Mon âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort.
Peu à peu je n'étais plus continuellement obsédé de ce sentiment si
énervant: la haine impuissante.
Ma bonne tante Elisabeth était ma providence. Elle allait presque
tous les soirs faire sa partie chez mesdames Colomb ou Romagnier.
Ces excellentes sœurs n'avaient de bourgeois que quelques manies de
prudence et quelques habitudes. Elles avaient de belles âmes, chose si
rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Elisabeth.
Je ne dis pas assez de bien de ces bonnes cousines; elles avaient l'âme
grande, généreuse; elles en avaient donné des preuves singulières dans
les grandes occasions de leur vie.
Mon père, de plus en plus absorbé par sa passion pour l'agriculture
et pour Claix, y passait trois ou quatre jours par semaine. La maison
de M. Gagnon, où il dînait et soupait tous les jours depuis la mort
de ma mère, ne lui était plus aussi agréable à beaucoup près. Il ne
parlait à cœur ouvert qu'à Séraphie. Les sentiments espagnols de ma
tante Elisabeth le tenaient en respect, il y avait toujours très peu
de conversation entre eux. La petite finesse dauphinoise de tous
les instants et la timidité désagréable de l'un s'alliait mal à la
sincérité noble et à la simplicité de l'autre. Mademoiselle Gagnon
n'avait aucun goût[2] pour mon père qui, d'un autre côté, n'était
pas de force à soutenir la conversation avec M. le docteur Gagnon; il
était respectueux et poli, M. Gagnon était très poli, et voilà tout.
Mon père ne sacrifiait donc rien en allant passer trois ou quatre jours
par semaine à Claix. Il me dit deux ou trois fois, quand il me forçait
à l'accompagner à Claix, qu'il était triste, à son âge, de ne pas avoir
un chez-soi.
Rentrant le soir pour souper avec ma tante Elisabeth, mon grand-père
et mes deux sœurs, je n'avais pas à craindre un interrogatoire bien
sévère. En général, je disais en riant que j'étais allé chercher ma
tante chez mesdames Romagnier et Colomb; souvent, en effet, de chez
ces dames je l'accompagnais jusqu'à la porte de l'appartement et
je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure à la
promenade du Jardin-de-Ville qui, le soir, en été, au clair de lune,
sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de
rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville.
Peu à peu je m'enhardis, j'allai plus souvent au spectacle, toujours au
parterre debout.
Je sentais un tendre intérêt à regarder une jeune actrice, nommée
Mlle Kably. Bientôt j'en fus éperdument amoureux; je ne lui
ai jamais parlé.
C'était une jeune femme mince, assez grande, avec un nez aquilin,
jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première
jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.
Tout fut nouveau pour moi dans l'étrange folie qui, tout-à-coup, se
trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s'évanouit
pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m'avait
charmé dans la _Nouvelle Héloïse_, encore moins était-ce la volupté de
_Félicia._ Je devins tout-à-coup indifférent et juste pour tout ce qui
m'environnait, ce fut[3] l'époque de la mort de ma haine pour feu ma
tante Séraphie.
Mlle Kably jouait dans la comédie les rôles de jeunes
premières, elle chantait aussi dans l'opéra-comique.
On sent bien que la vraie comédie n'était pas à mon usage. Mon
grand-père m'étourdissait sans cesse du grand mot: _la connaissance
du cœur humain._ Mais que pouvais-je savoir sur ce _cœur humain?_
Quelques _prédictions_ tout au plus, accrochées dans les livres, dans
_Don Quichotte_ particulièrement, le seul presque qui ne m'inspirât
pas de la méfiance; tous les autres avaient été conseillés par mes
tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s'abstenait de
plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire
[4].
Il me fallait donc la comédie romanesque, c'est-à-dire le drame peu
noir, présentant des malheurs d'amour et non d'argent (le drame noir
et triste s'appuyant sur le manque d'argent m'a toujours fait horreur
comme bourgeois et trop vrai).
Mlle Kably brillait dans _Claudine_, de Florian.
Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit enfant, au Montanvert, d'un
jeune voyageur élégant, s'habille en homme et, suivie de son petit
marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle
retrouve son amant qu'elle aime toujours, elle devient son domestique,
mais cet amant va se marier.
