Je ne réussissais guère avec mes camarades; je vois aujourd'hui que
j'avais alors un mélange fort ridicule de hauteur et de besoin de
m'amuser. Je répondis à leur égoïsme le plus âpre par mes idées de
noblesse espagnole. J'étais navré quand, dans leurs jeux, ils me
laissaient de côté; pour comble de misère, je ne savais point ces jeux,
j'y portais une noblesse d'âme, une délicatesse qui devaient leur
sembler de la folie absolue. La finesse et la promptitude de l'égoïsme,
un égoïsme, je crois, hors de mesure, sont les seules choses qui aient
du succès parmi les enfants.
Pour achever mon peu de succès, j'étais timide envers le professeur,
un mot de reproche contenu et dit par hasard par ce petit bourgeois
pédant avec un accent juste, me faisait venir les larmes aux yeux.
Ces larmes étaient de la lâcheté aux yeux de MM. Gauthier frères,
Saint-Ferréol, je crois, Robert (directeur actuel du théâtre Italien, à
Paris), et surtout Odru. Ce dernier était un paysan très fort et encore
plus grossier, qui avait un pied de plus qu'aucun de nous et que nous
appelions Goliath; il en avait la grâce, mais nous donnait de fières
taloches quand sa grosse intelligence s'apercevait enfin que nous nous
moquions de lui.
Son père, riche paysan de Lumbin ou d'un autre village dans la
vallée[2]. (On appelle ainsi par excellence l'admirable vallée de
l'Isère, de Grenoble à Montmélian. Réellement, la vallée s'étend
jusqu'à la _dent_ de Moirans, de cette sorte[3].)
* * * * *
Mon grand-père avait profité du départ de Séraphie pour me faire suivre
les cours de mathématiques, de chimie et de dessin.
M. Dupuy, ce bourgeois si emphatique et si plaisant, était, en
importance citoyenne, une sorte de rival subalterne de M. le docteur
Gagnon. Il était à plat ventre devant la noblesse, mais cet avantage
qu'il avait sur M. Gagnon était compensé par l'absence totale
d'amabilité et d'idées littéraires, qui alors formaient comme le pain
quotidien de la conversation. M. Dupuy, jaloux de voir M. Gagnon
membre du jury d'organisation et son supérieur, n'accueillit point la
recommandation de ce rival heureux en ma faveur, et je n'ai gagné ma
place dans la salle de mathématiques qu'à force de mérite, et en voyant
ce mérite, pendant trois ans de suite, mis continuellement en question.
M. Dupuy, qui parlait sans cesse et (jamais trop) de Condillac et de
sa Logique, n'avait pas l'ombre de logique dans la tête. Il parlait
noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des
manières fort polies.
Il eut une idée bien belle en 1794, ce fut de diviser les cent élèves
qui remplissaient la salle au rez-de-chaussée, à la première leçon de
mathématiques, en brigades de six ou de sept ayant chacune un chef.
Le mien était un _grand_, c'est-à-dire un jeune homme au-delà de la
puberté et ayant un pied de plus que nous. Il nous crachait dessus,
en plaçant adroitement un doigt devant sa bouche. Au régiment, un tel
caractère s'appelle _arsouille._ Nous nous plaignions de cet arsouille,
nommé, je crois, Raimonet, à M. Dupuy, qui fut admirable de noblesse
en le cassant. M. Dupuy avait l'habitude de donner leçon aux jeunes
officiers d'artillerie de Valence et était fort sensible à l'honneur
(au coup d'épée).
Nous suivions le plat cours de Bezout, mais M. Dupuy eut le bon esprit
de nous parler de Clairaut et de la nouvelle édition que M. Biot (ce
charlatan travailleur) venait d'en donner.
Clairaut était fait pour ouvrir l'esprit, que Bezout tendait à laisser
à jamais bouché. Chaque proposition, dans Bezout, a l'air d'un grand
secret appris d'une bonne femme voisine.
* * * * *
Dans la salle de dessin, je trouvai que M. Jay et M. Couturier (au
nez cassé), son adjoint, me faisaient une terrible injustice. Mais M.
Jay, à défaut de tout autre mérite, avait celui de l'emphase, laquelle
emphase, au lieu de nous faire rire, nous enflammait. M. Jay obtenait
un beau succès, fort important pour l'École centrale, calomniée par les
prêtres. Il avait deux ou trois cents élèves.
Tout cela était distribué par bancs de sept ou huit[4], et chaque
jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles!
de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même; les
jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds,
bien laids. C'était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cachoud
qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois
petits volumes sur l'Italie.
Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la
manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin
y paraissait moins que dans les _académies_ (figures nues). Le grand
mérite de ces têtes, qui avaient dix-huit pouces de haut, était que les
hachures fussent bien parallèles; quant à imiter la nature, il n'en
était pas question.
