CHAPITRE XXIX[1]

Je ne voyais pas M. de Barral aussi en beau alors, il était la bête

noire de mes parents pour avoir émigré.

La nécessité me rendant hypocrite (défaut dont je me suis trop corrigé

et dont l'absence m'a tant nui, à Rome[2], par exemple), je citais

à ma famille les noms de MM. de La Bayette et de Barrai, mes nouveaux

amis.

«La Bayette! bonne famille, dit mon grand-père; son père était

capitaine de vaisseau, son oncle, M. de ...[3], Président au

Parlement. Pour Montferrat, c'est un plat.»

Il faut avouer qu'un matin, à deux heures du matin, des municipaux, et

M. de Barral avec eux, étaient venus pour arrêter M. d'Anthon[4],

ancien conseiller au Parlement, qui habitait le premier étage, et dont

l'occupation constante était de se promener dans sa grande salle en se

rongeant les ongles. Le pauvre diable perdait la vue et de plus était

notoirement suspect, comme mon père. Il était dévot jusqu'au fanatisme,

mais à cela près point méchant. On trouvait indigne dans M. de Barral

d'être venu arrêter un des conseillers jadis ses camarades quand il

était Président au Parlement[5].

* * * * *

Il faut convenir[6] que c'était un plaisant animal qu'un bourgeois

de France vers 1794, quand j'ai pu commencer à le comprendre, se

plaignant amèrement de la hauteur des nobles et entre eux n'estimant

un homme absolument qu'à cause de sa naissance. La vertu, la bonté, la

générosité n'y faisaient rien; même, plus un homme était distingué,

plus fortement ils lui reprochaient le manque de naissance, et quelle

naissance!

Vers 1803, quand mon oncle Romain Gagnon vint à Paris et logea chez

moi, rue de Nemours, je ne le présentai pas chez Mme de

Neuilly; il y avait une raison pour cela: cette dame n'existait pas.

Choquée de cette absence de présentation, ma bonne tante Elisabeth dit:

«Il faut qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire, autrement Henri

aurait mené son oncle chez cette dame; on est bien aise de montrer

_qu'on n'est pas né sous un chou._»

C'est moi, s'il vous plaît, qui ne suis pas né sous un chou.

Et quand notre cousin Clet, horriblement laid, figure d'apothicaire et,

de plus, apothicaire effectif, pharmacien militaire, fut sur le point

de se marier en Italie, ma tante Elisabeth répondait au reproche de

tournure abominable:

«Il faut convenir que c'est un vrai _Margageat_, disait quelqu'un.

--A la bonne heure, mais il y a la naissance! Cousin du premier médecin

de Grenoble, n'est-ce rien?»

Le caractère de cette excellente[7] fille était un exemple bien

frappant de la maxime: _Noblesse oblige._ Je ne connais rien de

généreux, de noble, de difficile qui fût au-dessus d'elle et de son

désintéressement[8]. C'est à elle en partie que je dois de bien

parler; s'il m'échappait un mot bas, elle disait: «Ah! Henri!» Et

sa figure exprimait un froid dédain dont le souvenir me _hantait_ (me

poursuivait longtemps).

J'ai connu des familles où l'on parlait aussi bien, mais pas une où

l'on parlât mieux que dans la mienne. Ce n'est point à dire qu'on n'y

fît pas communément les huit ou dix fautes dauphinoises.

Mais, si je me servais d'un mot peu précis ou prétentieux, à

l'instant[9] une plaisanterie m'arrivait, et avec d'autant plus de

bonheur, de la part de mon grand-père, que c'étaient à peu près les

seules que la piété morose de ma tante Séraphie permît au pauvre homme.

Il fallait, pour éviter le regard railleur de cet homme d'esprit,

employer la tournure la plus simple et le mot propre, et toutefois il

ne fallait pas s'aviser de se servir d'un mot bas.

J'ai vu les enfants, dans les familles riches de Paris, employer

toujours la tournure la plus ambitieuse pour arriver au style noble,

et les parents applaudir à cet essai d'emphase. Les jeunes Parisiens

diraient volontiers _coursier_ au lieu de _cheval_; de là, leur

admiration pour MM. de Salvandy, Chateaubriand, etc.

Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là, une profondeur et une vérité de

sentiment dans le jeune Dauphinois de quatorze ans que je n'ai jamais

aperçues chez le jeune Parisien. En revanche, nous disions: J'étais au

_Cour-se_, où M. _Passe-kin_ (Pasquin) m'a lu une pièce de ver-_se_,

sur le voyage d'Anver-_se_ à Calai-_ce_.

