HELENE, DUPONT, LOUIS CHARBONNIER, LA CONCIERGE
HELENE, à la concierge, sans voir Louis
Qu'est-ce que c'est?
LA CONCIERGE
C'est un jeune homme qui... Je sais pas trop ce qu'il me raconte! Il
prétend qu'il est le neveu de monsieur Charbonnier.
HELENE
Le neveu de Léon? (Elle va vers la porte).
LOUIS, se montrant
Bonsoir la compagnie!
HELENE, le reconnaissant
Ah! c'est vous!
LOUIS
C'est moi! (à la concierge) Vous voyez bien, la petite mère, que je ne
blaguais pas: on me connaît ici.
LA CONCIERGE
Je ne savais pas, moi! Vous me dites un tas d'histoires.
LOUIS
C'est bon! vous frappez pas!
La concierge sort.
HELENE, à Louis
Qu'est-ce que vous voulez?
LOUIS
Ce que je veux?... Vous vous en doutez bien!
HELENE
Du tout.
LOUIS, ricanant
Vraiment! Alors, il paraît que vous ne m'attendiez pas... Vous ne
pensiez plus à moi... C'est pour ça, sans doute, que vous ne m'avez pas
prévenu de la mort de mon oncle?
HELENE
En effet! Je vous avais complètement oublié... au milieu de ce malheur,
n'est-ce pas. Et puis, je ne vous ai vu qu'une fois seulement, il y a
trois ans. Vous savez bien que mon pauvre défunt ne voulait pas vous
voir.
LOUIS, railleur
Oui, il n'avait pas le sentiment de la famille très développé.
HELENE
C'est-à-dire que votre conduite...
LOUIS
Ma conduite! Il aurait fallu pour lui faire plaisir que je serve
d'exemple aux fils à papa! C'était pas dans mon tempérament. Chacun sa
vocation, pas vrai!
DUPONT, haussant les épaules
La vôtre était de ne rien faire, je crois!
LOUIS, s'en s'émouvoir
Ah! Monsieur me connaît?
DUPONT
Et pas brillamment encore!
LOUIS
Tout le monde ne peut pas gagner le prix Montyon.
HELENE
Enfin, tout ça ne me dit pas qu'est-ce que vous venez faire chez moi?
LOUIS
Pardon, chez mon oncle.
HELENE
Vous dites?
LOUIS, appuyant
Je dis chez mon oncle!
DUPONT, bourru
Ici, vous êtes chez Madame Charbonnier.
LOUIS
A savoir, mon petit!... Le propriétaire m'a encore affirmé tantôt que
le loyer était au nom de mon oncle. (A Hélène) C'est-y vrai?
HELENE
Eh bien, oui il est à son nom! Mais qu'est-ce que ça peut vous faire.
LOUIS
Qu'est-ce que ça peut me faire? (riant) Ah! Ah! elle est bien bonne,
celle-là?
HELENE
Enfin je ne comprends pas...
LOUIS
On va vous expliquer ça en douceur, ma petite dame... Dites-moi
seulement, me reconnaissez-vous bien pour être le neveu de Léon
Charbonnier qui a été tué samedi à l'usine?
HELENE
Mais...
LOUIS
Répondez? Oui ou non, c'est-y bien moi?
HELENE
Oui, sans doute!
LOUIS, triomphant
Alorss...
HELENE
Alors?
LOUIS
Mon oncle est mort et à moi seul, je représente toute sa famille...
c'est clair, hein?
DUPONT, qui commence à comprendre
Ah ça!
HELENE, s'inquiétant, mais prête à la défensive
Où voulez-vous en venir?
LOUIS
A ceci tout simplement: je suis le plus proche parent de Léon
Charbonnier et en cette qualité j'hérite de lui. Tout ce qui est ici
m'appartient.
HELENE, haussant la voix
Comment ça vous appartient?
DUPONT
Par exemple!
LOUIS
Oui: m'appartient! Je suis chez moi, ici.
HELENE
Eh bien, et moi?
LOUIS
Vous? J'ai pas besoin de vous connaître.
HELENE
Et mon petit Charles, alors?
LOUIS
Connais pas non plus, le môme!
DUPONT
Mais vous êtes fou, mon pauvre garçon.
LOUIS
Pas tant que ça! Je connais mes droits.
HELENE
Vos droits!
LOUIS
Oui, mes droits! Ca vous chiffonne un peu de voir que j'hérite. Je
comprends ça! C'est toujours embêtant de restituer ce qu'on a pris
l'habitude de considérer comme étant à soi.
HELENE
Tout est à moi et à mon fils ici!
LOUIS
Allez dire ça aux hommes de justice ou au commissaire de police, ils se
ficheront de vous... Tenez, j'en viens de chez le commissaire de police
et savez-vous ce qu'il m'a dit?