Un nommé Moulezin, bête et important à manger du foin et aujourd'hui
riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l'un des plus
rudes ennemis du sens commun, s'immortalisa bientôt par le parallélisme
parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et
avait été élève de M. Villonne (de Lyon); moi, élève de M. Le Roy, que
la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d'être
aussi charlatan que M. Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne
pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le
grand avantage d'être une leçon de modestie.
* * * * *
J'en avais grand besoin, puisqu'il faut parler net. Mes parents, dont
j'étais l'ouvrage, s'applaudissaient de mes talents devant moi, et je
me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.
Mon infériorité dans les jeux avec mes camarades de latin commença à
m'ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes, vers H[5], où l'on me
plaça, tout près des deux fils d'un cordonnier, à figures ridicules
(quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon!), m'inspira la
volonté de crever ou d'avancer[6].
Voici l'histoire de mon talent pour le dessin: ma famille, toujours
judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez
cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.
Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une
invention de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une
tête en demi-relief. (J'ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c'est la
tête de Musa, médecin d'Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans
aucun mérite, comme le dessin d'un jeune pensionnaire.
Mes parents, qui avec toutes leurs phrases sur les beautés de la
campagne et les beaux paysages, n'avaient aucun sentiment des arts, pas
une gravure passable à la maison, me déclarèrent très fort en dessin.
M. Le Roy vivait encore et peignait[7] des paysages à la gouache
(couleur épaisse), moins mal que le reste.
J'obtins de laisser là le crayon et de peindre à la gouache.
M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, entre la Buisserate
et Saint-Robert, prise du point A[8].
Je passais ce pont plusieurs fois l'an pour aller à Saint-Vincent, je
trouvais que le dessin, surtout la montagne en M, ressemblait fort,
je fus illusionné. Donc, d'abord, et avant tout, il faut qu'un dessin
ressemble à la nature!
Il n'était plus question de hachures bien parallèles. Après cette belle
découverte, je fis de rapides progrès.
Le pauvre M. Le Roy vint à mourir, je le regrettai. Cependant, j'étais
encore esclave alors, et tous les jeunes gens allaient chez M.
Villonne, dessinateur pour étoffes chassé de _Commune-Affranchie_ par
la guerre et les échafauds. Commune-Affranchie était le nouveau nom
donné à Lyon depuis sa prise.
Je communiquai à mon père (mais par hasard et sans avoir l'esprit d'y
songer) mon goût pour la gouache, et j'achetai de Mme Le
Roy, au triple de leur valeur, beaucoup de gouaches de son mari.
Je convoitais fort deux volumes des _Contes_ de La Fontaine, avec
gravures fort délicatement faites, mais fort claires.
«Ce sont des horreurs, me dit Mme Le Roy avec ses beaux
yeux de soubrette bien hypocrites; mais ce sont des chefs-d'œuvre.»
Je vis que je ne pouvais escamoter le prix des _Contes_ de La Fontaine
sur celui des gouaches. L'École centrale s'ouvrit, je ne songeai plus
à la gouache, mais ma découverte me resta[9]: il fallait imiter
la nature, et cela empêcha peut-être que mes grandes têtes, copiées
d'après ces plats dessins, fussent aussi exécrables qu'elles auraient
dû l'être. Je me souviens du _Soldat indigné_, dans Héliodore chassé,
de Raphaël; je ne vois jamais l'original (au Vatican) sans me souvenir
de ma copie; le mécanisme du crayon, tout-à-fait arbitraire, même faux,
brillait surtout dans le dragon qui surmonte le casque.
Quand nous avions fait un ouvrage passable, M. Jay s'asseyait à la
place de l'élève, corrigeait un peu la tête et raisonnait avec emphase,
mais enfin en raisonnant, et enfin signait la tête par derrière,
apparemment _ne varietur_, pour qu'elle pût, au milieu ou à la fin
de l'année, être présentée au concours. Il nous enflammait, mais
n'avait pas la plus petite notion du _beau._ Il n'avait fait en sa vie
qu'un tableau indigne, une Liberté copiée d'après sa femme, courte,
ramassée, sans forme. Pour l'alléger, il avait occupé le premier plan
par un tombeau derrière lequel la Liberté paraissait cachée jusqu'aux
genoux[10].
* * * * *
La fin de l'année arriva, il y eut des examens en présence du jury, et,
je crois, d'un membre du Département.
Je n'obtins qu'un misérable _accessit_, et encore pour faire plaisir,
je pense, à M. Gagnon, chef du jury, et à M. Dausse, autre membre du
jury, fort ami de M. Gagnon.
