Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin
un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant
l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre
des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout
l'hiver.
--La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.
Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui
s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait
une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui
triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches
basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des
cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les
chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se
montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En
d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la
poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien,
si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de
son lourd manteau froid avant de songer à revivre.
Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria
ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le
chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière
neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la
rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le
grand lac les bancs de glace venus du nord.
Au soir, le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit
pensivement:
--François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait
peut-être nous voir.
Maria répondit: «Oui» très doucement, et bénit l'ombre qui cachait
son visage.
Il vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les
femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le
père étant allé chercher de la graine de semence à Honfleur, d'où il
ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Alma-Rose étaient
couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun,
quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close.
Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit
qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil.
Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité.
--Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il
a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand
je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de
veiller et que les chemins à travers les bois seraient mauvais pour
venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière...
Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il
soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais
ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance.
--Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez
quitté Mistassini il était haut de même...
Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le
regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir
une visite et de pouvoir parler du passé.
--Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là; pas en tout;
mais Maria... sûrement, tu dois trouver une différence!
Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement.
--C'est que... le l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka.
Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours
plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait
d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau.
Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de
paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs,
sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà
dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui
le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle
n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même
temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue
lui poignait le coeur.
Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva
bravement les yeux et se mit à le regarder aussi.
Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force
visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux
téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru
différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu
qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande
simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette
impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.
La mère Chapdelaine reprit ses questions.
--Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François?
--Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous
savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu
d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les
Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même
morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais
pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un
animal à un pieu.
--C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et
toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des
magies pour vous faire venir...
Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.
--Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les
mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp
plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire
tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des
magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche,
dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux,
une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras
dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et
qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus
aimable?
François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux
peut-être de ses goûts déraisonnables.
--C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin,
mais moi je n'aurais pas été heureux.
C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les
sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le
sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres
paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme
lointain de vagabondage et d'aventure.
D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique
des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout
naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici
qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas
qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le
dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal
de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet
de laine usé.
En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte
nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla
simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il
fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des
gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une
vie presque pareille.
--Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs.
On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens
forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les
soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé...
Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes
vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de
trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux.
Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais
presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon
père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas
aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la
Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire
le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé
le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le
temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils
auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser
mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur
tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un
homme _rough_ et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne
mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces
Sauvages-là, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils
descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François
Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas...
François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en
descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont
emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de
laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez
nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs
plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies.
Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais
son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu
plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros
d'argent.
Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir.
--Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de
m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!
Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme
s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois
verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa
simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint
obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui
reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de
Chicoutimi.
Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé
s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine
priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui
répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq _Pater_, cinq
_Ave_, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée.
«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure
de notre mort...
«Coeur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...»
La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement
lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés
par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur
musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis
revint s'agenouiller à côté des autres.
«Grand saint Joseph, priez pour nous...»
«Saint Isidore, priez pour nous...»
En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un
air de contentement:
--Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne
voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà
ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que
j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux
quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard
Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le
marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler
comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est
venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant
que je me décide...
Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis
que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait
honteuse de son émoi.