L'auteur qui jouait l'amant, nommé Poussi, ce me semble,--ce nom me
revient huit à coup après tant d'années,--disait avec un naturel
parfait: «Claude! Claude!» dans un certain moment où il grondait son
domestique qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit
encore dans mon âme, je vois l'acteur.
Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public,
me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que
m'aient donnés les ouvrages d'art, si, depuis longtemps, mon plaisir
n'avait été l'admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.
Je n'osais pas prononcer le nom de Mlle Kably; si quelqu'un
la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur,
j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon
sang.
Si quelqu'un disait _la_ Kably, au lieu de: Mademoiselle Kably,
j'éprouvais un sentiment de haine et d'horreur[5], que j'étais à
peine maître de contenir.
Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dans _Le Traité nul_,
opéra de Gaveau (pauvre d'esprit, mort fou quelques années plus tard).
Là commença mon amour pour la musique, qui a peut-être été ma
passion la plus forte et la plus coûteuse; elle dure encore à
cinquante-deux[6] ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien
de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison
je ne me soumettrais pas pour entendre _Don Juan_ ou le _Matrimonio
Segreto_, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort.
Mais, pour mon malheur, j'exècre la musique _médiocre_ (à mes yeux elle
est un pamphlet satyrique contre la bonne, par exemple le _Furioso_ de
Donizetti, hier soir, Rome, _Valle_[7]. Les Italiens, bien différents
de moi, ne peuvent souffrir une musique dès qu'elle a plus de cinq ou
six ans. L'un d'eux disait devant moi, chez madame ...[8]: «Une
musique qui a plus d'un an peut-elle être belle?»)
Quelle parenthèse, grand Dieu[9]! En relisant, il faudra effacer, ou
mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit[10].
* * * * *
J'appris par cœur, et avec quels transports! ce filet de vinaigre
continu et saccadé qu'on appelait _Le Traité nul._
Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois
aujourd'hui qu'il avait la véritable insouciance d'un pauvre diable qui
n'a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec
bonheur), me donna les premières idées du _comique_, surtout au moment
où il arrange la contre-danse qui finit par: Mathurine nous écoutait...
Un paysage de la forme et de la grandeur d'une lettre de change, où il
y avait beaucoup de gomme-gutte fortifiée par du bistre, surtout sur
le premier plan à gauche, que j'avais acheté chez M. Le Roy, et que je
copiais alors avec délices, me semblait absolument la même chose que
le jeu de cet acteur comique, qui me faisait rire de bon cœur quand
Melle Kably n'était pas en scène; s'il lui adressait la
parole, j'étais attendri, enchanté. De là vient, peut-être qu'encore
aujourd'hui la même sensation m'est souvent donnée par un tableau ou
par un morceau de musique. Que de fois j'ai trouvé cette identité dans
le musée Brera, à Milan (1814-1812)!
Cela est d'un vrai et d'une force que j'ai peine à exprimer, et que
d'ailleurs on croirait difficilement.
Le mariage, l'union intime de ces deux beaux-arts, a été à jamais
cimenté, quand j'avais douze ou treize ans, par quatre ou cinq mois du
bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et
allant presque jusqu'à la douleur, que j'aie jamais éprouvée.
Actuellement, je vois (mais je vois de Rome, à cinquante-deux[11]
ans) que j'avais le goût de la musique avant ce _Traité nul_ si
sautillant, si filet de vinaigre, si français, mais que je sais encore
par cœur. Voici mes souvenirs: 1° le son des cloches de Saint-André,
surtout sonnées pour les élections, une année que mon cousin Abraham
Mallein (père de mon beau-frère Alexandre) était président ou
simplement électeur;--2° le bruit de la pompe de la place Grenette,
quand les servantes, le soir, pompaient avec la grande barre de
fer;--3° enfin, mais le moins de tous, le bruit d'une flûte que quelque
commis marchand jouait, au quatrième étage, sur la place Grenette.
Ces choses m'avaient déjà donné des plaisirs qui, à mon insu, étaient
des plaisirs musicaux.
