Malgré toute sa finesse dauphinoise, mon père, Chérubin Beyle, était
un homme passionné. A sa passion pour Bourdaloue et Massillon avait
succédé la passion de l'agriculture, qui, dans la suite, fut renversée
par l'amour de la truelle (ou de la bâtisse), qu'il avait toujours
eu, et enfin par l'ultracisme et la passion d'administrer la Ville de
Grenoble au profit des Bourbons[2]. Mon père rêvait nuit et jour
à ce qui était l'objet de sa passion, il avait beaucoup de finesse,
une grande expérience des finasseries des autres Dauphinois, et je
concilierais assez volontiers de tout cela qu'il avait du talent. Mais
je n'ai pas plus d'idée de cela que de sa physionomie.
Mon père se mit à aller deux fois la semaine à Claix; c'est un domaine
(terme du pays qui veut dire une petite terre) de cent cinquante
arpents, je crois, situé au midi de la ville, sur le penchant de
la montagne, au-delà du Drac[3]. Tout le terrain de Claix et de
Furonières est sec, calcaire, rempli de pierres. Un curé libertin
inventa, vers 1750, de cultiver le _marais_ au couchant du pont de
Claix; ce marais a fait la fortune du pays.
* * * * *
La maison de mon père était à deux lieues de Grenoble, j'ai fait
ce trajet, à pied, mille fois peut-être. C'est sans doute à cet
exercice que mon père a dû une santé parfaite qui l'a conduit jusqu'à
soixante-douze ans, je pense. Un bourgeois, à Grenoble, n'est considéré
qu'autant qu'il a un domaine. Lefèvre, le perruquier de mon père, avait
un domaine à Corenc et manquait souvent sa pratique _parce qu'il était
allé_ à Corenc, excuse toujours bien reçue. Quelquefois nous abrégions
en passant le Drac au bac de Seyssins, au point A.
Mon père était si rempli de sa passion nouvelle qu'il m'en parlait sans
cesse. _Il fit venir_ (terme du pays, apparemment), il fit venir de
Paris, ou de Lyon, la Bibliothèque agronomique ou économique, laquelle
avait des estampes; je feuilletais beaucoup ce livre, ce qui me valut
d'aller souvent à Claix (c'est-à-dire à notre maison de Furonières)
les jeudis, jours de congé. Je promenais avec mon père dans les champs
et j'écoutais de mauvaise grâce l'exposé de ses projets, toutefois
le plaisir d'avoir quelqu'un pour écouter ces romans qu'il appelait
des calculs fit que plusieurs fois je ne revenais à la ville que le
vendredi; quelquefois nous partions dès le mercredi soir.
Claix me déplaisait parce que j'y étais toujours assiégé de projets
d'agriculture; mais bientôt je découvris[4] une grande compensation.
Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire[5] dans l'édition
des quarante volumes _encadrés_ que mon père avait à Claix (son
domaine) et qui était parfaitement reliée, en veau imitant le marbre.
Il y avait quarante volumes, je pense, fort serrés, j'en prenais deux
et écartais un peu tous les autres, il n'y paraissait pas. D'ailleurs,
ce livre dangereux avait été placé au rayon le plus élevé de la
bibliothèque, en bois de cerisier et glaces, laquelle était souvent
fermée à clef.
Par la grâce de Dieu, même à cet âge les gravures me semblaient
ridicules, et quelles gravures! Celles de la _Pucelle._
Ce miracle me faisait presque croire que Dieu m'avait destiné à avoir
bon goût et à écrire un jour l'_Histoire de la Peinture en Italie._
Vous passions toujours les féries[6] à Claix, c'est-à-dire les mois
de septembre et d'août. Mes maîtres se plaignaient que j'oubliais tout
mon latin pendant ce temps de plaisir. Rien ne m'était si odieux[7]
que quand mon père appelait nos courses à Claix _nos plaisirs._
J'étais comme un galérien que l'on forcerait à appeler _ses plaisirs_
un système de chaînes un peu moins pesantes que les autres.
