SCENE V

HELENE, DUPONT, LOUIS CHARBONNIER, LA CONCIERGE

HELENE, à la concierge, sans voir Louis

Qu'est-ce que c'est?

LA CONCIERGE

C'est un jeune homme qui... Je sais pas trop ce qu'il me raconte! Il

prétend qu'il est le neveu de monsieur Charbonnier.

HELENE

Le neveu de Léon? (Elle va vers la porte).

LOUIS, se montrant

Bonsoir la compagnie!

HELENE, le reconnaissant

Ah! c'est vous!

LOUIS

C'est moi! (à la concierge) Vous voyez bien, la petite mère, que je ne

blaguais pas: on me connaît ici.

LA CONCIERGE

Je ne savais pas, moi! Vous me dites un tas d'histoires.

LOUIS

C'est bon! vous frappez pas!

La concierge sort.

HELENE, à Louis

Qu'est-ce que vous voulez?

LOUIS

Ce que je veux?... Vous vous en doutez bien!

HELENE

Du tout.

LOUIS, ricanant

Vraiment! Alors, il paraît que vous ne m'attendiez pas... Vous ne

pensiez plus à moi... C'est pour ça, sans doute, que vous ne m'avez pas

prévenu de la mort de mon oncle?

HELENE

En effet! Je vous avais complètement oublié... au milieu de ce malheur,

n'est-ce pas. Et puis, je ne vous ai vu qu'une fois seulement, il y a

trois ans. Vous savez bien que mon pauvre défunt ne voulait pas vous

voir.

LOUIS, railleur

Oui, il n'avait pas le sentiment de la famille très développé.

HELENE

C'est-à-dire que votre conduite...

LOUIS

Ma conduite! Il aurait fallu pour lui faire plaisir que je serve

d'exemple aux fils à papa! C'était pas dans mon tempérament. Chacun sa

vocation, pas vrai!

DUPONT, haussant les épaules

La vôtre était de ne rien faire, je crois!

LOUIS, s'en s'émouvoir

Ah! Monsieur me connaît?

DUPONT

Et pas brillamment encore!

LOUIS

Tout le monde ne peut pas gagner le prix Montyon.

HELENE

Enfin, tout ça ne me dit pas qu'est-ce que vous venez faire chez moi?

LOUIS

Pardon, chez mon oncle.

HELENE

Vous dites?

LOUIS, appuyant

Je dis chez mon oncle!

DUPONT, bourru

Ici, vous êtes chez Madame Charbonnier.

LOUIS

A savoir, mon petit!... Le propriétaire m'a encore affirmé tantôt que

le loyer était au nom de mon oncle. (A Hélène) C'est-y vrai?

HELENE

Eh bien, oui il est à son nom! Mais qu'est-ce que ça peut vous faire.

LOUIS

Qu'est-ce que ça peut me faire? (riant) Ah! Ah! elle est bien bonne,

celle-là?

HELENE

Enfin je ne comprends pas...

LOUIS

On va vous expliquer ça en douceur, ma petite dame... Dites-moi

seulement, me reconnaissez-vous bien pour être le neveu de Léon

Charbonnier qui a été tué samedi à l'usine?

HELENE

Mais...

LOUIS

Répondez? Oui ou non, c'est-y bien moi?

HELENE

Oui, sans doute!

LOUIS, triomphant

Alorss...

HELENE

Alors?

LOUIS

Mon oncle est mort et à moi seul, je représente toute sa famille...

c'est clair, hein?

DUPONT, qui commence à comprendre

Ah ça!

HELENE, s'inquiétant, mais prête à la défensive

Où voulez-vous en venir?

LOUIS

A ceci tout simplement: je suis le plus proche parent de Léon

Charbonnier et en cette qualité j'hérite de lui. Tout ce qui est ici

m'appartient.

HELENE, haussant la voix

Comment ça vous appartient?

DUPONT

Par exemple!

LOUIS

Oui: m'appartient! Je suis chez moi, ici.

HELENE

Eh bien, et moi?

LOUIS

Vous? J'ai pas besoin de vous connaître.

HELENE

Et mon petit Charles, alors?

LOUIS

Connais pas non plus, le môme!

DUPONT

Mais vous êtes fou, mon pauvre garçon.

LOUIS

Pas tant que ça! Je connais mes droits.

HELENE

Vos droits!

LOUIS

Oui, mes droits! Ca vous chiffonne un peu de voir que j'hérite. Je

comprends ça! C'est toujours embêtant de restituer ce qu'on a pris

l'habitude de considérer comme étant à soi.

HELENE

Tout est à moi et à mon fils ici!

LOUIS

Allez dire ça aux hommes de justice ou au commissaire de police, ils se

ficheront de vous... Tenez, j'en viens de chez le commissaire de police

et savez-vous ce qu'il m'a dit?