DUPONT
Je sus bien sûr qu'il ne vous a pas donné raison.
LOIUS
Que si donc! Il m'a même dit que si Madame refusait de laisser la place
libre, je pouvais appeler les agents.
HELENE
C'est impossible!
DUPONT
Ce serait une infamie!
LOUIS
Mais non! il n'y a pas d'infamie, c'est la loi tout bonnement.
DUPONT
La loi! C'en est trop! La loi ne peut pas autoriser une pareille
injustice? Ce n'est donc pas suffisant que la société permette aux
patrons de ne donner aucun secours aux compagnes des ouvriers qui
meurent à leur travail, il faudrait encore qu'elle autorise un parent
éloigné, presqu'un inconnu, à venir voler les pauvres meubles, tout
l'avoir d'une femme restant sans ressources et sans défense.
HELENE
Non! Non! La loi ne peut pas dire que quelque chose, ici, appartient à
cet homme.
LOUIS
Mais si, elle le dit, parce qu'elle dit que vous n'êtes pas même
considérée comme une servante à qui on doit des gages et une indemnité.
Je connais mon affaire!
HELENE, avec un sanglot
C'est injuste! C'est monstrueux!
DUPONT
Oui, c'est monstrueux! Ceux qui font les lois et ceux qui les
interprètent sont donc bêtes et méchants! On ne trouvera donc jamais
des hommes d'assez grand coeur pour distinguer dans la loi, ce qu'il y
a de bon ou de mauvais suivant les cas! Pour juger un assassin et le
condamner, on exige un jury, et pour reconnaître les droits d'une mère
malheureuse et d'un enfant irresponsable, avant de les jeter dans la
misère, dans le ruisseau, on ne fera pas même une enquête, on ne
demandera l'avis de personne! Derrière ce mot "la Loi" qu'on lui jette
à la figure, sans explication, on se cache sans scrupule pour commettre
le plus lâche des abandons et le plus coupable des vols.
HELENE, lamentablement, touchant ou indiquant chaque meuble
Mais, enfin, cette commode... cette horloge, on les a achetés à
l'anniversaire de la naissance du petit... Cette table... cette table,
Charbonnier me l'a offerte pour ma fête... le buffet, nous avons
économisé pendant un an pour pouvoir le payer... le linge qui est dans
l'armoire c'est moi-même qui l'ai cousu de mes mains... Et on vient
dire aujourd'hui que tout ça n'est pas à moi.
Elle pleure la tête dans ses mains.
DUPONT
Au nom de la loi, voler une femme sans soutien et un enfant sans
défense, quelle honte pour la société!
LOUIS
Eh bien, vous en faites rien du chichi!
DUPONT
Taisez-vous, malheureux, vous devriez rougir. Un homme de votre âge, en
pleine force, qui vient dépouiller une malheureuse et son enfant!
LOUIS, s'échauffant
Ah, ça! à la fin, vous m'embêtez, vous! Je ne réclame que ce qui
m'appartient. Si vous trouvez que la loi est mal faite, allez vous en
plaindre à ceux qui la font.
DUPONT
Oh, si la souffrance des faibles pouvait être entendue, comme on la
changerait bien vite, cette loi!
LOUIS
En attendant ne vous en prenez pas à moi... Je ne la connais pas, moi,
cette femme-là. Je ne cherche pas plus à la dépouiller qu'à lui faire
un cadeau. Je ne demande que mon dû!... Je n'ai pas un si mauvais coeur
que ça! Elle peut bien emporter ce qui est à elle.
DUPONT
Tout, est à elle, ici! Venir le lui prendre, c'est voler.
LOUIS
Oh, ça!
DUPONT
Oui! tout est à elle et vous n'aurez rien. Moi, Dupont, je vous défends
de toucher à quoi que ce soit! Cette femme et son enfant resteront ici
tant qu'ils pourront payer le loyer.
LOUIS
Elle n'a pas le droit de rester malgré moi. La loi...
DUPONT, l'interrompant
La loi, ça m'est égal! Je ne connais que la justice.
LOUIS
Nous verrons bien si...
DUPONT, s'avançant vers lui menaçant
Et vous, je vous engage à partir si vous ne voulez pas avoir affaire à
moi.
LOUIS, reculant
Mais...
DUPONT
Allez-vous-en, misérable, j'y vois plus!
LOUIS
Je pars mais...
DUPONT
Vas-tu fiche le camp!
LOUIS
... je reviendrai demain matin.
DUPONT
Mais fous le camp, donc!
LOUIS, menaçant
Ah, nous verrons bien! (sur le seuil) A demain!!
Il sort.