La présence de Mme Swann avait pour moi un intérêt particulier dû à un

fait qui s'était produit quelques jours auparavant, et qu'il est

nécessaire de relater à cause des conséquences qu'il devait avoir

beaucoup plus tard, et qu'on suivra dans leur détail quand le moment

sera venu. Donc, quelques jours avant cette visite, j'en avais reçu une

à laquelle je ne m'attendais guère, celle de Charles Morel, le fils,

inconnu de moi, de l'ancien valet de chambre de mon grand-oncle. Ce

grand-oncle (celui chez lequel j'avais vu la dame en rose) était mort

l'année précédente. Son valet de chambre avait manifesté à plusieurs

reprises l'intention de venir me voir; je ne savais pas le but de sa

visite, mais je l'aurais vu volontiers car j'avais appris par Françoise

qu'il avait gardé un vrai culte pour la mémoire de mon oncle et faisait,

à chaque occasion, le pèlerinage du cimetière. Mais obligé d'aller se

soigner dans son pays, et comptant y rester longtemps, il me déléguait

son fils. Je fus surpris de voir entrer un beau garçon de dix-huit ans,

habillé plutôt richement qu'avec goût, mais qui pourtant avait l'air de

tout, excepté d'un valet de chambre. Il tint du reste, dès l'abord, à

couper le câble avec la domesticité d'où il sortait, en m'apprenant avec

un sourire satisfait qu'il était premier prix du Conservatoire. Le but

de sa visite était celui-ci: son père avait, parmi les souvenirs de mon

oncle Adolphe, mis de côté certains qu'il avait jugé inconvenant

d'envoyer à mes parents, mais qui, pensait-il, étaient de nature à

intéresser un jeune homme de mon âge. C'étaient les photographies des

actrices célèbres, des grandes cocottes que mon oncle avait connues, les

dernières images de cette vie de vieux viveur qu'il séparait, par une

cloison étanche, de sa vie de famille. Tandis que le jeune Morel me les

montrait, je me rendis compte qu'il affectait de me parler comme à un

égal. Il avait à dire «vous», et le moins souvent possible «Monsieur»,

le plaisir de quelqu'un dont le père n'avait jamais employé, en

s'adressant à mes parents, que la «troisième personne». Presque toutes

les photographies portaient une dédicace telle que: «A mon meilleur

ami». Une actrice plus ingrate et plus avisée avait écrit: «Au meilleur

des amis», ce qui lui permettait, m'a-t-on assuré, de dire que mon oncle

n'était nullement, et à beaucoup près, son meilleur ami, mais l'ami qui

lui avait rendu le plus de petits services, l'ami dont elle se servait,

un excellent homme, presque une vieille bête. Le jeune Morel avait beau

chercher à s'évader de ses origines, on sentait que l'ombre de mon oncle

Adolphe, vénérable et démesurée aux yeux du vieux valet de chambre,

n'avait cessé de planer, presque sacrée, sur l'enfance et la jeunesse du

fils. Pendant que je regardais les photographies, Charles Morel

examinait ma chambre. Et comme je cherchais où je pourrais les serrer:

«Mais comment se fait-il, me dit-il (d'un ton où le reproche n'avait pas

besoin de s'exprimer tant il était dans les paroles mêmes), que je n'en

voie pas une seule de votre oncle dans votre chambre?» Je sentis le

rouge me monter au visage, et balbutiai: «Mais je crois que je n'en ai

pas.--Comment, vous n'avez pas une seule photographie de votre oncle

Adolphe qui vous aimait tant! Je vous en enverrai une que je prendrai

dans les quantités qu'a mon paternel, et j'espère que vous l'installerez

à la place d'honneur, au-dessus de cette commode qui vous vient

justement de votre oncle.» Il est vrai que, comme je n'avais même pas

une photographie de mon père ou de ma mère dans ma chambre, il n'y avait

rien de si choquant à ce qu'il ne s'en trouvât pas de mon oncle Adolphe.

