Ma mère avait eu un rare talent pour le dessin, disait-on souvent
dans la famille. «Hélas! que ne faisait-elle pas bien?» ajoutait-on
avec un profond soupir. Après quoi, silence triste et long. Le fait
est qu'avant la Révolution, qui changea tout dans ces provinces
reculées, on enseignait le dessin à Grenoble aussi ridiculement que le
latin. Dessiner, c'était faire avec de la sanguine des hachures bien
parallèles et imitant la gravure; on donnait peu d'attention au contour.
Je trouvais souvent de grandes têtes à la sanguine dessinées par ma
mère.
Mon grand-père allégua cet exemple, ce précédent tout-puissant, et
malgré Séraphie j'allai apprendre à dessiner chez M. Le Roy. Ce fut
un grand point de gagné; comme M. _Le Roy_ demeurait dans la maison
Teisseire, avant le grand portail des Jacobins[2], peu à peu on me
laissa aller seul chez lui et surtout revenir.
Cela était immense pour moi. Mes tyrans, je les appelais ainsi en
voyant courir les autres enfants, souffraient que j'allasse seul de
P en R[3]. Je compris qu'en allant fort vite, car on comptait les
minutes, et la fenêtre de Séraphie donnait précisément sur la place
Grenette, je pourrais faire un tour sur la place de la Halle, à
laquelle on arrivait par le portail L. Je n'étais exposé que pendant
le trajet de R en L. L'horloge de Saint-André, qui réglait la ville,
sonnait les quarts, je devais sortir à trois heures et demie ou quatre
heures (je ne me souviens pas bien lequel) de chez M. Le Roy et cinq
minutes après être rentré. M. Le Roy, ou plutôt madame Le Roy, une
diablesse de trente-cinq ans, fort piquante et avec des yeux charmants,
était spécialement chargée sous menace, je pense, de perdre un élève
payant bien, de ne me laisser sortir[4] qu'à trois heures et quart.
Quelquefois, en montant, je m'arrêtais des quarts d'heure entiers,
regardant par la fenêtre de l'escalier, en F, sans autre plaisir que
de me sentir libre; dans ces rares moments, au lieu d'être employée
à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à
jouir de tout.
Ma grande affaire fut bientôt de deviner si Séraphie serait à la maison
à trois heures et demie, heure de ma rentrée. Ma bonne amie Marion
(Marie Thomasset, de Vinay), servante de Molière et qui détestait
Séraphie, m'aidait beaucoup. Un jour que Marion m'avait dit que
Séraphie sortait après le café, vers trois heures, pour aller chez
sa bonne amie madame Vignon, _la boime_[5], je me hasardai à aller
au Jardin-de-Ville (rempli de petits polissons (gamins). Pour cela,
je traversai la place Grenette en passant derrière la baraque des
châtaignes et la pompe, et en me glissant par la voûte du jardin.
Je fus aperçu, quelque ami ou protégé de Séraphie me trahit, scène
le soir devant les grands-parents. Je mentis, comme de juste, sur la
demande de Séraphie:
«As-tu été au Jardin-de-Ville?»
Là-dessus, mon grand-père me gronda doucement et poliment, mais
ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais
exprimer. Mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves? Un vieux
domestique, successeur du pauvre Lambert, sorte de La Rancune, fidèle
exécuteur des ordres des parents et qui disait avec morosité en parlant
de soi: «Je suis assassineur (_sic_) de pots-de-chambre», fut chargé
de me conduire chez M. Le Roy. J'étais libre les jours où il allait à
Saint-Vincent chercher des fruits.
Cette lueur de liberté me rendit furieux. «Que me feront-ils après
tout, me dis-je, où est l'enfant de mon âge qui ne va pas seul?»
Plusieurs fois j'allai au Jardin-de-Ville; si l'on s'en apercevait
on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le
maître de dessin, mais je continuai mes courses. Alléché par un peu de
liberté, j'étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande
passion pour l'agriculture et il allait souvent à Claix[6]. Je crus
m'apercevoir qu'en son absence je commençais à faire peur à Séraphie.