J'étais outré et, je pense, fort méchant et fort injuste envers mon
père et l'abbé Raillane. J'avoue, mais c'est avec un grand effort de
raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont
empoisonné mon enfance dans toute l'énergie du mot empoisonnement. Ils
avaient des visages sévères et m'ont constamment empêché d'échanger
un mot avec un enfant de mon âge. Ce n'est qu'à l'époque des Écoles
centrales (admirable ouvrage de M. de Tracy) que j'ai débuté dans
la société des enfants de mon âge, mais non pas avec la gaieté et
l'insouciance de l'enfance; j'y suis arrivé sournois, méchant, rempli
d'idées de vengeance pour le moindre coup de poing, qui me faisait
l'effet d'un soufflet entre hommes, en un mot tout, excepté traître.
Le grand mal de la tyrannie Raillane, c'est que je sentais mes maux.
Je voyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de mon âge
qui allaient _ensemble_ se promener et courir, or c'est ce qu'on ne
m'a pas permis une seule fois. Quand je laissais entrevoir le chagrin
qui me dévorait, on me disait: «Tu monteras en voiture», et madame
Périer-Lagrange (mère de mon beau-frère), figure des plus tristes, me
prenait dans sa voiture quand elle allait faire une promenade de santé;
elle me grondait au moins autant que l'abbé Raillane, elle était
sèche et dévote et avait, comme l'abbé, une de ces figures inflexibles
qui ne rient jamais. Quel équivalent pour une promenade avec de
petits polissons de mon âge! Qui le croirait, je n'ai jamais joué aux
_gobilles_ (billes) et je n'ai eu de toupie qu'à l'intercession de mon
grand-père, auquel, pour ce sujet, sa fille Séraphie fit _une scène._
J'étais donc fort sournois, fort méchant, lorsque dans la belle
bibliothèque de Claix je fis la découverte d'un Don Quichotte français.
Ce livre avait des estampes, mais il avait l'air vieux, et j'abhorrais
tout ce qui était vieux, car mes parents m'empêchaient de voir les
jeunes et ils me semblaient extrêmement vieux. Mais enfin, je sus
comprendre les estampes, qui me semblaient plaisantes: Sancho Pança
monté sur son bon biquet est soutenu par quatre piquets, Ginès de
Panamone a enlevé l'âne[8].
Don Quichotte me fit mourir de rire. Qu'on daigne réfléchir que depuis
la mort de ma pauvre mère je n'avais pas ri, j'étais victime de
l'éducation aristocratique et religieuse la plus suivie. Mes tyrans
ne s'étaient pas démentis un moment. On refusait toute invitation. Je
surprenais souvent des discussions dans lesquelles mon grand-père était
d'avis qu'on me permît d'accepter. Ma tante Séraphie faisait opposition
en termes injurieux pour moi, mon père, qui lui était soumis, faisait à
mon grand-père des réponses jésuitiques, que je savais bien n'engager
à rien. Ma tante Elisabeth haussait les épaules. Quand un projet de
promenade avait résisté à une telle discussion, mon père faisait
intervenir l'abbé Raillane pour un devoir dont je ne m'étais pas
acquitté la veille et qu'il fallait faire précisément au moment de la
promenade.
* * * * *
Qu'on juge de l'effet de Don Quichotte au milieu d'une si horrible
tristesse! La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de
l'allée du côté du parterre, dont le terrain s'enfonçait d'un pied, et
là je m'asseyais, est peut-être la plus grande époque de ma vie.
Qui le croira? Mon père, me voyant pouffer de rire, venait me
gronder, me menaçait de me retirer le livre, ce qu'il fit plusieurs
fois, et m'emmenait dans ses champs pour m'expliquer ses projets de
_réparations_ (bonifications, amendements).
Troublé, même dans la lecture de Don Quichotte, je me cachai dans les
charmilles, petite salle de verdure à l'extrémité orientale du clos
(petit parc), enceinte de murs[9].
Je trouvai un Molière avec estampes, les estampes me semblaient
ridicules et je ne compris que l'_Avare._ Je trouvai les comédies de
Destouches, et l une des plus ridicules m'attendrit jusqu'aux larmes.
Il y avait une histoire d'amour mêlé de générosité, c'était là mon
faible. C'est en vain que je cherche dans ma mémoire le titre de
cette comédie, inconnue même parmi les comédies inconnues de ce plat
diplomate. _Le Tambour nocturne_, où se trouve une idée copiée de
l'anglais, m'amusa beaucoup.
Je trouve comme fait établi dans ma tête que, dès l'âge de sept ans,
j'avais résolu de faire des comédies, comme Molière. Il n'y a pas dix
ans que je me souvenais encore du _comment_ de cette résolution.
