ÉCOLE CENTRALE

Bien des années après, vers 1817, j'appris de M. de Tracy que c'était

lui, en grande partie, qui avait fait la loi excellente des Écoles

centrales[2].

Mon grand-père fut le très digne chef du jury chargé de présenter à

l'administration départementale les noms des professeurs et d'organiser

l'école. Mon grand-père adorait les lettres et l'instruction, et,

depuis quarante ans, était à la tête de tout ce qui s'était fait de

littéraire et de libéral à Grenoble.

Séraphie l'avait vertement blâmé d'avoir accepté ces fonctions de

membre du jury d'organisation, mais le fondateur de la bibliothèque

publique devait à sa considération dans le monde d'être le chef de

l'École centrale[3].

Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut

professeur de latin; comment ne pas aller à son cours à l'École

centrale? Si Séraphie eût vécu, elle eût trouvé une raison, mais,

dans l'état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et

sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne

me sentais pas de joie; il y eut une séance d'ouverture de l'École dans

les salles de la bibliothèque, où mon grand-père fit un discours.

C'est peut-être là cette assemblée si nombreuse dans la première salle

SS[4], dont je trouve l'image dans ma tête.

Les professeurs étaient MM. Durand, pour la langue latine; Gattel,

grammaire générale et même logique, ce me semble; Dubois-Fontanelle,

auteur de la tragédie d'_Ericie_[5] _ou la Vestale_ et rédacteur

pendant vingt-deux ans de la Gazette des Deux-Ponts[6],

belles-lettres; Trousset, jeune médecin, la chimie; Jay, grand hâbleur

de cinq pieds dix pouces, sans l'ombre de talent, mais bon pour

enfiévrer (monter la tête des enfants), le dessin,--il eut bientôt

trois cents élèves; Chalvet (Pierre, Vincent), jeune pauvre libertin,

véritable auteur sans aucun talent, l'histoire--et chargé de recevoir

l'argent des inscriptions qu'il mangea en partie avec trois sœurs,

fort catins de leur métier, qui lui donnèrent une nouvelle v..., de

laquelle il mourut bientôt après; enfin Dupuy, le bourgeois le plus

emphatique et le plus paternel que j'aie jamais vu, professeur de

mathématiques--sans l'ombre de talent. C'était à peine un arpenteur,

on le nomma dans une ville qui avait un Gros! Mais mon grand-père ne

savait pas un mot de mathématiques et les haïssait, et d'ailleurs

l'emphase du père Dupuy (comme nous l'appelions; lui nous disait:

mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l'estime générale à

Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole: «_Mon

enfant, étudie la Logique de Condillac, c'est la base de tout._»

On ne dirait pas mieux aujourd'hui, en remplaçant toutefois le nom de

Condillac par celui de Tracy.

Le bon, c'est que je crois que M. Dupuy ne comprenait pas le premier

mot de cette logique de Condillac, qu'il nous conseillait; c'était un

fort mince volume petit in-12. Mais j'anticipe, c'est mon défaut, il

faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent

l'ordre chronologique.

Le seul homme parfaitement à sa place était M. l'abbé Gattel, abbé

coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé

du XVIIe siècle; mais il était fort sérieux en faisant son

cours et savait, je crois, tout ce qu'on savait alors des habitudes

principales des mouvements d'instinct et en second lieu de facilité et

d'analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.

M. Gattel avait fait un fort bon dictionnaire où il avait osé noter

la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c'était

un homme qui savait travailler cinq à six heures tous les jours, ce

qui est rare en province, où l'on ne sait que _baguenauder_ toute la

journée.

Les niais de Paris blâment cette peinture de la prononciation saine,

naturelle. C'est par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur d'être

ridicules en notant la prononciation d'_Anvers_ (ville), de _cours_, de

_vers._ Ils ne savent pas qu'à Grenoble, par exemple, on dit: J'ai été

au _Cour-ce_, ou: j'ai lu des _ver-ce_ sur _Anver-se_ et _Calai-se._

Si l'on parle ainsi à Grenoble, ville d'esprit et tenant encore un peu

aux pays du Nord, qui pour la langue ont évincé le Midi, que sera-ce

à Toulouse, Béziers, Pézenas, Digne? Pays où l'on devrait afficher la

prononciation française à la porte des églises.

