HELENE, DUPONT, PUIS MADAME PREVOST
DUPONT
La colère m'aveuglait! S'il était resté une minute de plus, je lui
aurais rentré les mots dans la gorge. Bandit! vaurien!! Canaille,
va!!!... (Un temps, il regarde Hélène) La pauvre femme, la
malheureuse!... reniée, volée, chassée!... Non, mais quelle honte.
C'est à ne pas croire ces choses-là!... (Un temps, il s'approche
d'Hélène qui pleure doucement) Madame Charbonnier, ne pleurez pas comme
ça... vous me faites de la peine.
HELENE
Mon brave Dupont!
DUPONT
Oui, je suis là. Je vous défendrai, moi!
HELENE
Mais vous ne pouvez rien faire... Il va revenir demain matin... pour me
chasser avec mon pauvre petit!
DUPONT
Ah ça! Jamais! Il me passerait plutôt sur le corps!
HELENE
Si c'est son droit, il faudra bien que je parte.
DUPONT
Bons sens de bon sens! Et je serai là impuissant! Je ne pourrai pas les
en empêcher... Ah, ça ne peut pas être, il faut que je cherche... que
je trouve quelque chose...
HELENE
Vous ne trouverez rien, hélas!
DUPONT
Je vais essayer...
Mme Prévost entre, le petit garçon endormi dans les bras. Toutes les
répliques suivantes se disent à voix basse.
MADAME PREVOST
Chut! Le petit dort.
DUPONT, soudain calmé
Pauvre gosse...
HELENE
Mettez-le, sur le lit, tenez...
MADAME PREVOST
C'est ça!... (Elles couchent l'enfant délicatement) Là!...
HELENE
Je le déshabillerai tout à l'heure.
MADAME PREVOST
Il s'est endormi justement comme nous finissions de manger...
maintenant il en a pour jusqu'à de main matin.
DUPONT
Moi, je vais m'en aller... (à Hélène) Je vais vous quitter, madame
Charbonnier.
HELENE
Oui, voici la nuit qui avance.
DUPONT, tendant la main
Au revoir.
HELENE
Au revoir, Dupont.
DUPONT
Je serai là demain à la première heure.
HELENE, soudain angoissée
Oh, oui! ne me laissez pas seule demain?
DUPONT
Comptez sur moi.
MADAME PREVOST
Bonsoir!
HELENE
Bonsoir! (vivement) Merci bien, madame Prévost.
MADAME PREVOST
Oh, il n'y a pas de quoi...
Ils sortent.
HELENE, après un temps d'immobilité
Demain!... (elle range machinalement, puis elle s'arrête et éclate en
sanglots) Oh, c'est affreux!... (Elle pleure, puis va vers le lit et
regarde l'enfant) Mon pauvre petit! demain, on sera dans la rue, tous
les deux!... (elle continue de pleurer. Son désespoir doit aller
croissant de minutes en minutes. Elle va, vient, s'assoit, se lève,
prononce des mots inintelligibles au milieu de ses larmes. Elle prend
sur la commode, la photographie du défunt) Oh, mon pauvre vieux! on
était si heureux!... et maintenant c'est fini... J'ai pu rien!...
J'suis toute seule!... (Elle pose la photographie et reprend sa marche.
Elle fait tomber les pincettes, les ramasse, puis fixe étrangement le
réchaud de charbon de bois). Oh!... (Elle ne pleure plus, mais son
visage exprime une secrète terreur) Non! non!... (Elle recule vers
l'autre extrémité de la pièce sans quitter des yeux le fourneau) Non!
j'peux pas!... pour mon p'tit, j'peux pas. (Il y a lutte en elle. Elle
examine autour d'elle, les yeux agrandis de terreur. Soudain, elle se
décide). Si, si, il le faut! (Ses gestes sont d'un automate. Elle
remplit de charbon le réchaud et le porte au milieu de la pièce. Elle
prend des draps dans l'armoire, les pend devant la porte et la fenêtre,
puis, après un dernier recul, elle s'allonge en sanglotant, près de
l'enfant, sur le lit) Oh, mon p'tit! mon p'tit! mon p'tit! (Ces
derniers mots doivent être une sorte de clameur farouche où l'instinct
lutte encore contre l'horreur et la désespérance. C'est le hurlement
d'agonie de la bête humaine).
RIDEAU
Grande Imp du Centre -- Herbin, Montluçon.
End of Project Gutenberg's C'est la loi!, by Max du Veuzit and George Lomelar