Mais il n'était pas difficile de deviner que pour Morel, lequel avait

enseigné cette manière de voir à son fils, mon oncle était le personnage

important de la famille, duquel mes parents tiraient seulement un éclat

amoindri. J'étais plus en faveur parce que mon oncle disait tous les

jours que je serais une espèce de Racine, de Vaulabelle, et Morel me

considérait à peu près comme un fils adoptif, comme un enfant d'élection

de mon oncle. Je me rendis vite compte que le fils de Morel était très

«arriviste». Ainsi, ce jour-là, il me demanda, étant un peu compositeur

aussi, et capable de mettre quelques vers en musique, si je ne

connaissais pas de poète ayant une situation importante dans le monde

«aristo». Je lui en citai un. Il ne connaissait pas les oeuvres de ce

poète et n'avait jamais entendu son nom, qu'il prit en note. Or je sus

que peu après il avait écrit à ce poète pour lui dire qu'admirateur

fanatique de ses oeuvres, il avait fait de la musique sur un sonnet de

lui et serait heureux que le librettiste en fît donner une audition chez

la Comtesse ----. C'était aller un peu vite et démasquer son plan. Le

poète, blessé, ne répondit pas. Au reste, Charles Morel semblait avoir,

à côté de l'ambition, un vif penchant vers des réalités plus concrètes.

Il avait remarqué dans la cour la nièce de Jupien en train de faire un

gilet et, bien qu'il me dît seulement avoir justement besoin d'un gilet

«de fantaisie», je sentis que la jeune fille avait produit une vive

impression sur lui. Il n'hésita pas à me demander de descendre et de la

présenter, «mais par rapport à votre famille, vous m'entendez, je compte

sur votre discrétion quant à mon père, dites seulement un grand artiste

de vos amis, vous comprenez, il faut faire bonne impression aux

commerçants». Bien qu'il m'eût insinué que, ne le connaissant pas assez

pour l'appeler, il le comprenait, «cher ami», je pourrais lui dire

devant la jeune fille quelque chose comme «pas Cher Maître évidemment

... quoique, mais, si cela vous plaît: cher grand artiste», j'évitai

dans la boutique de le «qualifier» comme eût dit Saint-Simon, et me

contentai de répondre à ses «vous» par des «vous». Il avisa, parmi

quelques pièces de velours, une du rouge le plus vif et si criard que,

malgré le mauvais goût qu'il avait, il ne put jamais, par la suite,

porter ce gilet. La jeune fille se remit à travailler avec ses deux

«apprenties», mais il me sembla que l'impression avait été réciproque et

que Charles Morel, qu'elle crut «de son monde» (plus élégant seulement

et plus riche), lui avait plu singulièrement. Comme j'avais été très

étonné de trouver parmi les photographies que m'envoyait son père une du

portrait de miss Sacripant (c'est-à-dire Odette) par Elstir, je dis à

Charles Morel, en l'accompagnant jusqu'à la porte cochère: «Je crains

que vous ne puissiez me renseigner. Est-ce que mon oncle connaissait

beaucoup cette dame? Je ne vois pas à quelle époque de la vie de mon

oncle je puis la situer; et cela m'intéresse à cause de M.

Swann....--Justement j'oubliais de vous dire que mon père m'avait

recommandé d'attirer votre attention sur cette dame. En effet, cette

demi-mondaine déjeunait chez votre oncle le dernier jour que vous

l'avez vu. Mon père ne savait pas trop s'il pouvait vous faire entrer.

Il paraît que vous aviez plu beaucoup à cette femme légère, et elle

espérait vous revoir. Mais justement à ce moment-là il y a eu de la

fâche dans la famille, à ce que m'a dit mon père, et vous n'avez jamais

revu votre oncle.» Il sourit à ce moment, pour lui dire adieu de loin, à

la nièce de Jupien. Elle le regardait et admirait sans doute son visage

maigre, d'un dessin régulier, ses cheveux légers, ses yeux gais. Moi, en

lui serrant la main, je pensais à Mme Swann, et je me disais avec

étonnement, tant elles étaient séparées et différentes dans mon

souvenir, que j'aurais désormais à l'identifier avec la «Dame en rose».