Un ministre de l'Intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu

d'intriguer auprès du roi et dans les Chambres, comme M. Guizot[7],

devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener[8] au

niveau d'instruction des autres Français les peuples qui habitent dans

le fatal triangle qui s'étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On

croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français

en ces pays. Ils peuvent produire par hasard un homme supérieur

comme Lannes, Soult, mais le général ...[9] y est d'une ignorance

incroyable. Je pense qu'à cause du climat et de l'amour et de

l'énergie qu'il donne à la machine, ce triangle devrait produire les

premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée.

Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de

mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000

habitants, à peine un. Encore j'ignore le nom de cet _un._ Il va sans

dire que les prêtres[10] sont tout-puissants dans ce fatal triangle.

La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours.

Au sud de Grenoble est sa brillante limite[11].

* * * * *

Nommer les professeurs à l'École centrale[12] coûtait peu et était

bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux

bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d'énergie.

Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l'administration

départementale.

Les cours s'ouvrirent au printemps, je crois, dans des salles

provisoires.

Celle de M. Durand avait une vue délicieuse et enfin, après un mois,

j'y fus sensible. C'était un beau jour d'été et une brise douce agitait

les foins des glacis de la porte de Bonne, sous nos yeux[13], à

soixante ou quatre-vingts pieds plus bas.

Mes parents me vantaient sans cesse, et à leur manière, la beauté des

champs, de la verdure, des fleurs, etc., des renoncules, etc.

Ces plates phrases m'ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes,

un dégoût qui dure encore.

Par bonheur, la vue magnifique que je trouvai _tout seul_ à une fenêtre

du collège, voisine de la salle du latin, où j'allais rêver tout seul,

surmonta le profond dégoût causé par les phrases de mon père et des

prêtres, ses amis.

C'est ainsi que, tant d'années après, les phrases nombreuses et

prétentieuses de MM. Chateaubriand et de Salvandy m'ont fait écrire _le

Rouge et le Noir_ d'un style trop haché. Grande sottise, car dans vingt

ans, qui songera aux fatras hypocrites de ces Messieurs? Et moi, je

mets un billet à une loterie, dont le gros lot se réduit à ceci: être

lu en 1935.

C'est la même disposition d'âme qui me faisait fermer les yeux aux

paysages des extases de ma tante Séraphie. J'étais en 1794 comme

le peuple de Milan[14] est en 1835: les autorités allemandes et

abhorrées veulent lui faire goûter Schiller, dont la belle âme, si

différente de celle du plat Goethe, serait bien choquée de voir de tels

apôtres à sa gloire.

* * * * *

Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de

1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j'avais dix ou douze

camarades.

Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon

imagination. Ces camarades n'étaient pas assez gais, pas assez fous,

et ils avaient des façons bien ignobles.

Il me semble que M. Durand, tout enflé de se voir professeur d'une

École centrale, mais toujours bonhomme, me mit à traduire Salluste, _De

Bello Jugurtino._ La liberté produisit ses premiers fruits, je revins

au bon sens en perdant ma colère et goûtai fort Salluste.

Tout le collège était rempli d'ouvriers, beaucoup de chambres de notre

troisième étage étaient ouvertes, j'allais y rêver seul.

Tout m'étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle

j'arrivais enfin. Les charmes que j'y trouvais n'étaient pas ceux que

j'avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que

je m'étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des

polissons très égoïstes.

Ce désappointement, je l'ai eu à peu près dans tout le courant de ma

vie. Les seuls bonheurs d'ambition en ont été exempts, lorsque, en

1810[15], je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du

mobilier. Je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n'être

plus commissaire des Guerres et exposé à l'envie et aux mauvais

traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres

de l'Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la

grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de

bataille. Et même sur ce champ de bataille, quelle prudence! C'étaient

des gens comme l'amiral Nelson, le héros de Naples (voir Caletta et

ce que m'a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce

que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels

animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du

colonel Mathis! Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites

ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en

recevant le _Moniteur_, à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne

presque ne recevait à l'armée afin qu'on ne pût pas se moquer des

messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, des _travaux de

campagne_, et non des pièces historiques.

