On avait formé les bataillons d'Espérance, ou l'armée d'Espérance
(chose singulière, que je ne me rappelle pas même avec certitude le nom
d'une chose qui a tant agité mon enfance). Je brûlais d'être de ces
bataillons que je voyais défiler. Je vois aujourd'hui que c'était une
excellente institution, la seule qui puisse déraciner le jésuitisme
[2] en France. Au lieu de jouer à la chapelle, l'imagination des
enfants pense à la guerre et s'accoutume au danger. D'ailleurs, quand
la patrie les appelle à vingt ans, ils savent _l'exercice_, et au
lieu de frémir devant _l'inconnu_, ils se rappellent les jeux de leur
enfance.
* * * * *
La Terreur était si peu la Terreur à Grenoble que les aristocrates
n'envoyaient pas leurs enfants.
Un certain abbé Gardon, qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait
l'armée de l'Espérance. Je fis un faux, je pris un morceau de papier
plus large que haut, de la forme d'une lettre de change (je le vois
encore) et, en contrefaisant mon écriture, j'invitai le citoyen Gagnon
à envoyer son petit-fils, Henri Beyle, à Saint-André, pour qu'il pût
être incorporé dans le bataillon de l'Espérance. Cela finissait par:
«Salut et fraternité,