M. de Charlus fut bientôt assis à côté de Mme Swann. Dans toutes les

réunions où il se trouvait, et dédaigneux avec les hommes, courtisé par

les femmes, il avait vite fait d'aller faire corps avec la plus

élégante, de la toilette de laquelle il se sentait empanaché. La

redingote ou le frac du baron le faisait ressembler à ces portraits

remis par un grand coloriste d'un homme en noir, mais qui a près de

lui, sur une chaise, un manteau éclatant qu'il va revêtir pour quelque

bal costumé. Ce tête-à-tête, généralement avec quelque Altesse,

procurait à M. de Charlus de ces distinctions qu'il aimait. Il avait,

par exemple, pour conséquence que les maîtresses de maison laissaient,

dans une fête, le baron avoir seul une chaise sur le devant dans un rang

de dames, tandis que les autres hommes se bousculaient dans le fond. De

plus, fort absorbé, semblait-il, à raconter, et très haut, d'amusantes

histoires à la dame charmée, M. de Charlus était dispensé d'aller dire

bonjour aux autres, donc d'avoir des devoirs à rendre. Derrière la

barrière parfumée que lui faisait la beauté choisie, il était isolé au

milieu d'un salon comme au milieu d'une salle de spectacle dans une loge

et, quand on venait le saluer, au travers pour ainsi dire de la beauté

de sa compagne, il était excusable de répondre fort brièvement et sans

s'interrompre de parler à une femme. Certes Mme Swann n'était guère du

rang des personnes avec qui il aimait ainsi à s'afficher. Mais il

faisait profession d'admiration pour elle, d'amitié pour Swann, savait

qu'elle serait flattée de son empressement, et était flatté lui-même

d'être compromis par la plus jolie personne qu'il y eût là.

