des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches

pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac.

Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois

fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui

rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et

laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles

suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père

Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par

s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage.

--S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me

consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes

faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été

plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une

quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre

qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable

que ça.

Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque

temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se

réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se

levèrent et sortirent de la maison.

L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé

de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper

et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans

leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le

sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule

tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.

Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que

leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils

coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis

enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur

force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort

était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre

à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le

soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait

sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une

après l'autre les dernières racines.

Plus loin les trois autres hommes manoeuvraient l'arrache-souches

auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme

de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et

abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie,

et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement,

jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre

sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge

désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au

bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale;

alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau,

jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les

grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants,

les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de

nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le

sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de

reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines

gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et

les grosses racines torves.

Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates

teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du

souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.

En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le

travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé,

magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son

esprit, elle montra une sorte d'extase.

Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle

célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la

beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des

citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais

la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la

campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons

parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui

s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse.

Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et

d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur

victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son

légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient

silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des

effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile,

aux yeux creux de fatigue.

--Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les

racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je

calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.

Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave.

--Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi.

Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui

commencent une longue guerre.

Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de

vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité

qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche

naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une

fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la

chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée

que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des

cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité

perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel

l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de

l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre.

Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la

clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière

eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne

terre.

Maria alla leur porter de l'eau un matin.

Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras

mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué

seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait

saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un

adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois

et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La

souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main

sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par

l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein

d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et

répétait d'un air égaré:

--Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.

Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:

--De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette!

Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête

et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la

souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on

emporte une prise.

Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et

le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle

reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se

sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément

aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de

venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.

Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la

suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la

chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé,

disait d'un ton placide:

--Tranquillement... ensemble!

Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait

d'une voix étouffée.

--Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué...

Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles.

Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille,

raidissant les bras, tordant ses larges reins.

Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.

--Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud...

On va mourir...

Sa plainte devenait un grand cri.

--_Boss!_ On va mourir à faire de la terre!

La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais

joyeuse.

--Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête.

Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains

ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son,

elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.

Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse

descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait

vide de nuages.

--Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets

seront mûrs pour la fête de sainte Anne.

Maria Chapdelaine · 第 6 / 18 题