Ce n'est qu'en arrivant à Paris, en 1799, que je me suis douté qu'il

y avait une autre prononciation. Dans la suite, j'ai pris des leçons

du célèbre La Rive et de Dugazon pour chasser les derniers restes du

parler _traînard_ de mon pays. Il ne me reste plus que deux ou trois

mots (côte, _kote_, au lieu de _kaute_, petite élévation; le bon abbé

Gattel a donc eu toute raison de noter la prononciation dans son

bon dictionnaire, chose blâmée dernièrement par un nigaud d'_homme

de lettres_ de Paris), et l'accent ferme et passionné du Midi qui,

décelant la _force du sentiment_, la vigueur avec laquelle on aime ou

on hait, est, sur-le-champ, singulier et partant _voisin du ridicule_,

à Paris.

C'est donc en disant chose au lieu de chause, cote au lieu de caute,

Calai-ce au lieu de Kalai (Calais), que je faisais la conversation avec

mes amis Bigillion, La Bavette, Galle, Barral.

Ce dernier venait, ce me semble, de La Tronche chaque matin passer la

journée chez Pierre-Vincent Chalvet, professeur d'histoire, logé au

collège sous la voûte[10]; vers B, il y avait une assez jolie allée

de tilleuls, allée fort étroite, mais les tilleuls étaient vieux et

touffus, quoique taillés, la vue était délicieuse; là je me promenais

avec Barral, qui venait du point C, très voisin; M. Chalvet, occupé de

ses catins, de sa v... et des livres qu'il fabriquait, et de plus le

plus insouciant des hommes, le laissait volontiers s'échapper.

Je crois que c'est en nous promenant au point P[11] que nous

rencontrâmes Michoud, figure de bœuf, mais homme excellent (qui n'a

eu que le tort de mourir ministériel pourri, et conseiller à la Cour

royale, vers 1827). Je croirais assez que cet excellent homme croyait

que la probité n'est d'obligation qu'entre particuliers et qu'il est

toujours permis de trahir ses devoirs de citoyen pour arracher quelque

argent au Gouvernement. Je fais une énorme différence entre lui et son

camarade Félix Faure; celui-ci est né avec l'âme basse, aussi est-il

pair de France et Premier Président de la Cour royale de Grenoble.

Mais quels qu'aient été les motifs du pauvre Michoud pour vendre la

patrie aux désirs du Procureur général, vers 1795, c'était le meilleur,

le plus naturel, le plus fin, mais le plus simple de cœur des camarades.

Je crois qu'il avait appris à lire avec Barral chez Mlle

Chavand, ils parlaient souvent de leurs aventures dans cette petite

classe. (Déjà les rivalités, les amitiés, les haines du monde!) Comme

je les enviais! Je crois même que je mentis une fois ou deux en

laissant entendre à d'autres de mes compagnons que moi aussi j'avais

appris à lire chez Mlle Chavand.

Michoud m'a aimé jusqu'à sa mort, et il n'aimait pas un ingrat; j'avais

la plus haute estime pour son bon sens et sa bonté. Une autre fois,

nous nous donnâmes des coups de poing, et comme il était deux fois plus

gros que moi, il me rossa.

Je me reprochai mon incartade, non pas à cause des coups reçus, mais

comme ayant méconnu son extrême bonté. J'étais malin et je disais des

bons mots qui m'ont valu force coups de poing, et ce même caractère m'a

valu, en Italie et en Allemagne, à l'armée, quelque chose de mieux et,

à Paris, des critiques acharnées dans la petite littérature.

Quand un mot me vient, je vois sa gentillesse et non sa méchanceté.

Je suis toujours surpris de sa portée comme méchanceté, par exemple:

C'est Ampère ou A. de Jussieu qui m'ont fait voir la portée du mot à ce

faquin de vicomte de La Passe (Cività-Vecchia, septembre 1831 ou 1832):

«Oserais-je vous demander votre nom?» que le La Passe ne pardonnera

jamais.

Maintenant, par prudence, je ne dis plus ces mots, et, l'un de ces

jours, Don Philippe Caetani me rendait cette justice que j'étais

l'un des hommes les moins méchants qu'il eût jamais vus, quoique ma

réputation fût homme d'infiniment d'esprit, mais bien méchant et

encore plus immoral (immoral, parce que j'ai écrit sur les femmes dans

l'_Amour_ et parce que, malgré moi, je me moque des hypocrites, corps

respectable à Paris, qui le croirait? plus encore qu'à Rome[12]).