Mme de Villeparisis n'était d'ailleurs qu'à demi contente d'avoir la

visite de M. de Charlus. Celui-ci, tout en trouvant de grands défauts à

sa tante, l'aimait beaucoup. Mais, par moments, sous le coup de la

colère, de griefs imaginaires, il lui adressait, sans résister à ses

impulsions, des lettres de la dernière violence, dans lesquelles il

faisait état de petites choses qu'il semblait jusque-là n'avoir pas

remarquées. Entre autres exemples je peux citer ce fait, parce que mon

séjour à Balbec me mit au courant de lui: Mme de Villeparisis, craignant

de ne pas avoir emporté assez d'argent pour prolonger sa villégiature à

Balbec, et n'aimant pas, comme elle était avare et craignait les frais

superflus, faire venir de l'argent de Paris, s'était fait prêter trois

mille francs par M. de Charlus. Celui-ci, un mois plus tard, mécontent

de sa tante pour une raison insignifiante, les lui réclama par mandat

télégraphique. Il reçut deux mille neuf cent quatre-vingt-dix et

quelques francs. Voyant sa tante quelques jours après à Paris et causant

amicalement avec elle, il lui fit, avec beaucoup de douceur, remarquer

l'erreur commise par la banque chargée de l'envoi. «Mais il n'y a pas

erreur, répondit Mme de Villeparisis, le mandat télégraphique coûte six

francs soixante-quinze.--Ah! du moment que c'est intentionnel, c'est

parfait, répliqua M. de Charlus. Je vous l'avais dit seulement pour le

cas où vous l'auriez ignoré, parce que dans ce cas-là, si la banque

avait agi de même avec des personnes moins liées avec vous que moi, cela

aurait pu vous contrarier.--Non, non, il n'y a pas erreur.--Au fond

vous avez eu parfaitement raison», conclut gaiement M. de Charlus en

baisant tendrement la main de sa tante. En effet, il ne lui en voulait

nullement et souriait seulement de cette petite mesquinerie. Mais

quelque temps après, ayant cru que dans une chose de famille sa tante

avait voulu le jouer et «monter contre lui tout un complot», comme

celle-ci se retranchait assez bêtement derrière des hommes d'affaires

avec qui il l'avait précisément soupçonnée d'être alliée contre lui, il

lui avait écrit une lettre qui débordait de fureur et d'insolence. «Je

ne me contenterai pas de me venger, ajoutait-il en post-scriptum, je

vous rendrai ridicule. Je vais dès demain aller raconter à tout le monde

l'histoire du mandat télégraphique et des six francs soixante-quinze que

vous m'avez retenus sur les trois mille francs que je vous avais prêtés,

je vous déshonorerai.» Au lieu de cela il était allé le lendemain

demander pardon à sa tante Villeparisis, ayant regret d'une lettre où il

y avait des phrases vraiment affreuses. D'ailleurs à qui eût-il pu

apprendre l'histoire du mandat télégraphique? Ne voulant pas de

vengeance, mais une sincère réconciliation, cette histoire du mandat,

c'est maintenant qu'il l'aurait tue. Mais auparavant il l'avait racontée

partout, tout en étant très bien avec sa tante, il l'avait racontée sans

méchanceté, pour faire rire, et parce qu'il était l'indiscrétion même.

Il l'avait racontée, mais sans que Mme de Villeparisis le sût. De sorte

qu'ayant appris par sa lettre qu'il comptait la déshonorer en divulguant

une circonstance où il lui avait déclaré à elle-même qu'elle avait bien

agi, elle avait pensé qu'il l'avait trompée alors et mentait en feignant

de l'aimer. Tout cela s'était apaisé, mais chacun des deux ne savait pas

exactement l'opinion que l'autre avait de lui. Certes il s'agit là d'un

cas de brouilles intermittentes un peu particulier. D'ordre différent

étaient celles de Bloch et de ses amis. D'un autre encore celles de M.

de Charlus, comme on le verra, avec des personnes tout autres que Mme de

Villeparisis. Malgré cela il faut se rappeler que l'opinion que nous

avons les uns des autres, les rapports d'amitié, de famille, n'ont rien

de fixe qu'en apparence, mais sont aussi éternellement mobiles que la

mer. De là tant de bruits de divorce entre des époux qui semblaient unis

et qui, bientôt après, parlent tendrement l'un de l'autre; tant

d'infamies dites par un ami sur un ami dont nous le croyions inséparable

et avec qui nous le trouverons réconcilié avant que nous ayons eu le

temps de revenir de notre surprise; tant de renversements d'alliances en

si peu de temps, entre les peuples.

--Mon Dieu, ça chauffe entre mon oncle et Mme Swann, me dit Saint-Loup.

Et maman qui, dans son innocence, vient les déranger. Aux pures tout est

pur!

