MORT DU PAUVRE LAMBERT

Je place ici, pour ne pas le perdre, un dessin[2] dont j'ai orné

ce matin une lettre que j'écris à mon ami R. Colomb, qui à son âge,

en homme prudent, a été mordu du chien de la Métromanie, ce qui l'a

porté à me faire des reproches parce que j'ai écrit une préface pour la

nouvelle édition de de Brosses; or, lui aussi avait fait une préface.

Cette carte est faite pour répondre à Colomb, qui dit que je vais le

mépriser.

J'ajoute: s'il y a un autre monde, j'irai vénérer Montesquieu, il me

dira peut-être: «Mon pauvre ami, vous n'avez eu aucun talent dans

l'autre inonde.» J'en serai fâché, mais point surpris: l'œil ne se

voit pas lui-même.

Mais ma lettre à Colomb ne fera que blanchir tous les gens à argent;

quand ils sont arrivés au bien-être, ils se mettent à haïr les gens qui

ont été lus du public. Les commis des Affaires étrangères seraient bien

aises de me donner quelque petit déboire dans mon métier. Cette maladie

est plus maligne quand l'homme à argent, arrivé à cinquante ans, prend

la manie de se faire écrivain. C'est comme les généraux de l'Empire

qui, voyant, vers 1820, que la Restauration ne voulait pas d'eux, se

mirent à aimer _passionnément_, c'est-à-dire comme un _pis aller_, la

musique.

* * * * *

Revenons à 1794 ou 95. Je proteste de nouveau que je ne prétends pas

peindre les choses en elles-mêmes, mais seulement leur effet sur moi.

Comment ne serais-je pas persuadé de cette vérité par cette simple

observation: je ne me souviens pas de la physionomie de mes parents,

par exemple de mon excellent grand-père, que j'ai regardé si souvent et

avec toute l'affection dont un enfant ambitieux est capable.

Comme, d'après le système barbare adopté par mon père et Séraphie,

je n'avais point d'ami ou de camarade de mon âge, ma _sociabilité_

(inclination à parler librement de tout) s'était divisée en deux

branches.

Mon grand-père était mon camarade sérieux et respectable.

Mon ami, auquel je disais tout, était un garçon fort intelligent, nommé

Lambert, valet de chambre de mon grand-père. Mes confidences ennuyaient

souvent Lambert et, quand je le serrais de trop près, il me donnait une

petite calotte bien sèche et proportionnée à mon âge. Je ne l'en aimais

que mieux. Son principal emploi, qui lui déplaisait fort, était d'aller

chercher des pêches à Saint-Vincent (près le Fontanil), domaine de mon

grand-père. Il y avait près de cette chaumière, que j'adorais, des

espaliers fort bien exposés qui produisaient des pêches magnifiques.

Il y avait des treilles qui produisaient d'excellent _lardan_ (sorte

de chasselas, celui de Fontainebleau n'en est que la copie). Tout cela

arrivait à Grenoble dans deux paniers placés à l'extrémité d'un bâton

plat, et ce bâton se balançait sur l'épaule de Lambert, qui devait

faire ainsi[3] les quatre milles qui séparent Saint-Vincent de

Grenoble.

Lambert avait de l'ambition, il était mécontent de son sort; pour

l'améliorer, il entreprit d'élever des vers à soie, à l'exemple de ma

tante Séraphie, qui s'abîmait la poitrine en _faisant_ des vers à soie

à Saint-Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble,

dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable

pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l'indispensable

compagnie de Lambert.)

Ce meilleur ami que j'eusse avait acheté un mûrier (près de

Saint-Joseph), il élevait ses vers à soie dans la chambre de quelque

maîtresse.

En _ramassant_ (cueillant) lui-même les feuilles de ce mûrier, il

tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna

comme un fils. Mais il y avait commotion au cerveau, la lumière ne

faisait plus d'impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois

jours. Il poussait dans le délire, qui ne le quitta jamais, des cris

lamentables qui me perçaient le cœur.

Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la

mort.

L'arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où

il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d'amour. La douleur de la mort

de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de

ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation.

J'étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par

Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont

je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.

Je n'oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et

de santé que son délire ne faisait qu'augmenter. Je le voyais saigner,

après chaque saignée je voyais tenter l'expérience de la lumière devant

les yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de

Landshut, je crois, 1809).

J'ai vu une fois, en Italie, une figure de saint Jean regardant

crucifier son ami et son Dieu qui, tout-à-coup, me saisit par le

souvenir de ce que j'avais éprouvé, vingt-cinq ans auparavant, à la

mort du _pauvre Lambert_, c'est le nom qu'il prit dans la famille après

sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs

clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa

bière, on l'emporta...

Sunt lacrimae rerum.

Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart

dans _Don Juan._

* * * * *

La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier, à côté

de l'armoire aux liqueurs[4].

Huit jours après sa mort, Séraphie se mit fort justement en colère

parce qu'on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble: _soupe_)

dans une petite écuelle de faïence ébréchée, que je vois encore

(quarante ans après l'événement), et qui avait servi à recevoir le sang

de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout-à-coup,

au point d'avoir des sanglots qui m'étouffaient. Je n'avais jamais pu

pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que

plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en

me voyant pleurer Lambert, me fit une scène. Je m'en allai à la cuisine

en répétant à demi-voix et comme pour me venger: infâme! infâme!

Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu'il

travaillait à scier le bois au bûcher[5], séparé de la cour, en C,

par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour,

comme une balustrade de jardin[6].

Après sa mort, je me plaçais dans la galerie, au second étage de

laquelle j'apercevais parfaitement les montants de la balustrade, qui

me semblaient superbes pour faire des toupies. Quel âge pouvais-je

avoir alors? Cette idée de toupie indique du moins l'âge de ma raison.

Je pense à une chose, je puis faire rechercher l'extrait mortuaire du

pauvre Lambert, mais _Lambert_ était-il un nom de baptême ou de maison?

Il me semble que son frère, qui tenait un petit café de mauvais ton,

rue de Bonne, près de la caserne, s'appelait aussi Lambert. Mais quelle

différence, grand Dieu! Je trouvais alors qu'il n'y avait rien de si

commun que ce frère, chez lequel Lambert me conduisait quelquefois.

Car, il faut l'avouer, malgré mes opinions parfaitement et foncièrement

républicaines[7] mes parents m'avaient parfaitement communiqué

leurs goûts aristocratiques et réservés. Ce défaut m'est resté et par

exemple m'a empêché, il n'y a pas dix jours, de cueillir une bonne

fortune. J'abhorre la canaille (pour avoir des communications avec),

en même temps que sous le nom de _peuple_ je désire passionnément son

bonheur, et que je crois qu'on ne peut le procurer qu'en lui faisant

des questions sur un objet important, c'est-à-dire en l'appelant à se

nommer des députés.

Mes amis, ou plutôt prétendus amis, partent de là pour mettre en doute

mon sincère libéralisme. J'ai horreur de ce qui est sale, or le peuple

est toujours sale à mes yeux. Il n'y a qu'une exception pour Rome,

mais là la saleté est cachée par la férocité. (Par exemple, l'unique

saleté du petit abbé sarde Crobras; mais mon respect sans bornes pour

son énergie. Son procès de cinq ans avec ses chefs. _Ubi missa, ibi

menia._ Peu d'hommes sont de cette force. Les princes Caetani savent

parfaitement ces histoires de M. Crobras, de Sartène, je crois, en

Sardaigne[8].)

Les .....[9] que je me donnais au point H sont incroyables. C'était au

point de me faire éclater une veine. Je viens de me faire mal en les

_mimiquant_ au moins quarante ans après. Qui se souvient de Lambert

aujourd'hui, autre que le cœur de son ami!

J'irai plus loin, qui se souvient d'Alexandrine, morte en janvier 1815,

il y a vingt ans?

Qui se souvient de Métilde, morte eu 1825? Ne sont-elles pas à moi,

moi qui les aime mieux que tout le reste du monde? Moi qui pense

passionnément à elles dix fois la semaine, et souvent deux heures de

suite[10]?

[Footnote 1: Le _chapitre XIV_ est le chapitre XI du manuscrit (Bibl. de

Grenoble, R 299, fol. 211 à 225).--Écrit à Rome, le 15 décembre 1835.]

[Footnote 2: _Je place ici ... un dessin ..._--Ce dessin représente un

carrefour où aboutissent quatre voies. Au centre, au point A,

est le _moment de la naissance_; à droite, horizontalement, la

_route de la fortune par le commerce ou les places_; au milieu et

perpendiculairement, la _route de la considération: Félix Faure est

fait pair de France_; à gauche et obliquement, la _route de l'art de se

faire lire_; à gauche, horizontalement, la _route de la folie._]

[Footnote 3: ... _Lambert, qui devait faire ainsi ..._--Variante: «_Qui

faisait ainsi._»]

[Footnote 4: _La chambre du pauvre Lambert était située ..._--En face, est un

plan d'une partie de l'appartement. On y voit la chambre de Lambert,

voisine de la salle-à-manger, où se trouvait, dans un angle, l'armoire

aux liqueurs. Cette chambre avait une «fenêtre éclairant mal, donnant

sur l'escalier, mais fort grande et fort belle»; elle contenait une

«grande armoire de noyer pour le linge de la famille. Le linge était

regardé avec une sorte de respect». (Voir notre plan de l'appartement

Gagnon.)]

[Footnote 5: ... _scier le bois au bûchier ..._--Plan du bûcher indiquant sa

position au sud de la grande cour, près du grand escalier.]

[Footnote 6: ... _séparé de la cour ..._--Plan de la cour, avec le bûcher et

la galerie. Stendhal y a joint des dessins représentant un chevalet

avec une bûche, la scie de Lambert et les balustres du bûcher.]

[Footnote 7: ... _mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines

..._--Ms.: «_Kainesrépubli._»]

[Footnote 8: ... _M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne._--Erreur:

Sartène est en Corse.]

[Footnote 9: _Les ... que je me donnais ..._--Deux mots illisibles. Stendhal

doit faire allusion ici à quelque grimace d'enfant. Dans un croquis

du fol. 221 il indique le point H dans la galerie du second étage,

qui longeait la grande cour de la maison Gagnon: «H, moi. De là, je

contemplais les barreaux de bois du bûcher et je me donnais des (_les

mêmes mots, toujours illisibles_) en portant le sang à la tête et

ouvrant la bouche.»]

[Footnote 10: ... _souvent deux heures de suite?_--On lit au verso du fol.

225: «Idée: Aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que

le troisième jour. Aller seul incognito à Claix, à la Bastille, à La

Tronche.»]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 47 / 82 题