CHAPITRE XV[1]

Ma mère avait eu un rare talent pour le dessin, disait-on souvent

dans la famille. «Hélas! que ne faisait-elle pas bien?» ajoutait-on

avec un profond soupir. Après quoi, silence triste et long. Le fait

est qu'avant la Révolution, qui changea tout dans ces provinces

reculées, on enseignait le dessin à Grenoble aussi ridiculement que le

latin. Dessiner, c'était faire avec de la sanguine des hachures bien

parallèles et imitant la gravure; on donnait peu d'attention au contour.

Je trouvais souvent de grandes têtes à la sanguine dessinées par ma

mère.

Mon grand-père allégua cet exemple, ce précédent tout-puissant, et

malgré Séraphie j'allai apprendre à dessiner chez M. Le Roy. Ce fut

un grand point de gagné; comme M. _Le Roy_ demeurait dans la maison

Teisseire, avant le grand portail des Jacobins[2], peu à peu on me

laissa aller seul chez lui et surtout revenir.

Cela était immense pour moi. Mes tyrans, je les appelais ainsi en

voyant courir les autres enfants, souffraient que j'allasse seul de

P en R[3]. Je compris qu'en allant fort vite, car on comptait les

minutes, et la fenêtre de Séraphie donnait précisément sur la place

Grenette, je pourrais faire un tour sur la place de la Halle, à

laquelle on arrivait par le portail L. Je n'étais exposé que pendant

le trajet de R en L. L'horloge de Saint-André, qui réglait la ville,

sonnait les quarts, je devais sortir à trois heures et demie ou quatre

heures (je ne me souviens pas bien lequel) de chez M. Le Roy et cinq

minutes après être rentré. M. Le Roy, ou plutôt madame Le Roy, une

diablesse de trente-cinq ans, fort piquante et avec des yeux charmants,

était spécialement chargée sous menace, je pense, de perdre un élève

payant bien, de ne me laisser sortir[4] qu'à trois heures et quart.

Quelquefois, en montant, je m'arrêtais des quarts d'heure entiers,

regardant par la fenêtre de l'escalier, en F, sans autre plaisir que

de me sentir libre; dans ces rares moments, au lieu d'être employée

à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à

jouir de tout.

Ma grande affaire fut bientôt de deviner si Séraphie serait à la maison

à trois heures et demie, heure de ma rentrée. Ma bonne amie Marion

(Marie Thomasset, de Vinay), servante de Molière et qui détestait

Séraphie, m'aidait beaucoup. Un jour que Marion m'avait dit que

Séraphie sortait après le café, vers trois heures, pour aller chez

sa bonne amie madame Vignon, _la boime_[5], je me hasardai à aller

au Jardin-de-Ville (rempli de petits polissons (gamins). Pour cela,

je traversai la place Grenette en passant derrière la baraque des

châtaignes et la pompe, et en me glissant par la voûte du jardin.

Je fus aperçu, quelque ami ou protégé de Séraphie me trahit, scène

le soir devant les grands-parents. Je mentis, comme de juste, sur la

demande de Séraphie:

«As-tu été au Jardin-de-Ville?»

Là-dessus, mon grand-père me gronda doucement et poliment, mais

ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais

exprimer. Mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves? Un vieux

domestique, successeur du pauvre Lambert, sorte de La Rancune, fidèle

exécuteur des ordres des parents et qui disait avec morosité en parlant

de soi: «Je suis assassineur (_sic_) de pots-de-chambre», fut chargé

de me conduire chez M. Le Roy. J'étais libre les jours où il allait à

Saint-Vincent chercher des fruits.

Cette lueur de liberté me rendit furieux. «Que me feront-ils après

tout, me dis-je, où est l'enfant de mon âge qui ne va pas seul?»

Plusieurs fois j'allai au Jardin-de-Ville; si l'on s'en apercevait

on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le

maître de dessin, mais je continuai mes courses. Alléché par un peu de

liberté, j'étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande

passion pour l'agriculture et il allait souvent à Claix[6]. Je crus

m'apercevoir qu'en son absence je commençais à faire peur à Séraphie.