Je regardais M. de Charlus. La houppette de ses cheveux gris, son oeil

dont le sourcil était relevé par le monocle et qui souriait, sa

boutonnière en fleurs rouges, formaient comme les trois sommets mobiles

d'un triangle convulsif et frappant. Je n'avais pas osé le saluer, car

il ne m'avait fait aucun signe. Or, bien qu'il ne fût pas tourné de mon

côté, j'étais persuadé qu'il m'avait vu; tandis qu'il débitait quelque

histoire à Mme Swann dont flottait jusque sur un genou du baron le

magnifique manteau couleur pensée, les yeux errants de M. de Charlus,

pareils à ceux d'un marchand en plein vent qui craint l'arrivée de la

_Rousse_, avaient certainement exploré chaque partie du salon et

découvert toutes les personnes qui s'y trouvaient. M. de Châtellerault

vint lui dire bonjour sans que rien décelât dans le visage de M. de

Charlus qu'il eût aperçu le jeune duc avant le moment où celui-ci se

trouva devant lui. C'est ainsi que, dans les réunions un peu nombreuses

comme était celle-ci, M. de Charlus gardait d'une façon presque

constante un sourire sans direction déterminée ni destination

particulière, et qui, préexistant de la sorte aux saluts des arrivants,

se trouvait, quand ceux-ci entraient dans sa zone, dépouillé de toute

signification d'amabilité pour eux. Néanmoins il fallait bien que

j'allasse dire bonjour à Mme Swann. Mais, comme elle ne savait pas si je

connaissais Mme de Marsantes et M. de Charlus, elle fut assez froide,

craignant sans doute que je lui demandasse de me présenter. Je m'avançai

alors vers M. de Charlus, et aussitôt le regrettai car, devant très bien

me voir, il ne le marquait en rien. Au moment où je m'inclinai devant

lui, je trouvai, distant de son corps dont il m'empêchait d'approcher de

toute la longueur de son bras tendu, un doigt veuf, eût-on dit, d'un

anneau épiscopal dont il avait l'air d'offrir, pour qu'on la baisât, la

place consacrée, et dus paraître avoir pénétré, à l'insu du baron et par

une effraction dont il me laissait la responsabilité, dans la

permanence, la dispersion anonyme et vacante de son sourire. Cette

froideur ne fut pas pour encourager beaucoup Mme Swann à se départir de

la sienne.

--Comme tu as l'air fatigué et agité, dit Mme de Marsantes à son fils

qui était venu dire bonjour à M. de Charlus.

Et en effet, les regards de Robert semblaient par moments atteindre à

une profondeur qu'ils quittaient aussitôt comme un plongeur qui a touché

le fond. Ce fond, qui faisait si mal à Robert quand il le touchait qu'il

le quittait aussitôt pour y revenir un instant après, c'était l'idée

qu'il avait rompu avec sa maîtresse.

--Ça ne fait rien, ajouta sa mère, en lui caressant la joue, ça ne fait

rien, c'est bon de voir son petit garçon.

Mais cette tendresse paraissant agacer Robert, Mme de Marsantes entraîna

son fils dans le fond du salon, là où, dans une baie tendue de soie

jaune, quelques fauteuils de Beauvais massaient leurs tapisseries

violacées comme des iris empourprés dans un champ de boutons d'or. Mme

Swann se trouvant seule et ayant compris que j'étais lié avec Saint-Loup

me fit signe de venir auprès d'elle. Ne l'ayant pas vue depuis si

longtemps, je ne savais de quoi lui parler. Je ne perdais pas de vue mon

chapeau parmi tous ceux qui se trouvaient sur le tapis, mais me

demandais curieusement à qui pouvait en appartenir un qui n'était pas

celui du duc de Guermantes et dans la coiffe duquel un G était surmonté

de la couronne ducale. Je savais qui étaient tous les visiteurs et n'en

trouvais pas un seul dont ce pût être le chapeau.

--Comme M. de Norpois est sympathique, dis-je à Mme Swann en le lui

montrant. Il est vrai que Robert de Saint-Loup me dit que c'est une

peste, mais....

--Il a raison, répondit-elle.

Et voyant que son regard se reportait à quelque chose qu'elle me

cachait, je la pressai de questions. Peut-être contente d'avoir l'air

d'être très occupée par quelqu'un dans ce salon, où elle ne connaissait

presque personne, elle m'emmena dans un coin.

--Voilà sûrement ce que M. de Saint-Loup a voulu vous dire, me

répondit-elle, mais ne le lui répétez pas, car il me trouverait

indiscrète et je tiens beaucoup à son estime, je suis très «honnête

homme», vous savez. Dernièrement Charlus a dîné chez la princesse de

Guermantes; je ne sais pas comment on a parlé de vous. M. de Norpois

leur aurait dit--c'est inepte, n'allez pas vous mettre martel en tête

pour cela, personne n'y a attaché d'importance, on savait trop de quelle

bouche cela tombait--que vous étiez un flatteur à moitié hystérique.