Ma tante Elisabeth, par fierté espagnole, n'ayant pas d'autorité
légitime, restait neutre; mon grand-père, d'après son caractère à la
Fontenelle, abhorrait les cris; Marion et ma sœur Pauline étaient
hautement pour moi. Séraphie passait pour folle aux yeux de bien des
gens, et par exemple aux yeux de nos cousines, mesdames Colomb et
Romagnier, femmes excellentes. (J'ai pu les apprécier après que j'ai
eu l'âge de raison et quelque expérience de la vie.) Dans ces temps-là
un mot de Mme Colomb me faisait rentrer en moi-même, ce
qui me fait supposer qu'avec de la douceur on eût tout fait de moi,
probablement un _plat_ Dauphinois bien _retors._ Je me mis à résister à
Séraphie, j'avais à mon tour des accès de colère abominables.
«Tu n'iras plus chez M. Le Roy», disait-elle.
Il me semble, en y pensant bien, qu'il y eut une victoire de Séraphie,
et par conséquent, interruption dans les leçons de dessin.
La Terreur était si douce à Grenoble que mon père, de temps à autre,
allait habiter sa maison, rue des Vieux-Jésuites. Là, je vois M. Le
Roy me donnant leçon sur le grand bureau[7] noir du cabinet de mon
père[8], et me disant à la fin de la leçon:
«Monsieur, dites à votre _cher_ père que je ne puis plus venir pour
trente-cinq (ou quarante-cinq) francs par mois.»
Il s'agissait d'assignats qui _dégringolaient_ ferme (terme du pays).
Mais quelle date donner à cette image fort nette qui m'est revenue
tout-à-coup? Peut-être était-ce beaucoup plus tard, à l'époque où je
peignais à la gouache.
Les dessins de M. Le Roy étaient ce qui m'importait le moins. Ce maître
me faisait faire[9] des yeux de profil et de face, et des oreilles à
la sanguine d'après d'autres dessins gravés à la manière du crayon.
M. Le Roy était un _Parisien_ fort poli, sec et faible, vieilli par
le libertinage le plus excessif (telle est mon impression, mais
comment pouvais-je justifier ces mots: le plus excessif?), du reste
poli, civilisé comme on l'est à Paris, ce qui me faisait l'effet de:
excessivement poli, à moi accoutumé à l'air froid, mécontent, nullement
civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins.
(Voir le caractère de Sorel père, dans le _Rouge_, mais où diable sera
le _Rouge_ en 1880?--Il aura passé les sombres bords.)
Un soir, à la nuit tombante, il faisait froid, j'eus l'audace de
m'échapper, apparemment en allant rejoindre ma tante Elisabeth chez
madame Colomb; j'osai entrer à la Société des Jacobins, qui tenait
ses séances dans l'église de Saint-André. J'étais rempli des héros de
l'histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus,
ou tous les deux à la fois[10]. Dieu sait à quelle peine je
m'expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie (c'est mon idée
d'alors) m'aperçoit ici? Le président était en P, des femmes mal mises
en F, moi en H[11].
On demandait la parole et on parlait avec assez de désordre. Mon
grand-père se moquait habituellement, et _gaiement_, de leurs façons
de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison,
l'impression fut peu favorable, je trouvai horriblement vulgaires ces
gens que j'aurais voulu aimer[12]. Cette église étroite et haute
était fort mal éclairée, j'y trouvai beaucoup de femmes de la dernière
classe. En un mot, je fus alors comme aujourd'hui, j'aime le peuple, je
déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous
les instants de vivre avec le peuple.
J'emprunterai pour un instant[13] la langue de Cabanis. J'ai la peau
beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j'avais toujours des
ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m'écorche
les doigts, que j'ai fort bien, pour un rien, en un mot la superficie
de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur incommensurable
pour ce qui a l'air _sale_, ou _humide_, ou _noirâtre._ Beaucoup de
ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André.