Ma tante Elisabeth, par fierté espagnole, n'ayant pas d'autorité

légitime, restait neutre; mon grand-père, d'après son caractère à la

Fontenelle, abhorrait les cris; Marion et ma sœur Pauline étaient

hautement pour moi. Séraphie passait pour folle aux yeux de bien des

gens, et par exemple aux yeux de nos cousines, mesdames Colomb et

Romagnier, femmes excellentes. (J'ai pu les apprécier après que j'ai

eu l'âge de raison et quelque expérience de la vie.) Dans ces temps-là

un mot de Mme Colomb me faisait rentrer en moi-même, ce

qui me fait supposer qu'avec de la douceur on eût tout fait de moi,

probablement un _plat_ Dauphinois bien _retors._ Je me mis à résister à

Séraphie, j'avais à mon tour des accès de colère abominables.

«Tu n'iras plus chez M. Le Roy», disait-elle.

Il me semble, en y pensant bien, qu'il y eut une victoire de Séraphie,

et par conséquent, interruption dans les leçons de dessin.

La Terreur était si douce à Grenoble que mon père, de temps à autre,

allait habiter sa maison, rue des Vieux-Jésuites. Là, je vois M. Le

Roy me donnant leçon sur le grand bureau[7] noir du cabinet de mon

père[8], et me disant à la fin de la leçon:

«Monsieur, dites à votre _cher_ père que je ne puis plus venir pour

trente-cinq (ou quarante-cinq) francs par mois.»

Il s'agissait d'assignats qui _dégringolaient_ ferme (terme du pays).

Mais quelle date donner à cette image fort nette qui m'est revenue

tout-à-coup? Peut-être était-ce beaucoup plus tard, à l'époque où je

peignais à la gouache.

Les dessins de M. Le Roy étaient ce qui m'importait le moins. Ce maître

me faisait faire[9] des yeux de profil et de face, et des oreilles à

la sanguine d'après d'autres dessins gravés à la manière du crayon.

M. Le Roy était un _Parisien_ fort poli, sec et faible, vieilli par

le libertinage le plus excessif (telle est mon impression, mais

comment pouvais-je justifier ces mots: le plus excessif?), du reste

poli, civilisé comme on l'est à Paris, ce qui me faisait l'effet de:

excessivement poli, à moi accoutumé à l'air froid, mécontent, nullement

civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins.

(Voir le caractère de Sorel père, dans le _Rouge_, mais où diable sera

le _Rouge_ en 1880?--Il aura passé les sombres bords.)

Un soir, à la nuit tombante, il faisait froid, j'eus l'audace de

m'échapper, apparemment en allant rejoindre ma tante Elisabeth chez

madame Colomb; j'osai entrer à la Société des Jacobins, qui tenait

ses séances dans l'église de Saint-André. J'étais rempli des héros de

l'histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus,

ou tous les deux à la fois[10]. Dieu sait à quelle peine je

m'expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie (c'est mon idée

d'alors) m'aperçoit ici? Le président était en P, des femmes mal mises

en F, moi en H[11].

On demandait la parole et on parlait avec assez de désordre. Mon

grand-père se moquait habituellement, et _gaiement_, de leurs façons

de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison,

l'impression fut peu favorable, je trouvai horriblement vulgaires ces

gens que j'aurais voulu aimer[12]. Cette église étroite et haute

était fort mal éclairée, j'y trouvai beaucoup de femmes de la dernière

classe. En un mot, je fus alors comme aujourd'hui, j'aime le peuple, je

déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous

les instants de vivre avec le peuple.

J'emprunterai pour un instant[13] la langue de Cabanis. J'ai la peau

beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j'avais toujours des

ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m'écorche

les doigts, que j'ai fort bien, pour un rien, en un mot la superficie

de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur incommensurable

pour ce qui a l'air _sale_, ou _humide_, ou _noirâtre._ Beaucoup de

ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André.