* * * * *
Mademoiselle Kably jouait aussi dans l'_Epreuve villageoise_ de Grétry,
infiniment moins mauvaise que le _Traité nul._ Une situation tragique
me fit frémir dans _Raoul, sire de Créqui_; en un mot, tous les mauvais
petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la
présence de Melle Kably; rien ne pouvait être commun ou plat
dès qu'elle paraissait.
J'eus, un jour, l'extrême courage de demander à quelqu'un où logeait
Melle Kably. C'est probablement l'action la plus brave de ma
vie.
«Rue des Clercs», me répondit-on.
J'avais eu le courage, bien auparavant, de demander si elle avait
un amant. A quoi l'interrogé me répondit par quelque dicton[12]
grossier; il ne savait rien sur son genre de vie.
Je passais par la rue des Clercs à mes jours de grand courage: le cœur
me battait, je serais peut-être tombé si je l'eusse rencontrée; j'étais
bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j'étais sûr de
ne pas la rencontrer.
Un matin, me promenant seul au bout de l'allée des grands marronniers,
au Jardin-de-Ville, et pensant à elle, comme toujours, je l'aperçus
à l'autre bout du jardin, contre le mur de l'Intendance, qui venait
vers la terrasse. Je faillis me trouver mal[13] et enfin _je pris la
fuite_, comme si le diable m'emportait, le long de la grille, par la
ligne F; elle était, je crois, en K'[14]. J'eus le bonheur de n'en
être pas aperçu. Notez qu'elle ne me connaissait d'aucune façon. Voilà
un des traits les plus marqués de mon caractère, tel j'ai toujours été
(même avant-hier). Le bonheur de la voir de près, à cinq ou six pas de
distance, était trop grand, il me brûlait, et je fuyais cette brûlure,
peine fort réelle.
Cette singularité me porterait assez à croire que, pour l'amour, j'ai
le tempérament mélancolique de Cabanis.
En effet, l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires,
ou plutôt la seule. Jamais je n'ai eu peur de rien que de voir la
femme que j'aime regarder un rival avec intimité. J'ai très peu
de colère contre le rival: il fait son affaire, pensé-je, mais ma
douleur est sans bornes et poignante; c'est au point que j'ai besoin
de m'abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison.
J'admire tout dans le rival préféré (le chef d'escadrons Gibory et
Mme Martin, palazzo Aguissola, Milan).
Aucun autre chagrin ne produit chez moi la millième partie de cet effet.
Auprès de l'Empereur, j'étais attentif, zélé, ne pensant nullement à
ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple: un soir, à 7
heures, à ...[15], en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la
mort du duc de Frioul.)
Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m'exposant au
risque d'être sifflé; je me sens plein de courage et de fierté quand
j'écris une phrase qui serait repoussée par l'un de ces deux géants (de
1835): MM. de Chateaubriand ou Villemain.
Sans cloute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la
mode, comme ces Messieurs aujourd'hui. Mais si on lit ceci on me croira
envieux, ceci me désole; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le
plus étranger à mon caractère.
Réellement, je ne suis que mortellement jaloux des gens qui font la
cour à une femme que j'aime; bien plus, je le suis même de ceux qui lui
ont fait la cour, dix ans avant moi. (Par exemple, le premier amant de
Babet, à Vienne, en 1809.
«Tu le recevais dans ta chambre!
--Tout était chambre pour nous, nous étions seuls dans le château, et
il avait les clefs.»
Je sens encore le mal que me firent ces paroles, c'était pourtant en
1809, il y a vingt-sept ans; je vois cette naïveté parfaite de la jolie
Babet; elle me regardait.)
* * * * *
Je trouve[16] sans doute beaucoup de plaisir à écrire depuis une
heure, et à chercher à peindre _bien juste_ mes sensations du temps
de Melle Kably[17], mais qui diable aura le courage de
lire cet amas excessif de _je_ et de _moi?_ Cela me paraît _puant_ à
moi-même. C'est là le défaut de ce genre d'écrit et, d'ailleurs, je ne
puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme. Oserais-je
ajouter: _comme les confessions de Rousseau?_ Non, malgré l'énorme
absurdité de l'objection, l'on va encore me croire envieux ou plutôt
cherchant à établir une comparaison. effroyable par l'absurde, avec le
chef-d'œuvre de ce grand écrivain.
