XVI

Ainsi a disparu cette monarchie qui, tout à l'heure encore, semblait

si bien assise. Elle est tombée, sans que sa chute ait été préparée

ou provoquée par quelque événement intérieur ou extérieur, tel que

les ordonnances de Juillet en 1830 ou la défaite de Sedan en 1870.

Elle a été vaincue, sans qu'il y ait eu bataille, car certes on ne

peut donner ce nom aux échauffourées partielles qui, en trois jours,

n'ont coûté la vie qu'à 72 soldats et 289 émeutiers. Un effet sans

cause, a-t-on pu dire. Aucune histoire ne laisse une impression

plus triste, et je ne vois pas quel parti y trouverait sujet de

s'enorgueillir. Heures humiliantes et vraiment maudites, où les plus

vives intelligences sont obscurcies, les plus fermes caractères

ébranlés, les plus pures renommées ternies; où personne, pas plus

dans un camp que dans l'autre, ne sait ce qu'il fait ni ne fait ce

qu'il veut; où, chez les individus comme dans les masses, tout est

aveuglement ou défaillance. Ces misères, je les ai mises à nu à

mesure que je les rencontrais: je n'ai aucun goût à y revenir, pour

en dresser le long catalogue et y trouver la preuve que presque tout

le monde a failli. J'aimerais mieux pouvoir les couvrir par l'excuse

du trouble général.

Est-ce à dire qu'à mes yeux toutes les fautes soient égales? Non: il

en est qui ont été plus néfastes que d'autres. Du côté du pouvoir,

la faute capitale a été sans contredit le changement du ministère

en pleine émeute. Tout ce qui a suivi--l'ordre de cesser la lutte

armée, les défaillances des généraux et la démoralisation du

soldat, l'absence de tout gouvernement, les Tuileries ouvertes aux

conseillers les moins autorisés et les plus suspects, l'abdication,

le désarroi de la Chambre, le libre passage laissé aux envahisseurs

du Palais-Bourbon--n'a été que la conséquence logique, fatale, de

cette première faute. Du côté adverse, également, il est facile

de dire où sont les principaux coupables. Dans l'opposition

parlementaire, il serait puéril de s'en prendre aux radicaux qui

suivaient leur voie; les coupables sont les dynastiques qui, contre

leurs convictions et leurs intérêts, sans la justification d'une

grande cause à défendre, par impatience de renverser le ministère,

ont contracté des alliances, employé des moyens d'attaque, provoqué

des agitations, par lesquels la monarchie elle-même se trouvait

mise en péril. Si, du Parlement, on descend dans la rue, ce n'est

pas contre les tapageurs de profession qu'il faut s'indigner,--ils

étaient dans leur rôle, et, d'ailleurs, livrés à eux-mêmes, ils

n'eussent rien pu;--c'est contre cette garde nationale qui, par

sottise encore plus que par passion, a protégé, enhardi l'émeute,

découragé, désorganisé la défense. L'opposition dynastique avait

préparé la révolution; la garde nationale l'a faite; aucune d'elles

ne la prévoyait ni ne la voulait.

D'ordinaire, toute révolution est suivie d'une période plus ou moins

longue d'illusions. Après celle de février 1848, rien de pareil. Le

sentiment qui domine dans le pays, c'est la consternation[602].

On se soumet, sans doute, au fait accompli, avec une facilité et

une promptitude qui prouvent combien l'habitude des changements de

gouvernement a détruit tout point d'honneur de fidélité; mais on

le fait tête basse, coeur serré; jamais victoire populaire n'a eu

un lendemain plus morne, plus lugubre. Et ce n'est pas chez ceux

que je signalais tout à l'heure comme les principaux auteurs de

cette révolution,--dans l'opposition dynastique ou dans la garde

nationale,--que cette tristesse et cette angoisse sont le moins

visibles. Ils ont l'air penaud et désolé d'enfants ayant brisé par

mégarde le jouet qu'ils maniaient trop rudement. Cette consternation

si générale n'est-elle pas la manifestation la plus significative du

regret--faut-il dire du remords--qu'éveillait chez tous la chute de

la monarchie?

[Note 602: On peut invoquer à ce propos le témoignage peu suspect de

deux membres du gouvernement provisoire. M. Louis Blanc a écrit que

«les départements avaient appris l'avènement de la république avec

une sorte de stupeur». M. de Lamartine, parlant des premiers jours

qui ont suivi la révolution, leur a reconnu «un caractère de trouble,

de doute, d'horreur et d'effroi qui ne se présenta peut-être jamais

au même degré dans l'histoire des hommes».]