En rentrant, une heure après, chez madame Colomb, ma tante au caractère

espagnol me regarda d'un air fort sérieux. Nous sortîmes: quand nous

fûmes seuls dans la rue, elle me dit:

«Si tu t'échappes ainsi, ton père s'en apercevra...

--Jamais de la vie, si Séraphie ne me dénonce pas.

--Laisse-moi parler... Et je ne me soucie pas d'avoir à parler de toi

avec ton père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb.»

Ces paroles, dites avec beaucoup de simplicité, me touchèrent; la

laideur des Jacobins m'avait frappé, je fus pensif le lendemain et

les jours suivants: mon idole était ébranlée. Si mon grand-père

avait deviné ma sensation, et je lui aurais tout dit s'il m'en eût

parlé au moment où nous arrosions les fleurs sur la terrasse, il

pouvait ridiculiser à jamais les Jacobins et me ramener au giron de

l'_Aristocratie_ (ainsi nommée alors, aujourd'hui parti légitimiste

ou conservateur). Au lieu de diviniser les Jacobins, mon imagination

eut été employée à se figurer et à exagérer la saleté de leur salle de

Saint-André.

Cette saleté laissée à elle-même fut bientôt effacée par quelque récit

de bataille gagnée qui faisait gémir ma famille.

Vers cette époque, les arts s'emparaient de mon imagination, par la

voie des sens, dirait un prédicateur. Il y avait dans l'atelier de M.

Le Roy un grand et beau paysage: une montagne rapide très voisine de

l'œil, garnie de grands arbres; au pied de cette montagne un ruisseau

peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied

des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues (ou sans presque)

se baignaient gaiement. C'était presque le seul point clair dans cette

toile de trois pieds et demi sur deux et demi.

Ce paysage, d'une verdure charmante, trouvant une imagination préparée

par _Félicia_, devint pour moi l'idéal du bonheur. C'était un mélange

de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des

femmes si aimables[14]!

L'eau était d'une limpidité qui faisait un beau contraste avec les

puants ruisseaux des _Granges_, remplis de grenouilles et recouverts

d'une pourriture verte. Je prenais la plante verte qui croît sur ces

sales ruisseaux pour une corruption. Si mon grand-père m'eût dit: «

C'est une plante, le moisi même qui gâte le pain est une plante», mon

horreur eût rapidement cessé. Je ne l'ai surmontée tout-à-fait qu'après

que M. Adrien de Jussieu, dans notre voyage à Naples (1832), (cet homme

si naturel, si sage, si raisonnable, si digne d'être aimé), m'eut parlé

au long de ces petites plantes, toujours un peu signes de pourriture à

mes yeux, quoique je susse vaguement que c'étaient des plantes.

Je n'ai qu'un moyen d'empêcher mon imagination de me jouer des tours,

c'est de marcher droit à l'objet. Je vis bien cela en marchant sur les

deux pièces de canon (dont il est parlé dans le certificat du général

Michaud)[15].

Plus tard, je veux dire vers 1805, à Marseille, j'eus le plaisir

délicieux de voir ma maîtresse, supérieurement bien faite, se baigner

dans l'Huveaune couronnée de grands arbres (dans la bastide de madame

Roy).

Je me rappelai vivement le paysage de M. Le Roy, qui pendant quatre ou

cinq ans avait été pour moi l'idéal du bonheur voluptueux. J'aurais pu

m'écrier, comme je ne sais quel niais d'un des romans de 1832: _Voilà

mon idéal!_

Tout cela, comme on sent, est fort indépendant du mérite du paysage,

qui était probablement un plat d'épinards, sans perspective aérienne.