Je proteste de nouveau et une fois pour toutes que je méprise
souverainement et sincèrement M. Pariset, M. de Salvandy, M. Saint-Marc
Girardin et les autres hâbleurs, pédants gagés et jésuites[18] du
Journal des Débats, mais pour cela je ne m'en crois pas plus près
des grands écrivains. Je ne me crois d'autre garant de mérite que de
peindre _ressemblante_ la nature, qui m'apparaît si clairement en de
certains moments.
Secondement, je suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon adoration
pour le vrai: troisièmement, et du plaisir que j'ai à écrire, plaisir
qui allait jusqu'à la folie en 1817, à Milan, chez M. Peroult, corsia
del Giardino[19].
[Footnote 1: Le _chapitre XXV_ est le chapitre XXI du manuscrit (fol. 356 à
370; le bas du fol. 370 et le fol. 371, d'abord écrits par Stendhal,
ont été barrés avec cette mention: «_Longueur_»).--Écrit à Rome, les 2
et 3 janvier 1836.]
[Footnote 2: _Mademoiselle Gagnon n'avait aucun goût ..._--Variante: «_Pas de
goût._»]
[Footnote 3: ... _ce fut l'époque ..._--Mot oublié inconsciemment par
Stendhal, en passant d'un feuillet à un autre.]
[Footnote 4: ... _que mon père et Séraphie me faisaient lire._--Style. Pas de
style soutenu. (Note de Stendhal.)]
[Footnote 5: ... _un sentiment de haine et d'horreur ..._--Stendhal
orthographie: «_Orreur._» Et il ajoute en note: «Voilà l'orthographe de
la passion: orreur».]
[Footnote 6: ... _elle dure encore à cinquante-deux ans ..._--Ms.: «26 X 2.»]
[Footnote 7: ..._hier soir, Rome, Valle._--Au théâtre della Valle, à Rome.
(Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 8: ... _chez madame_ ...--Nom en blanc.]
[Footnote 9: _Quelle parenthèse, grand Dieu !_--On lit en tête du fol. 363:
«1836, corrigé 4 janvier 1836, auprès de mon feu, me brûlant les jambes
et mourant de froid au dos.»]
[Footnote 10: ... _la moitié de ce manuscrit._--Stendhal a écrit à ce sujet,
au verso du fol. 362, la note suivante: «Non laisser cela tel quel.
Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de 51
ans. Ces gens sont cependant l'élite des lecteurs.»]
[Footnote 11: ... _(mais je vois de Rome, à cinquante-deux ans) ..._--Ms.: «26
X 2.»]
[Footnote 12: ... _par quelque dicton ..._--Variante: «_Lieu commun._»]
[Footnote 13: _Je faillis me trouver mal ..._--Variante: «_Tomber._»]
[Footnote 14: ..._elle était, je croie, en K'_--Suit un plan de la scène. En
outre, au verso du fol. 366, plan du Jardin-de-Ville et de ses abords.
Stendhal se trouvait sur la terrasse. Il note à ce sujet: «J'ai laissé
à Grenoble un petit tableau à l'huile de M. Le Roy, qui rend fort bien
cette promenade-ci.» Mlle Kably se trouvait dans l'allée
qui longeait la rue du Quai (aujourd'hui rue Hector-Berlioz). A cette
époque, un mur séparait le jardin de la rue: «Mur en 1794, bêtement
remplacé par une belle grille vers 1814.»]
--Ce mur est appelé par Stendhal «mur de l'Intendance», parce que le
rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville fut occupé, jusqu'à la Révolution,
par les bureaux de l'intendant de la province.]
[Footnote 15: ... _un soir, à_ 7 _heures, à ... en Lusace ..._--Le nom est en
blanc.]
[Footnote 16: _Je trouve ..._--Variante: «_J'ai._»]
[Footnote 17: ... _mes sensations du temps de Mlle Kably
..._--Variante: «_Mes sensations d'alors._»]
[Footnote 18: ... _pédants gagés et jésuites ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 19: ... _chez M. Peroult, corsia del Giardino._-Peut-être tout le
feuillet 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l'amour Kably doit
être relevée par une pensée plus substantielle. (Note de Stendhal.)]