Heureusement pour la pauvre vérité, l'extrême lâcheté de ces héros,

devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait

de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l'aimable

Lasalle et pour Exelmans, qui depuis... Mais alors il n'était pas allé

rendre visite au maréchal Bournon, ministre de la Guerre. Moncey aussi

n'aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet...[16] J'oubliais

le grand Gouvion-Saint-Cyr avant que l'âge l'eût rendu à-demi imbécile,

et celte imbécillité remonte à 1814. Il n'eut plus, après cette époque,

que le talent d'écrire. Et dans l'ordre civil, sous Napoléon, quels

plats bougres[17] que M. de B...., venant persécuter M. Daru à

Saint-Cloud, au mois de novembre, dès sept heures du matin, que le

comte d'Argout, bas flatteur du général Sébastiani[18]!

Mais, bon Dieu, où en suis-je? A l'école de latin, dans les bâtiments

du collège.

[Footnote 1: Le _chapitre XXIII_ est le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315

_bis_ à 331 _bis_).--Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et

1er janvier 1836.]

[Footnote 2: ... _la loi excellente des Écoles centrales._--Stendhal avait

d'abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite,

ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000

francs d'appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres

de rente; mais ceci arrivera plus tard.»--Sur l'enseignement donné

dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en

particulier, ainsi que sur les camarades et amis d'Henri Beyle, voir

l'ouvrage de M. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_ (1904).]

[Footnote 3: ... _d'être le chef de l'École centrale.--_Peut-être aussi

la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans

l'acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 4: ... _dans la première salle SS ..._--Plan de cette salle, à

l'entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le

R. P. Ducros».--Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du

collège (aujourd'hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue

Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de

la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle

des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr

Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j'ai remporté le

premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l'École

polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième,

vue délicieuse» sur les «montagnes d'Echirolles» et sur des sommets

recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l'année au

moins».]

[Footnote 5: ... _la tragédie d'_Ericie ...--Ms.: «_Aricie._»]

[Footnote 6: ... _la Gazette des Deux-Ponts ..._--La _Gazette universelle

de politique et de littérature des Deux-Ponts_, fondée en 1770.

Dubois-Fontanelle n'y collabora que jusqu'au 1er juin 1776.]

[Footnote 7: ... _M. Guizot ..._--Ms.: «_Zotgui._»]

[Footnote 8: ... _pour amener ..._--Variante: «_Porter._»]

[Footnote 9: ... _mais le général ..._--Le mot est en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 10: _Il va sans dire que les prêtres ..._--Ms.: «_Tresp._»]

[Footnote 11: _Au sud de Grenoble est sa brillante limite._--On lit en tête du

fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»--Ce feuillet n'a qu'une seule ligne

écrite; le reste est blanc.]

[Footnote 12: _Nommer les professeurs à l'École centrale ..._--On lit en haut

du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la

trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le

... 1835.»--Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre

1835, j'en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi

il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et

le soir d'arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours,

232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par

jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment

pourrais-je écrire bien physiquement? D'ailleurs, ma mauvaise écriture

arrête les indiscrets. 1er janvier 1836.»]

--En interligne (aux mots: les professeurs de l'École centrale),

Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars

(paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu

près par ordre d'utilité pour les enfants; les trois premiers avaient

du mérite.»--En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou

École centrale».]

[Footnote 13: ... _sous nos yeux ..._--Variante: «_Vis-à-vis de nous._»]

[Footnote 14: ... _le peuple de Milan ..._--Ms.: «_Lanmi._»]

[Footnote 15: ... _lorsque, en_ 1810 ...--Ms.: «1811.»]

[Footnote 16: ... _mais Suchet ..._--Suit un blanc d'un quart de ligne.]

[Footnote 17: ... _quels plats bougres ..._--Ms.: «_Ougresb._»]

[Footnote 18: ... _général Sébastiani!_--Ms.: «_Bastiani-sebas._»]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 60 / 82 题