Mon grand-père fut charmé de mon enthousiasme pour Don Quichotte que je
lui racontai, car je lui disais tout à peu près, cet excellent homme de
65 ans était, dans le fait, mon seul camarade.
Il me prêta, mais à l'insu de sa fille Séraphie, le _Roland furieux_,
traduit ou plutôt, je crois, imité de l'Arioste par M. de Tressan (dont
le fils, aujourd'hui maréchal de camp, et en 1820, ultra assez plat,
mais, en 1788, jeune homme charmant, avait tant contribué à me faire
apprendre à lire en me promettant un petit livre plein d'images qu'il
ne m'a jamais donné, manque de parole qui me choqua beaucoup).
L'Arioste forma mon caractère, je devins amoureux fou de Bradamante,
que je me figurais une grosse fille de vingt-quatre ans avec des appas
de la plus éclatante blancheur.
J'avais en horreur tous les détails bourgeois et bas qui ont servi à
Molière pour faire connaître sa pensée. Ces détails me rappelaient trop
ma malheureuse vie. Il n'y a pas trois jours (décembre 1835) que deux
bourgeois de ma connaissance, allant donner entre eux une scène comique
de petite dissimulation et de demi-dispute, j'ai fait dix pas pour ne
pas entendre. J'ai horreur de ces choses-là, ce qui m'a empêché de
prendre de l'expérience. Ce n'est pas _un petit malheur._
Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle
Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur: non,
_horreur_ est trop noble, mal au cœur.
Grenoble est pour moi comme le souvenir d'une abominable indigestion;
il n'y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas
et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement
généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou
est généreux, voilà Grenoble pour moi.
Rien ne m'a étonné dans mes voyages comme d'entendre dire par des
officiers de ma connaissance que Grenoble était une ville charmante,
pétillante d'esprit et où _les jolies femmes ne s'oubliaient pas._
La première fois que j'entendis ce propos, ce fut à table, chez le
général Moncey (aujourd'hui maréchal, duc de Conegliano), en 1802,
à Milan ou à Crémone; je fus si étonné que je demandai des détails
d'un côté de la table à l'autre: alors sous-lieutenant _riche_, 150
francs par mois, je ne doutais de rien. Mon exécration pour l'état de
mal au cœur et d'indigestion continue, auquel je venais seulement
d'échapper, était au comble. L'officier d'état-major soutint fort
bien son dire, il avait passé quinze ou dix-huit mois à Grenoble, il
soutenait que c'était la ville la plus agréable de la province, il
me cita mesdames Menand-Dulauron, Piat-Desvials, Tournus, Duchamps
de Montmort, les demoiselles Rivière (filles de l'aubergiste, rue
Montorge), les demoiselles Bailly, marchandes de modes, amies de mon
oncle, messieurs Drevon, Drevon l'aîné et Drevon la Pareille, M. Dolle
de la Porte-de-France[10], et, pour la société aristocrate (mot de
1800, remplacé par _ultra_, puis par légitimiste), M. le chevalier de
Marcieu, M. de Bailly.
Hélas! à peine avais-je entendu prononcer ces noms aimables! Mes
parents ne les rappelaient que pour déplorer leur folie, car ils
blâmaient tout, ils avaient la _jaunisse_, il faut le répéter pour
expliquer mon malheur d'une façon raisonnable. A la mort de ma mère,
mes parents désespérés avaient rompu toute relation avec le monde; ma
mère était l'âme et la gaieté de la famille, mon père, sombre, timide,
rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève (on y calcule et
jamais on n'y rit) et n'avait, ce me semble, jamais eu de relations
qu'à cause de ma mère. Mon grand-père, homme aimable, homme du monde,
l'homme de la ville dont la conversation était le plus recherchée par
tous, depuis l'artisan jusqu'au grand seigneur, depuis Mme
Barthélemy, cordonnière, femme d'esprit, jusqu'à M. le baron des
Adrets, chez qui il continua à dîner une fois par mois, percé jusqu'au
fond du cœur par la mort du seul être qu'il aimât et se voyant arrivé à
soixante ans, avait rompu avec le monde par dégoût de la vie. Ma seule
tante Elisabeth, indépendante et même riche (de la richesse de Grenoble
en 1789), avait conservé des maisons où elle allait faire sa partie
le soir (l'avant-souper, de 7 heures à 9). Elle sortait ainsi deux ou
trois fois la semaine et quelquefois, quoique remplie de respect pour
les droits paternels, par pitié pour moi, quand mon père était à Claix,
elle prétendait avoir besoin de moi et m'emmenait, comme son chevalier,
chez M_lle_ Simon, dans la maison neuve des Jacobins, laquelle mettait
un pied de rouge. Ma bonne tante me fit même assister à un grand
souper donné par M_lle_ Simon. Je me souviens encore de l'éclat des
lumières et de la magnificence du service; il y eut au milieu de la
table un surtout avec des statues d'argent. Le lendemain, ma tante
Séraphie me dénonça à mon père et il y eut une scène. Ces disputes,
fort polies dans la forme mais où l'on se disait de ces mots piquants
qu'on n'oublie pas, faisaient le seul amusement de cette famille morose
où mon mauvais sort m'avait jeté. Combien j'enviais le neveu de madame
Barthélemy, notre cordonnière!