DUPONT

Je sus bien sûr qu'il ne vous a pas donné raison.

LOIUS

Que si donc! Il m'a même dit que si Madame refusait de laisser la place

libre, je pouvais appeler les agents.

HELENE

C'est impossible!

DUPONT

Ce serait une infamie!

LOUIS

Mais non! il n'y a pas d'infamie, c'est la loi tout bonnement.

DUPONT

La loi! C'en est trop! La loi ne peut pas autoriser une pareille

injustice? Ce n'est donc pas suffisant que la société permette aux

patrons de ne donner aucun secours aux compagnes des ouvriers qui

meurent à leur travail, il faudrait encore qu'elle autorise un parent

éloigné, presqu'un inconnu, à venir voler les pauvres meubles, tout

l'avoir d'une femme restant sans ressources et sans défense.

HELENE

Non! Non! La loi ne peut pas dire que quelque chose, ici, appartient à

cet homme.

LOUIS

Mais si, elle le dit, parce qu'elle dit que vous n'êtes pas même

considérée comme une servante à qui on doit des gages et une indemnité.

Je connais mon affaire!

HELENE, avec un sanglot

C'est injuste! C'est monstrueux!

DUPONT

Oui, c'est monstrueux! Ceux qui font les lois et ceux qui les

interprètent sont donc bêtes et méchants! On ne trouvera donc jamais

des hommes d'assez grand coeur pour distinguer dans la loi, ce qu'il y

a de bon ou de mauvais suivant les cas! Pour juger un assassin et le

condamner, on exige un jury, et pour reconnaître les droits d'une mère

malheureuse et d'un enfant irresponsable, avant de les jeter dans la

misère, dans le ruisseau, on ne fera pas même une enquête, on ne

demandera l'avis de personne! Derrière ce mot "la Loi" qu'on lui jette

à la figure, sans explication, on se cache sans scrupule pour commettre

le plus lâche des abandons et le plus coupable des vols.

HELENE, lamentablement, touchant ou indiquant chaque meuble

Mais, enfin, cette commode... cette horloge, on les a achetés à

l'anniversaire de la naissance du petit... Cette table... cette table,

Charbonnier me l'a offerte pour ma fête... le buffet, nous avons

économisé pendant un an pour pouvoir le payer... le linge qui est dans

l'armoire c'est moi-même qui l'ai cousu de mes mains... Et on vient

dire aujourd'hui que tout ça n'est pas à moi.

Elle pleure la tête dans ses mains.

DUPONT

Au nom de la loi, voler une femme sans soutien et un enfant sans

défense, quelle honte pour la société!

LOUIS

Eh bien, vous en faites rien du chichi!

DUPONT

Taisez-vous, malheureux, vous devriez rougir. Un homme de votre âge, en

pleine force, qui vient dépouiller une malheureuse et son enfant!

LOUIS, s'échauffant

Ah, ça! à la fin, vous m'embêtez, vous! Je ne réclame que ce qui

m'appartient. Si vous trouvez que la loi est mal faite, allez vous en

plaindre à ceux qui la font.

DUPONT

Oh, si la souffrance des faibles pouvait être entendue, comme on la

changerait bien vite, cette loi!

LOUIS

En attendant ne vous en prenez pas à moi... Je ne la connais pas, moi,

cette femme-là. Je ne cherche pas plus à la dépouiller qu'à lui faire

un cadeau. Je ne demande que mon dû!... Je n'ai pas un si mauvais coeur

que ça! Elle peut bien emporter ce qui est à elle.

DUPONT

Tout, est à elle, ici! Venir le lui prendre, c'est voler.

LOUIS

Oh, ça!

DUPONT

Oui! tout est à elle et vous n'aurez rien. Moi, Dupont, je vous défends

de toucher à quoi que ce soit! Cette femme et son enfant resteront ici

tant qu'ils pourront payer le loyer.

LOUIS

Elle n'a pas le droit de rester malgré moi. La loi...

DUPONT, l'interrompant

La loi, ça m'est égal! Je ne connais que la justice.

LOUIS

Nous verrons bien si...

DUPONT, s'avançant vers lui menaçant

Et vous, je vous engage à partir si vous ne voulez pas avoir affaire à

moi.

LOUIS, reculant

Mais...

DUPONT

Allez-vous-en, misérable, j'y vois plus!

LOUIS

Je pars mais...

DUPONT

Vas-tu fiche le camp!

LOUIS

... je reviendrai demain matin.

DUPONT

Mais fous le camp, donc!

LOUIS, menaçant

Ah, nous verrons bien! (sur le seuil) A demain!!

Il sort.

C'est la loi! · 第 4 / 5 章