J'ai raconté bien auparavant ma stupéfaction qu'un ami de mon père comme

était M. de Norpois eût pu s'exprimer ainsi en parlant de moi. J'en

éprouvai une plus grande encore à savoir que mon émoi de ce jour ancien

où j'avais parlé de Mme Swann et de Gilberte était connu par la

princesse de Guermantes de qui je me croyais ignoré. Chacune de nos

actions, de nos paroles, de nos attitudes est séparée du «monde», des

gens qui ne l'ont pas directement perçue, par un milieu dont la

perméabilité varie à l'infini et nous reste inconnue; ayant appris par

l'expérience que tel propos important que nous avions souhaité vivement

être propagé (tels ceux si enthousiastes que je tenais autrefois à tout

le monde et en toute occasion sur Mme Swann, pensant que parmi tant de

bonnes graines répandues il s'en trouverait bien une qui lèverait) s'est

trouvé, souvent à cause de notre désir même, immédiatement mis sous le

boisseau, combien à plus forte raison étions-nous éloigné de croire que

telle parole minuscule, oubliée de nous-même, voire jamais prononcée par

nous et formée en route par l'imparfaite réfraction d'une parole

différente, serait transportée, sans que jamais sa marche s'arrêtât, à

des distances infinies--en l'espèce jusque chez la princesse de

Guermantes--et allât divertir à nos dépens le festin des dieux. Ce que

nous nous rappelons de notre conduite reste ignoré de notre plus proche

voisin; ce que nous en avons oublié avoir dit, ou même ce que nous

n'avons jamais dit, va provoquer l'hilarité jusque dans une autre

planète, et l'image que les autres se font de nos faits et gestes ne

ressemble pas plus à celle que nous nous en faisons nous-même qu'à un

dessin quelque décalque raté, où tantôt au trait noir correspondrait un

espace vide, et à un blanc un contour inexplicable. Il peut du reste

arriver que ce qui n'a pas été transcrit soit quelque trait irréel que

nous ne voyons que par complaisance, et que ce qui nous semble ajouté

nous appartienne au contraire, mais si essentiellement que cela nous

échappe. De sorte que cette étrange épreuve qui nous semble si peu

ressemblante a quelquefois le genre de vérité, peu flatteur certes,

mais profond et utile, d'une photographie par les rayons N. Ce n'est pas

une raison pour que nous nous y reconnaissions. Quelqu'un qui a

l'habitude de sourire dans la glace à sa belle figure et à son beau

torse, si on lui montre leur radiographie aura, devant ce chapelet

osseux, indiqué comme étant une image de lui-même, le même soupçon d'une

erreur que le visiteur d'une exposition qui, devant un portrait de jeune

femme, lit dans le catalogue: «Dromadaire couché». Plus tard, cet écart

entre notre image selon qu'elle est dessinée par nous-même ou par

autrui, je devais m'en rendre compte pour d'autres que moi, vivant

béatement au milieu d'une collection de photographies qu'ils avaient

tirées d'eux-mêmes tandis qu'alentour grimaçaient d'effroyables images,

habituellement invisibles pour eux-mêmes, mais qui les plongeaient dans

la stupeur si un hasard les leur montrait en leur disant: «C'est vous.»

Il y a quelques années j'aurais été bien heureux de dire à Mme Swann «à

quel sujet» j'avais été si tendre pour M. de Norpois, puisque ce «sujet»

était le désir de la connaître. Mais je ne le ressentais plus, je

n'aimais plus Gilberte. D'autre part, je ne parvenais pas à identifier

Mme Swann à la Dame en rose de mon enfance. Aussi je parlai de la femme

qui me préoccupait en ce moment.

--Avez-vous vu tout à l'heure la duchesse de Guermantes? demandai-je à

Mme Swann.

Mais comme la duchesse ne saluait pas Mme Swann, celle-ci voulait avoir

l'air de la considérer comme une personne sans intérêt et de la présence

de laquelle on ne s'aperçoit même pas.

--Je ne sais pas, je n'ai pas _réalisé_, me répondit-elle d'un air

désagréable, en employant un terme traduit de l'anglais.

J'aurais pourtant voulu avoir des renseignements non seulement sur Mme

de Guermantes mais sur tous les êtres qui l'approchaient, et, tout

comme Bloch, avec le manque de tact des gens qui cherchent dans leur

conversation non à plaire aux autres mais à élucider, en égoïstes, des

points que les intéressent, pour tâcher de me représenter exactement la

vie de Mme de Guermantes, j'interrogeai Mme de Villeparisis sur Mme

Leroi.