Je souffrais, mais je ne voyais point les causes de tout cela,
j'attribuais tout à la méchanceté de mon père et de Séraphie. Il
fallait, pour être juste, voir des bourgeois bouffis d'orgueil et
qui veulent donner à leur _unique fils_, comme ils m'appelaient,
une éducation aristocratique. Ces idées étaient bien au-dessus de
mon âge, et d'ailleurs qui me les aurait données? Je n'avais pour
amis que Marion, la cuisinière, et Lambert, le valet de chambre de
mon grand-père, et sans cesse, m'entendant rire à la cuisine avec
eux, Séraphie me rappelait. Dans leur humeur noire, j'étais leur
unique occupation, ils décoraient cette vexation du nom d'éducation
et probablement étaient de bonne foi. Par ce contact continuel, mon
grand-père me communiqua sa vénération pour les lettres. Horace et
Hippocrate étaient bien d'autres hommes, à mes yeux, que Romulus,
Alexandre et Numa. M. de Voltaire était bien un autre homme que cet
imbécile de Louis XVI, dont il se moquait, ou ce roué de Louis XV, dont
il réprouvait les mœurs sales; il nommait avec dégoût _la_ du Barry,
et l'absence du mot _madame_, au milieu de nos habitudes polies, me
frappa beaucoup, j'avais horreur de ces êtres. On disait toujours: M.
de Voltaire, et mon grand-père ne prononçait ce nom qu'avec un sourire
mélangé de respect et d'affection.
Bientôt arriva la politique. Ma famille était des plus aristocrates de
la ville, ce qui fit que sur-le-champ je me sentis républicain enragé.
Je voyais passer les beaux régiments de dragons allant en Italie,
toujours quelqu'un était logé à la maison, je les dévorais des yeux;
or, mes parents les exécraient. Bientôt, les prêtres se cachèrent, il
y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de caché. La gloutonnerie
d'un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la
tête lorsqu'il mangeait du petit salé, me frappa[11] de dégoût.
(Nous avions d'excellent _petit salé_ que j'allais chercher à la cave
avec le domestique Lambert, il était conservé dans une pierre creusée
en bassin.) On mangeait, à la maison, avec une rare propreté et des
soins recherchés. On me recommandait, par exemple, de ne faire aucun
bruit avec la bouche. La plupart de ces prêtres, gens du commun,
produisaient ce bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le
pain d'une manière sale, il n'en fallait pas tant pour que ces gens-là,
dont la place était à ma gauche, me fissent horreur[12].
On guillotina un de nos cousins à Lyon (M. Senterre), et le sombre de
la famille et son état de haine et de mécontentement de toutes choses
redoubla.
Autrefois, quand j'entendais parler des joies naïves de l'enfance,
des étourderies de cet âge, du bonheur de la première jeunesse, le
seul véritable de la vie, mon cœur se serrait. Je n'ai rien connu de
tout cela; et bien plus, cet âge a été pour moi une époque continue de
malheur, et de haine, et de désirs de vengeance toujours impuissants.
Tout mon malheur peut se résumer en deux mots: jamais on ne m'a permis
de parler à un enfant de mon âge. Et mes parents, s'ennuyant beaucoup
par suite de leur séparation de toute société, m'honoraient d'une
attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie, si
gaie pour les autres enfants, j'étais méchant, sombre, déraisonnable,
_esclave_ en un mot, dans le pire sens du mot, et peu à peu je pris les
sentiments de cet état. Le peu de bonheur que je pouvais arracher était
préservé par le mensonge. Sous un autre rapport, j'étais absolument
comme les peuples actuels de l'Europe, mes tyrans me parlaient toujours
avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus
ferme alliée ôtait la religion[13]. J'avais à subir des homélies
continuelles sur l'amour paternel et les devoirs des enfants. Un jour,
ennuyé des paroles de mon père, je lui dis: «Si tu m'aimes tant,
donne-moi cinq sous par jour et laisse-moi vivre comme je voudrai.