Dernièrement, Mme Toldi, de _Valle_, dit, comme je sortais

de chez elle, au prince Caetani:

«Mais c'est M. de S[tendhal], cet homme de tant d'esprit, _si

immoral._»

Une actrice qui a un bambin[13] du prince Léopold de Syracuse de

Naples! Le bon Don Filippo me justifia fort sérieusement du reproche

d'immoralité.

Même en racontant qu'un cabriolet jaune vient de passer dans la rue,

j'ai le malheur d'offenser mortellement les hypocrites, et même les

_niais._

Mais au fond, cher lecteur, je ne sais pas ce que je suis: bon,

méchant, spirituel, sot. Ce que je sais parfaitement, ce sont les

choses qui me font peine ou plaisir, que je désire ou que je hais.

Un salon de provinciaux enrichis, et qui étalent du luxe, est ma

bête noire, par exemple. Ensuite, vient un salon de marquis et de

grands-cordons de la Légion d'honneur, qui étalent de la morale.

Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des

amants, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend

du punch léger à minuit et demi, est l'endroit du monde où je me

trouve le mieux; là, dans mon centre, j'aime infiniment mieux entendre

parler un autre que de parler moi-même. Volontiers je tombe dans le

silence du _bonheur_ et, si je parle, ce n'est que pour _payer mon

billet d'entrée_, mot employé dans ce sens, que j'ai introduit dans la

société de Paris; il est comme _fioriture_ (importé par moi) et que je

rencontre sans cesse; je rencontre plus rarement, il faut en convenir,

cristallisation[14] (voir l'_Amour_). Mais je n'y tiens pas le moins

du monde: si l'on trouve un meilleur mot, plus apparenté, dans la

langue, pour la même idée, je serai le premier à y applaudir et à m'en

servir.

[Footnote 1: Le _chapitre XXIX_ est le chapitre XXIV du manuscrit (fol. 416 à

431).--Écrit à Rome, les 12 et 13 janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _dont l'absence m'a tant nui, à Rome ..._--Ms.: «_Omar._»]

[Footnote 3: ... _son oncle, M. de ..._--Le nom a été laissé en blanc.]

[Footnote 4: ... _M. d'Anthon ..._--Jean-Jacques-Gabriel de Vidaud d'Anthon de

La Tour, né le 28 mars 1745, avait été nommé conseiller au Parlement

par lettres patentes du 2 juillet 1766.]

[Footnote 5: ... _quand il était Président au Parlement._--Le reste du

feuillet est blanc, ainsi que tout le fol. 419.]

[Footnote 6: _Il faut convenir ..._--On lit en tête du fol. 419 _bis_: «12

janvier 36. Omar.--13 janvier, sans feu après ce froid si long de 3 à 7

degrés.»]

[Footnote 7: ... _cette excellente fille..._--Variante: «_Noble._»]

[Footnote 8: _Je ne connais rien de généreux, de noble, de difficile,

qui fût au-dessus d'elle et de son désintéressement._--Variante:

«_Aucun sacrifice n'eût été au-dessus de sa générosité et de son

désintéressement._»]

[Footnote 9: ... _un mot peu précis ou prétentieux, à l'instant

..._--Variante: «_Un mot peu précis ou prétendant à l'effet,

sur-le-champ._»]

[Footnote 10: ... _au collège sous la voûte ..._--Aujourd'hui passage du

Lycée, allant de la rue du Lycée à la place Jean-Achard, celle-ci

occupée à la fin du XVIIIe siècle par les remparts de la

ville. Stendhal donne un croquis des lieux. B est l'allée de tilleuls,

sur les remparts. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 11: _Je crois que c'est en nous promenant au point P ..._--En face,

au verso du fol. 425, est un plan des lieux. A l'extrémité de la rue

des Mûriers, qui longeait le rempart et le derrière de l'École centrale

est, en «P, commencement de la promenade de vieux tilleuls écourtés

(_maimed_) par la taille;» entre la rue des Mûriers et la promenade,

en «L, jardin en contrebas de M. de Plainville, commandant ou adjudant

de la place, père de Plainville, l'ami de Barral». (Voir notre plan de

Grenoble en 1793.)]

[Footnote 12: ... _plus encore qu'à Borne._--Ms.: «_Omar._»]

[Footnote 13: _Une actrice qui a un bambin ..._--Variante: «_Bâtard._»]

[Footnote 14: ... _il faut en convenir,_ cristallisation ...--Sorte de folie

qui fait voir toutes les perfections et tout _tourner à perfection_

dans l'objet qui fait effet sur la matrice. _Il est pauvre_, ah! que je

l'en aime mieux! _Il est riche_, ah! que je l'en aime mieux! (Note de

Stendhal.)]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 67 / 82 题