En rentrant, une heure après, chez madame Colomb, ma tante au caractère
espagnol me regarda d'un air fort sérieux. Nous sortîmes: quand nous
fûmes seuls dans la rue, elle me dit:
«Si tu t'échappes ainsi, ton père s'en apercevra...
--Jamais de la vie, si Séraphie ne me dénonce pas.
--Laisse-moi parler... Et je ne me soucie pas d'avoir à parler de toi
avec ton père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb.»
Ces paroles, dites avec beaucoup de simplicité, me touchèrent; la
laideur des Jacobins m'avait frappé, je fus pensif le lendemain et
les jours suivants: mon idole était ébranlée. Si mon grand-père
avait deviné ma sensation, et je lui aurais tout dit s'il m'en eût
parlé au moment où nous arrosions les fleurs sur la terrasse, il
pouvait ridiculiser à jamais les Jacobins et me ramener au giron de
l'_Aristocratie_ (ainsi nommée alors, aujourd'hui parti légitimiste
ou conservateur). Au lieu de diviniser les Jacobins, mon imagination
eut été employée à se figurer et à exagérer la saleté de leur salle de
Saint-André.
Cette saleté laissée à elle-même fut bientôt effacée par quelque récit
de bataille gagnée qui faisait gémir ma famille.
Vers cette époque, les arts s'emparaient de mon imagination, par la
voie des sens, dirait un prédicateur. Il y avait dans l'atelier de M.
Le Roy un grand et beau paysage: une montagne rapide très voisine de
l'œil, garnie de grands arbres; au pied de cette montagne un ruisseau
peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied
des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues (ou sans presque)
se baignaient gaiement. C'était presque le seul point clair dans cette
toile de trois pieds et demi sur deux et demi.
Ce paysage, d'une verdure charmante, trouvant une imagination préparée
par _Félicia_, devint pour moi l'idéal du bonheur. C'était un mélange
de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des
femmes si aimables[14]!
L'eau était d'une limpidité qui faisait un beau contraste avec les
puants ruisseaux des _Granges_, remplis de grenouilles et recouverts
d'une pourriture verte. Je prenais la plante verte qui croît sur ces
sales ruisseaux pour une corruption. Si mon grand-père m'eût dit: «
C'est une plante, le moisi même qui gâte le pain est une plante», mon
horreur eût rapidement cessé. Je ne l'ai surmontée tout-à-fait qu'après
que M. Adrien de Jussieu, dans notre voyage à Naples (1832), (cet homme
si naturel, si sage, si raisonnable, si digne d'être aimé), m'eut parlé
au long de ces petites plantes, toujours un peu signes de pourriture à
mes yeux, quoique je susse vaguement que c'étaient des plantes.
Je n'ai qu'un moyen d'empêcher mon imagination de me jouer des tours,
c'est de marcher droit à l'objet. Je vis bien cela en marchant sur les
deux pièces de canon (dont il est parlé dans le certificat du général
Michaud)[15].
Plus tard, je veux dire vers 1805, à Marseille, j'eus le plaisir
délicieux de voir ma maîtresse, supérieurement bien faite, se baigner
dans l'Huveaune couronnée de grands arbres (dans la bastide de madame
Roy).
Je me rappelai vivement le paysage de M. Le Roy, qui pendant quatre ou
cinq ans avait été pour moi l'idéal du bonheur voluptueux. J'aurais pu
m'écrier, comme je ne sais quel niais d'un des romans de 1832: _Voilà
mon idéal!_
Tout cela, comme on sent, est fort indépendant du mérite du paysage,
qui était probablement un plat d'épinards, sans perspective aérienne.