D'ailleurs, sois bien sûr d'une chose, c'est que dès que j'aurai l'âge
je m'engagerai.»
Mon père marcha sur moi comme pour m'anéantir, il était hors de lui. «
_Tu n'es qu'un vilain impie_», me dit-il. Ne dirait-on pas l'empereur
Nicolas et la municipalité de Varsovie, dont on parle tant le jour où
j'écris (7 décembre 1835, Cività-Vecchia), tant il est vrai que toutes
les tyrannies se ressemblent.
Par un grand hasard, il me semble que je ne suis pas resté méchant,
mais seulement dégoûté pour le reste de ma vie des bourgeois, des
jésuites[14] et des hypocrites de toutes les espèces. Je fus
peut-être guéri de la méchanceté par mes succès de 1797, 98 et 99 et
la conscience de mes forces. Outre mes autres belles qualités, j'avais
un orgueil insupportable[15].
A vrai dire, en y pensant bien, je ne me suis pas guéri de mon horreur
peu raisonnable pour Grenoble; dans le vrai sens du mot, je l'ai
_oubliée._ Les magnifiques souvenirs de l'Italie, de Milan, ont tout
effacé.
Il ne m'est resté qu'un notable manque dans ma connaissance des hommes
et des choses. Tous les détails qui forment la vie de Chrysale dans
l'_École des Femmes_:
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats[16],
me font horreur... Si l'on veut me permettre une image _aussi
dégoûtante que ma sensation_, c'est comme l'odeur des huîtres pour un
homme qui a eu une effroyable indigestion d'huîtres.
Tous les faits qui forment la vie de Chrysale sont remplacés chez moi
par du romanesque. Je crois que celle tache dans mon télescope a été
utile pour mes personnages de roman, il y a une sorte de bassesse
bourgeoise qu'ils ne peuvent avoir, et pour l'auteur ce serait
parler le _chinois_, qu'il ne sait pas. Ce mot: bassesse bourgeoise,
n'exprime qu'une nuance, cela sera peut-être bien obscur en 1880.
Grâce aux journaux, le bourgeois provincial devient rare, il n'y a
plus de _mœurs d'état_: un jeune homme élégant de Paris, avec lequel
je me rencontrais en compagnie fort gaie, était fort bien mis, sans
affectation, et dépensait 8 ou 10.000 francs. In jour je demandai:
«Que fait-il?
--C'est un avoué (procureur) fort occupé», me dit-on.
Je citerai donc, comme exemple de la bassesse bourgeoise, le style de
mon excellent ami M. Fauriel (de l'Institut), dans son excellente _Vie
de Dante_, imprimée en 1834 dans la _Revue de Paris._ Mais, hélas!
où seront ces choses en 1880? Quelque homme d'esprit écrivant bien
se sera emparé des profondes recherches de l'excellent Fauriel, et
les travaux de ce bon bourgeois si consciencieux seront complètement
oubliés. Il a été le plus bel homme de Paris. Madame Condorcet (Sophie
Grouchy), grande connaisseuse, se l'adjugea, le bourgeois Fauriel eut
la niaiserie de l'aimer, et en mourant, vers 1820, je crois, elle lui a
laissé 1.200 francs de rente, comme à un laquais. Il a été profondément
humilié. Je lui dis, quand il me donna dix pages pour l'_Amour_,
aventures arabes: «Quand on a affaire à une princesse ou à une femme
trop riche, il faut la battre, ou l'amour s'éteint.» Ce propos lui fit
horreur, et il le dit sans doute à la petite mademoiselle Clarke, qui
est faite comme un point d'interrogation, comme Pope. Ce qui fit que,
peu après, elle me fit faire une réprimande par un nigaud de ses amis
(M. Augustin Thierry, membre de l'Institut), et je la plantai là. Il
y avait une jolie femme dans cette société, madame Belloc, mais elle
faisait l'amour avec un autre point d'interrogation, noir et crochu,
mademoiselle de M....; et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes.