J'ose dire qu'avec le temps ce regret ne s'est pas affaibli. Non,

sans doute, qu'on ait cessé d'apercevoir, à distance, ce qui pouvait

manquer à la monarchie de Juillet,--et l'on me rendra cette justice

que, pour ma part, je n'ai cherché à voiler aucune de ses faiblesses

organiques ou de ses fautes de conduite;--non surtout que personne

puisse aujourd'hui songer à restaurer de toutes pièces un régime qui

ne s'adapterait plus à un état social radicalement changé; mais,

mieux que jamais, on se rend compte que ces dix-huit années ont

été, pour la France, une époque heureuse et honorable, époque de

scrupuleuse légalité, de liberté sage, de prospérité économique, de

diplomatie habile et prudente. Il ne se trouve plus personne pour

prendre au sérieux les déclamations de l'opposition d'alors sur le

pouvoir personnel de Louis-Philippe ou sur les humiliations de sa

politique étrangère; n'a-t-on pas vu depuis ce que sont un vrai

pouvoir personnel et une réelle humiliation extérieure? Quant aux

maladies sociales ou morales dont le pays avait, en effet, souffert

sous la monarchie de Juillet, on ne voit pas qu'elles aient été

guéries sous les régimes suivants; elles ont été plutôt aggravées.

De même, des grands problèmes qu'on reproche au gouvernement du roi

Louis-Philippe de n'avoir pas su résoudre, on cherche vainement quel

est celui dont ses successeurs se sont tirés plus heureusement.

On critiquait le «parlementarisme» d'alors; préfère-t-on celui

d'aujourd'hui? On blâmait le régime censitaire de n'avoir pas fait à

la démocratie sa part; estime-t-on qu'on soit mieux fixé maintenant

sur ce que doit être cette part, et a-t-on beaucoup gagné à se

précipiter à l'aveugle dans la voie où, avant 1848, on s'engageait

trop timidement?

C'est qu'en effet, pour apprécier équitablement un gouvernement, le

mieux est de le rapprocher de ceux qui l'ont précédé ou suivi. À

le considérer seul, on risque d'être trop exclusivement frappé par

les imperfections qui sont la condition inévitable de toute oeuvre

humaine et, encore plus, de toute oeuvre politique. Je me permets

donc de recommander cette méthode de rapprochement à ceux qui,

de la lecture de ce livre, auraient surtout emporté l'impression

des fautes commises. Je crois leur avoir fourni l'un des éléments

de la comparaison à faire, en leur présentant un exposé sincère

des événements accomplis de 1830 à 1848; ils trouveront ailleurs

l'histoire des autres périodes. À eux ensuite de conclure. Je

me bornerai seulement à leur indiquer le criterium auquel ils

pourraient se rattacher. D'ordinaire, c'est par la fin qu'on juge

une entreprise; or, les gouvernements qui se sont succédé en France,

dans ce siècle, monarchies, empires, républiques, ont tous échoué;

pas un qui ne soit tombé à son tour. On ne saurait donc leur demander

ce qu'ils sont devenus eux-mêmes; mais ne peut-on pas leur demander

ce qu'est devenue la France en leurs mains, dans quel état ils l'ont

laissée à l'heure de leur chute? Je ne pense pas que la monarchie

de Juillet ait à redouter une question ainsi posée. Elle a laissé,

en tombant, une nation ayant contracté l'habitude et pris le goût

de la liberté réglée dont la Restauration lui avait fait commencer

l'apprentissage. Elle a laissé un pays riche, dont quelques embarras

budgétaires passagers n'empêchaient pas le rapide développement

économique, dont toutes les forces productives, prudemment ménagées,

étaient demeurées intactes, et qui avait préparé les progrès de

l'avenir sans le grever. Enfin, au point de vue de la grandeur

nationale, le principal après tout, elle peut montrer avec plus

de confiance encore le résultat de ses dix-huit années: l'Algérie

conquise; les traités de 1815 annulés dans une de leurs clauses les

plus directement hostiles à la France, par la dislocation du royaume

des Pays-Bas et par l'érection, sous notre patronage, d'un royaume

belge, indépendant et neutre; à la suite et comme le prolongement

de la Belgique, toute une ceinture d'États constitutionnels, nos

clients naturels, se formant ou se préparant sur nos frontières, en

Allemagne, en Italie, en Espagne; la vieille coalition définitivement

dissoute; les grandes puissances continentales, naguère les plus

méfiantes et les plus arrogantes à notre égard, cherchant notre

concours, presque notre protection, disposées à marcher derrière

nous et à nous laisser le premier rôle en Europe; pour soutenir ce

rôle, une armée nombreuse, aguerrie à l'école d'Afrique, bien munie,

bien commandée, n'ayant alors nulle part son égale; et tous ces

résultats obtenus sans avoir une seule fois troublé la paix où le

monde se reposait des secousses du commencement du siècle. Voilà, ce

me semble, des bienfaits dont, aujourd'hui surtout, nous sentons le

prix. Le gouvernement qui peut s'honorer d'avoir laissé la France en

pareille position ne doit pas,--quels qu'aient pu être d'ailleurs ses

fautes ou ses malheurs,--être inquiet du jugement qui sera porté sur

lui.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 70 / 82 题