Plus tard, le _Traité nul_, opéra de Gaveau, fut pour moi le

commencement de la passion qui s'est arrêtée au _Matrimonio segreto_,

rencontré à Ivrée (fin de mai 1800), et à _Don Juan._

[Footnote 1: _Chapitre XV._--Comme les chapitres V et XIII, le présent

chapitre se trouve dans un cahier séparé côté R 300 à la bibliothèque

municipale de Grenoble, fol. I à 14. Stendhal a indiqué en tête de ce

chapitre, qu'il intitule «chapitre 13»: «A placer _after the death of

poor Lambert.»_--Écrit à Rome, le 17 décembre 1835; corrigé, à partir

du fol. 11, le 25 décembre.--On lit en tête du fol. I: «17 déc. 35.

Grand froid à la jambe gauche gelée.»]

[Footnote 2: ... _M._ Le Roy _demeurait dans la maison Teisseire, avant le

grand portail des Jacobins ..._--Aujourd'hui, place Grenette, no 5,

à l'angle de la rue de la République (autrefois rue de la Halle).

La voûte qui séparait la rue de la Halle de la place Grenette a été

démolie en 1908.]

[Footnote 3: _Mes tyrans ... souffraient que j'allasse seul de P en R ..._--Au

verso du fol. 2 est un plan des environs de la place Grenette. On y

voit les «portes de la maison de M. Gagnon (il me semble jurer quand je

dis: M. Gagnon).»]

[Footnote 4: ... _de ne me laisser sortir ..._--Variante: «_De ne me lâcher._»]

[Footnote 5: ... _la boime ..._--Terme dauphinois, que Stendhal définit ainsi:

«_Boime_ à Grenoble veut dire hypocrite, doucereuse, jésuite-femelle.»

(Voir plus loin, chapitre XVII.)]

[Footnote 6: ... _il allait souvent à Claix._--En face, au verso du fol. 5,

est une carte grossière de la campagne située au midi de Grenoble,

avec les chemins suivis pour aller à Claix et au hameau de Furonières,

où se trouvait la propriété des Beyle. Stendhal ajoute en note: «Pour

aller à Claix, c'est-à-dire à Furonières, nous prenions le chemin

Meney par O F, le Cours (appelé le _Course_)[cours de Saint-André],

le pont de Claix et les chemins R et R', quelquefois le chemin E du

Moulin-de-Canel et le bac de Seyssins. Mon ami Crozet y a fait un pont

en fil de fer vers 1826.»--Louis Crozet fut inspecteur divisionnaire

des Ponts et Chaussées; il exerça les fonctions de maire de Grenoble

entre 1853 et 1858.]

[Footnote 7: ... _sur le grand bureau ..._--Variante: «_Table._»]

[Footnote 8: ... _cabinet de mon père ..._--Un plan des situations respectives

des personnages accompagne le récit.]

[Footnote 9: _Ce maître me faisait faire ..._--Variante: «_M. Le Roy me

faisait faire ..._»]

[Footnote 10: ... _tous les deux à la fois._--Variante: «_En même temps._»]

[Footnote 11: ... _des femmes mal mises en F, moi en H._--En face du fol.

8 (verso du fol. 7) est un plan de l'église Saint-André et de ses

abords, et notamment, dans la Grande-rue, la «maison où habitaient

Mmes Colomb et Romagnier.»]

[Footnote 12: ... _ces gens que j'aurais voulu aimer._--On lit en haut du fol.

9: «17 décembre 1835.--Je souffre du froid devant mon feu, à deux pieds

et demi du foyer, grand froid _for_ Omar.»]

[Footnote 13: _J'emprunterai pour un instant la langue de Cabanis._--On lit

fol. 8 V°: «Style. Ces mots: _pour un instant_, je les eusse effacés en

1830, mais en 35 je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le

_Rouge._ 25 décembre 1835.»]

[Footnote 14: _Se baigner ainsi avec des femmes si aimables!_--On trouve en

tête du fol. 13 un dessin schématique du «Paysage de M. Le Roy», et au

verso du fol. 12 un plan de l'atelier.]

[Footnote 15: _ ...(dont il est parle dans le certificat du général

Michaud)._--«M. Colomb doit avoir ce certificat,» (Note de Stendhal.)

«Oui,» a ajouté au crayon R. Colomb.]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 48 / 82 题