[Footnote 1: Le _chapitre IX_ est le chapitre VII du manuscrit (fol. 122 à
144).--Écrit à Cività-Vecchia, les 6 et 7 décembre 1835.]
[Footnote 2: ... _la passion d'administrer la Ville de Grenoble au profit des
Bourbons ..._--Chérubin Beyle, le père de Stendhal, nommé adjoint au
maire de Grenoble le 29 septembre 1803, était encore en fonctions lors
de l'avènement de Louis XVIII. Il fut remplacé en 1816 par le marquis
de Pina, qui devint la même année maire de la ville.]
[Footnote 3: ... _sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac._--Suit un
plan des environs au midi de Grenoble. En «A, pont en fil de fer établi
vers 1826;--B, pont de Claix, fort remarquable, à plein cintre;--C,
citadelle;--G, place Grenette;--D, rocher de Comboire, à pic sur le
Drac, lequel est fort rapide, rocher et bois remplis de renards;--R,
maison de campagne qui joua le plus grand rôle dans mon enfance, que
j'ai revue en 1828, vendue à un général».--Le pont suspendu sur le
Drac, dit _pont de Sussenage_, remplaça en 1826 le _bac de Seyasins_,
dont Stendhal parle un peu plus loin.]
[Footnote 4: ... _mais bientôt je découvris ..._--Variante; «_Trouvai._»]
[Footnote 5: _Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire ..._--En
surcharge: «Bientôt après, je volai des volumes.»]
[Footnote 6: _Nous passions toujours les_ fériés _à Claix ..._--C'est-à-dire
vacances. Nom latin francisé.]
[Footnote 7: _Rien ne m'était si odieux ..._--Le reste de la ligne a été
laissé en blanc et marqué d'une +.]
[Footnote 8: ... _Ginès de Panamone a enlevé l'âne._--Suit un grossier croquis
de Sancho Pança sur son âne.]
[Footnote 9: ... _petite salle de verdure ... enceinte de murs._--Suit un plan
de la propriété de Claix, avec la mention: «Ce clos a six journaux de
600 toises.»]
[Footnote 10: ... _M. Dolle de la Porte-de-France ..._--Jean-Baptiste Dolle
le jeune, qui avait construit à grands frais, au-dessus du rocher
de la Porte-de-France, un beau jardin d'agrément. (Voir J. Vellein,
_L'habitation de plaisance d'un grenoblois au XVIIIe siècle.
Les Jardins Dolle._ Grenoble, 1896, br. in-8°.) Ces jardins sont
aujourd'hui la propriété de la Ville de Grenoble; ils sont loués au
Syndicat d'initiative de Grenoble, qui en a fait à nouveau une belle
promenade publique.]
[Footnote 11: ... _me frappa ..._--Ce mot est marqué d'une croix. Il était
certainement destiné à être corrigé.]
[Footnote 12: ... _me fissent horreur._--Ms.: «_Fît_».--Le bas du fol.
138 est occupé par deux plans: 1° «Voici le plan de la table chez
mon grand-père, où j'ai mangé de 7 ans à 16 et demi»;--2° «Voici
la salle-à-manger.» Celle-ci possède de nombreux dégagements: «D,
porte sur le petit escalier tournant»; «R, porte de la cuisine»; «E,
grand passage conduisant dans l'autre maison sur la place Grenette»;
«N, entrée de la chambre de Lambert»; «T, grande porte sur le grand
escalier», «très beau»; «K, porte de la chambre de mon grand-père.»
(Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]
[Footnote 13: ... _leur plus ferme alliée était la religion._--Ms.: «_Gion._»]
[Footnote 14: ... _des jésuites..._--Ms.: «_Tejé._»]
[Footnote 15: ... _j'avais un orgueil insupportable._--Le fol. 141 commence de
la manière suivante: «Quand j'arrivai à l'École centrale (en l'an V, je
crois), dès l'année suivante je remportai des premiers prix, peut-être
y a-t-il mémoire de cela dans les papiers du _Département_ (depuis,
préfecture). Quand j'arrivai à l'École centrale, j'y apportai tous ces
vices abominables, dont je fus guéri à coups de poing.» Stendhal a
ajouté dans la marge: «Renvoyé à l'article: École centrale.»]
[Footnote 16: _Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats._--Stendhal a
voulu dire: «_les Femmes Savantes_» (Acte II, scène VII).]