--Oui, je sais, répondit-elle avec un dédain affecté, la fille de ces

gros marchands de bois. Je sais qu'elle voit du monde maintenant, mais

je vous dirai que je suis bien vieille pour faire de nouvelles

connaissances. J'ai connu des gens si intéressants, si aimables, que

vraiment je crois que Mme Leroi n'ajouterait rien à ce que j'ai.

Mme de Marsantes, qui faisait la dame d'honneur de la marquise, me

présenta au prince, et elle n'avait pas fini que M. de Norpois me

présentait aussi, dans les termes les plus chaleureux. Peut-être

trouvait-il commode de me faire une politesse qui n'entamait en rien son

crédit puisque je venais justement d'être présenté; peut-être parce

qu'il pensait qu'un étranger, même illustre, était moins au courant des

salons français et pouvait croire qu'on lui présentait un jeune homme du

grand monde; peut-être pour exercer une de ses prérogatives, celle

d'ajouter le poids de sa propre recommandation d'ambassadeur, ou par le

goût d'archaïsme de faire revivre en l'honneur du prince l'usage,

flatteur pour cette Altesse, que deux parrains étaient nécessaires si on

voulait lui être présenté.

Mme de Villeparisis interpella M. de Norpois, éprouvant le besoin de me

faire dire par lui qu'elle n'avait pas à regretter de ne pas connaître

Mme Leroi.

--N'est-ce pas, monsieur l'ambassadeur, que Mme Leroi est une personne

sans intérêt, très inférieure à toutes celles qui fréquentent ici, et

que j'ai eu raison de ne pas l'attirer?

Soit indépendance, soit fatigue, M. de Norpois se contenta de répondre

par un salut plein de respect mais vide de signification.

--Monsieur, lui dit Mme de Villeparisis en riant, il y a des gens bien

ridicules. Croyez-vous que j'ai eu aujourd'hui la visite d'un monsieur

qui a voulu me faire croire qu'il avait plus de plaisir à embrasser ma

main que celle d'une jeune femme?

Je compris tout de suite que c'était Legrandin. M. de Norpois sourit

avec un léger clignement d'oeil, comme s'il s'agissait d'une

concupiscence si naturelle qu'on ne pouvait en vouloir à celui qui

l'éprouvait, presque d'un commencement de roman qu'il était prêt à

absoudre, voire à encourager, avec une indulgence perverse à la Voisenon

ou à la Crébillon fils.

--Bien des mains de jeunes femmes seraient incapables de faire ce que

j'ai vu là, dit le prince en montrant les aquarelles commencées de Mme

de Villeparisis.

Et il lui demanda si elle avait vu les fleurs de Fantin-Latour qui

venaient d'être exposées.

--Elles sont de premier ordre et, comme on dit aujourd'hui, d'un beau

peintre, d'un des maîtres de la palette, déclara M. de Norpois; je

trouve cependant qu'elles ne peuvent pas soutenir la comparaison avec

celles de Mme de Villeparisis où je reconnais mieux le coloris de la

fleur.

Même en supposant que la partialité de vieil amant, l'habitude de

flatter, les opinions admises dans une coterie, dictassent ces paroles à

l'ancien ambassadeur, celles-ci prouvaient pourtant sur quel néant de

goût véritable repose le jugement artistique des gens du monde, si

arbitraire qu'un rien peut le faire aller aux pires absurdités, sur le

chemin desquelles il ne rencontre pour l'arrêter aucune impression

vraiment sentie.

--Je n'ai aucun mérite à connaître les fleurs, j'ai toujours vécu aux

champs, répondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle

gracieusement en s'adressant au prince, si j'en ai eu toute jeune des

notions un peu plus sérieuses que les autres enfants de la campagne, je

le dois à un homme bien distingué de votre nation, M. de Schlegel. Je

l'ai rencontré à Broglie où ma tante Cordelia (la maréchale de

Castellane) m'avait amenée. Je me rappelle très bien que M. Lebrun, M.

de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J'étais une

toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu'il disait.

Mais il s'amusait à me faire jouer et, revenu dans votre pays, il

m'envoya un bel herbier en souvenir d'une promenade que nous avions été

faire en phaéton au Val Richer et où je m'étais endormie sur ses genoux.