Mon grand-père en fut humilié, et il me le dit avec une politesse
et une mesure parfaites. Son mot si simple fit sur moi tout l'effet
possible. Il ajouta en riant: «Tu ne savais que nous montrer ton gros
derrière!»
Cette position peu aimable avait été remarquée au tableau de la salle
de mathématiques.
C'était une ardoise de six pieds sur quatre, soutenue, à cinq pieds de
haut, par un châssis fort solide; on y montait par trois degrés.
M. Dupuy faisait démontrer une proposition, par exemple le carré de
l'hypoténuse ou ce problème: un ouvrage coûte sept livres, quatre sous,
trois deniers la toise; l'ouvrier en a fait deux toises, cinq pieds,
trois pouces. Combien lui revient-il?
Dans le courant de l'année, M. Dupuy avait toujours appelé au tableau
M. de Monval, qui était noble, M. de Pina, noble et ultra. M. Anglès,
M. de Renneville, noble, et jamais moi, ou une seule fois[11].
Le cadet Monval, buse à figure de buse, mais bon mathématicien (terme
de l'école), a été massacré par les brigands en Calabre, vers 1806, je
crois. L'aîné, étant avec Paul-Louis Courier dans sa prise...[12],
devint un sale vieux ultra. Il fut colonel, ruina d'une vilaine façon
une grande dame de Naples; à Grenoble, voulut souffler le froid et le
chaud vers 1830, fut découvert et généralement méprisé. Il est mort de
ce mépris général, et richement mérité, fort loué par les dévots (voir
la _Gazette_ de 1832 ou 1833). C'était un joli homme, coquin à tout
faire.
M. de P..., maire à Grenoble de 1825 à 1830. Ultra à tout faire et
oubliant la probité en faveur de ses neuf ou dix enfants, il a réuni 60
ou 70.000 francs de rente. Fanatique sombre et, je pense, coquin à tout
faire, vrai jésuite[13].
Anglès, depuis préfet de police, travailleur infatigable, aimant
l'ordre, mais en politique coquin à tout faire, mais, selon moi,
infiniment moins coquin que les deux précédents, lesquels, dans le
genre coquin, tiennent la première place dans mon esprit.
La jolie Mme la comtesse Anglès était amie de Mme
la comtesse Daru[14], dans le salon de laquelle je la vis. Le joli
comte de Meffrey (de Grenoble, comme M. Anglès) était son amant. La
pauvre femme s'ennuyait beaucoup, ce me semble, malgré les grandes
places du mari.
Ce mari, fils d'un avare célèbre, et avare lui-même, était
l'animal le plus triste et avait l'esprit le plus pauvre, le plus
anti-mathématique. D'ailleurs, lâche jusqu'au scandale; je conterai
plus tard l'histoire de son soufflet et de sa queue. Vers 1826 ou 29,
il perdit la préfecture de police et alla bâtir un beau château dans
les montagnes, près de Roanne, et y mourut fort brusquement bientôt
après, jeune encore. C'était un triste animal, il avait tout le mauvais
du caractère dauphinois, bas, fin, cauteleux, attentif aux moindres
détails.
M. de Renneville, cousin des Monval, était beau et bête à manger du
foin. Son père était l'homme le plus sale et le plus fier de Grenoble.
Je n'ai plus entendu parler de lui depuis l'école.
M. de Sinard, bon écolier, réduit à la mendicité par l'émigration,
protégé et soutenu par M. de Vaulserre, fut mon ami.
Monté au tableau, on écrivait en O[15]. La tête du démontrant
était bien à huit pieds de haut. Moi, placé en évidence une fois
par mois, nullement soutenu par M. Dupuy, qui parlait à Monval ou à
M. de Pina pendant que je démontrais, j'étais pénétré de timidité
et je bredouillais. Quand je montai au tableau à mon tour, devant
le jury, ma timidité redoubla, je m'embrouillai en regardant ces
Messieurs, et surtout le terrible M. Dausse, assis à côté et à droite
du tableau. J'eus la présence d'esprit de ne plus les regarder,
de ne plus faire attention qu'à mon opération, et je m'en tirai
correctement, mais en les ennuyant. Quelle différence avec ce qui se
passa en août 1799! Je puis dire que c'est à force de mérite que j'ai
percé _aux mathématiques_ et au dessin, comme nous disions à l'École
centrale[16].
J'étais gros et peu grand, j'avais une redingote gris clair, de là le
reproche.
«Pourquoi donc n'as-tu pas eu de prix? me disait mon grand-père.
--Je n'ai pas eu le temps.»
Les cours n'avaient, je crois, duré, cette première année, que quatre
ou cinq mois.
* * * * *
J'allai à Claix, toujours fou de la chasse; mais en courant les champs,
malgré mon père, je réfléchissais profondément à ce mot: «Pourquoi
n'as-tu pas eu de prix?»