Plus tard, le _Traité nul_, opéra de Gaveau, fut pour moi le
commencement de la passion qui s'est arrêtée au _Matrimonio segreto_,
rencontré à Ivrée (fin de mai 1800), et à _Don Juan._
[Footnote 1: _Chapitre XV._--Comme les chapitres V et XIII, le présent
chapitre se trouve dans un cahier séparé côté R 300 à la bibliothèque
municipale de Grenoble, fol. I à 14. Stendhal a indiqué en tête de ce
chapitre, qu'il intitule «chapitre 13»: «A placer _after the death of
poor Lambert.»_--Écrit à Rome, le 17 décembre 1835; corrigé, à partir
du fol. 11, le 25 décembre.--On lit en tête du fol. I: «17 déc. 35.
Grand froid à la jambe gauche gelée.»]
[Footnote 2: ... _M._ Le Roy _demeurait dans la maison Teisseire, avant le
grand portail des Jacobins ..._--Aujourd'hui, place Grenette, no 5,
à l'angle de la rue de la République (autrefois rue de la Halle).
La voûte qui séparait la rue de la Halle de la place Grenette a été
démolie en 1908.]
[Footnote 3: _Mes tyrans ... souffraient que j'allasse seul de P en R ..._--Au
verso du fol. 2 est un plan des environs de la place Grenette. On y
voit les «portes de la maison de M. Gagnon (il me semble jurer quand je
dis: M. Gagnon).»]
[Footnote 4: ... _de ne me laisser sortir ..._--Variante: «_De ne me lâcher._»]
[Footnote 5: ... _la boime ..._--Terme dauphinois, que Stendhal définit ainsi:
«_Boime_ à Grenoble veut dire hypocrite, doucereuse, jésuite-femelle.»
(Voir plus loin, chapitre XVII.)]
[Footnote 6: ... _il allait souvent à Claix._--En face, au verso du fol. 5,
est une carte grossière de la campagne située au midi de Grenoble,
avec les chemins suivis pour aller à Claix et au hameau de Furonières,
où se trouvait la propriété des Beyle. Stendhal ajoute en note: «Pour
aller à Claix, c'est-à-dire à Furonières, nous prenions le chemin
Meney par O F, le Cours (appelé le _Course_)[cours de Saint-André],
le pont de Claix et les chemins R et R', quelquefois le chemin E du
Moulin-de-Canel et le bac de Seyssins. Mon ami Crozet y a fait un pont
en fil de fer vers 1826.»--Louis Crozet fut inspecteur divisionnaire
des Ponts et Chaussées; il exerça les fonctions de maire de Grenoble
entre 1853 et 1858.]
[Footnote 7: ... _sur le grand bureau ..._--Variante: «_Table._»]
[Footnote 8: ... _cabinet de mon père ..._--Un plan des situations respectives
des personnages accompagne le récit.]
[Footnote 9: _Ce maître me faisait faire ..._--Variante: «_M. Le Roy me
faisait faire ..._»]
[Footnote 10: ... _tous les deux à la fois._--Variante: «_En même temps._»]
[Footnote 11: ... _des femmes mal mises en F, moi en H._--En face du fol.
8 (verso du fol. 7) est un plan de l'église Saint-André et de ses
abords, et notamment, dans la Grande-rue, la «maison où habitaient
Mmes Colomb et Romagnier.»]
[Footnote 12: ... _ces gens que j'aurais voulu aimer._--On lit en haut du fol.
9: «17 décembre 1835.--Je souffre du froid devant mon feu, à deux pieds
et demi du foyer, grand froid _for_ Omar.»]
[Footnote 13: _J'emprunterai pour un instant la langue de Cabanis._--On lit
fol. 8 V°: «Style. Ces mots: _pour un instant_, je les eusse effacés en
1830, mais en 35 je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le
_Rouge._ 25 décembre 1835.»]
[Footnote 14: _Se baigner ainsi avec des femmes si aimables!_--On trouve en
tête du fol. 13 un dessin schématique du «Paysage de M. Le Roy», et au
verso du fol. 12 un plan de l'atelier.]
[Footnote 15: _ ...(dont il est parle dans le certificat du général
Michaud)._--«M. Colomb doit avoir ce certificat,» (Note de Stendhal.)
«Oui,» a ajouté au crayon R. Colomb.]