J'ai toujours conservé cet herbier et il m'a appris à remarquer bien des

particularités des fleurs qui ne m'auraient pas frappée sans cela. Quand

Mme de Barante a publié quelques lettres de Mme de Broglie, belles et

affectées comme elle était elle-même, j'avais espéré y trouver

quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c'était une

femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la

religion. Robert m'appela dans le fond du salon, où il était avec sa

mère.

--Que tu as été gentil, lui dis-je, comment te remercier? Pouvons-nous

dîner demain ensemble?

--Demain, si tu veux, mais alors avec Bloch; je l'ai rencontré devant la

porte; après un instant de froideur, parce que j'avais, malgré moi,

laissé sans réponse deux lettres de lui (il ne m'a pas dit que c'était

cela qui l'avait froissé, mais je l'ai compris), il a été d'une

tendresse telle que je ne peux pas me montrer ingrat envers un tel ami.

Entre nous, de sa part au moins, je sens bien que c'est à la vie, à la

mort.

Je ne crois pas que Robert se trompât absolument. Le dénigrement furieux

était souvent chez Bloch l'effet d'une vive sympathie qu'il avait cru

qu'on ne lui rendait pas. Et comme il imaginait peu la vie des autres,

ne songeait pas qu'on peut avoir été malade ou en voyage, etc., un

silence de huit jours lui paraissait vite provenir d'une froideur

voulue. Aussi je n'ai jamais cru que ses pires violences d'ami, et plus

tard d'écrivain, fussent bien profondes. Elles s'exaspéraient si l'on y

répondait par une dignité glacée, ou par une platitude qui

l'encourageait à redoubler ses coups, mais cédaient souvent à une chaude

sympathie. «Quant à gentil, continua Saint-Loup, tu prétends que je l'ai

été pour toi, mais je n'ai pas été gentil du tout, ma tante dit que

c'est toi qui la fuis, que tu ne lui dis pas un mot. Elle se demande si

tu n'as pas quelque chose contre elle.»

Heureusement pour moi, si j'avais été dupe de ces paroles, notre

imminent départ pour Balbec m'eût empêché d'essayer de revoir Mme de

Guermantes, de lui assurer que je n'avais rien contre elle et de la

mettre ainsi dans la nécessité de me prouver que c'était elle qui avait

quelque chose contre moi. Mais je n'eus qu'à me rappeler qu'elle ne

m'avait pas même offert d'aller voir les Elstir. D'ailleurs ce n'était

pas une déception; je ne m'étais nullement attendu à ce qu'elle m'en

parlât; je savais que je ne lui plaisais pas, que je n'avais pas à

espérer me faire aimer d'elle; le plus que j'avais pu souhaiter, c'est

que, grâce à sa bonté, j'eusse d'elle, puisque je ne devais pas la

revoir avant de quitter Paris, une impression entièrement douce, que

j'emporterais à Balbec indéfiniment prolongée, intacte, au lieu d'un

souvenir mêlé d'anxiété et de tristesse.

A tous moments Mme de Marsantes s'interrompait de causer avec Robert

pour me dire combien il lui avait souvent parlé de moi, combien il

m'aimait; elle était avec moi d'un empressement qui me faisait presque

de la peine parce que je le sentais dicté par la crainte qu'elle avait

de faire fâcher ce fils qu'elle n'avait pas encore vu aujourd'hui, avec

qui elle était impatiente de se trouver seule, et sur lequel elle

croyait donc que l'empire qu'elle exerçait n'égalait pas et devait

ménager le mien. M'ayant entendu auparavant demander à Bloch des

nouvelles de M. Nissim Bernard, son oncle, Mme de Marsantes s'informa

si c'était celui qui avait habité Nice.

--Dans ce cas, il y a connu M. de Marsantes avant qu'il m'épousât, avait

répondu Mme de Marsantes. Mon mari m'en a souvent parlé comme d'un homme

excellent, d'un coeur délicat et généreux.

«Dire que pour une fois il n'avait pas menti, c'est incroyable», eût

pensé Bloch.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 8 / 19 段