Ainsi a disparu cette monarchie qui, tout à l'heure encore, semblait
si bien assise. Elle est tombée, sans que sa chute ait été préparée
ou provoquée par quelque événement intérieur ou extérieur, tel que
les ordonnances de Juillet en 1830 ou la défaite de Sedan en 1870.
Elle a été vaincue, sans qu'il y ait eu bataille, car certes on ne
peut donner ce nom aux échauffourées partielles qui, en trois jours,
n'ont coûté la vie qu'à 72 soldats et 289 émeutiers. Un effet sans
cause, a-t-on pu dire. Aucune histoire ne laisse une impression
plus triste, et je ne vois pas quel parti y trouverait sujet de
s'enorgueillir. Heures humiliantes et vraiment maudites, où les plus
vives intelligences sont obscurcies, les plus fermes caractères
ébranlés, les plus pures renommées ternies; où personne, pas plus
dans un camp que dans l'autre, ne sait ce qu'il fait ni ne fait ce
qu'il veut; où, chez les individus comme dans les masses, tout est
aveuglement ou défaillance. Ces misères, je les ai mises à nu à
mesure que je les rencontrais: je n'ai aucun goût à y revenir, pour
en dresser le long catalogue et y trouver la preuve que presque tout
le monde a failli. J'aimerais mieux pouvoir les couvrir par l'excuse
du trouble général.
Est-ce à dire qu'à mes yeux toutes les fautes soient égales? Non: il
en est qui ont été plus néfastes que d'autres. Du côté du pouvoir,
la faute capitale a été sans contredit le changement du ministère
en pleine émeute. Tout ce qui a suivi--l'ordre de cesser la lutte
armée, les défaillances des généraux et la démoralisation du
soldat, l'absence de tout gouvernement, les Tuileries ouvertes aux
conseillers les moins autorisés et les plus suspects, l'abdication,
le désarroi de la Chambre, le libre passage laissé aux envahisseurs
du Palais-Bourbon--n'a été que la conséquence logique, fatale, de
cette première faute. Du côté adverse, également, il est facile
de dire où sont les principaux coupables. Dans l'opposition
parlementaire, il serait puéril de s'en prendre aux radicaux qui
suivaient leur voie; les coupables sont les dynastiques qui, contre
leurs convictions et leurs intérêts, sans la justification d'une
grande cause à défendre, par impatience de renverser le ministère,
ont contracté des alliances, employé des moyens d'attaque, provoqué
des agitations, par lesquels la monarchie elle-même se trouvait
mise en péril. Si, du Parlement, on descend dans la rue, ce n'est
pas contre les tapageurs de profession qu'il faut s'indigner,--ils
étaient dans leur rôle, et, d'ailleurs, livrés à eux-mêmes, ils
n'eussent rien pu;--c'est contre cette garde nationale qui, par
sottise encore plus que par passion, a protégé, enhardi l'émeute,
découragé, désorganisé la défense. L'opposition dynastique avait
préparé la révolution; la garde nationale l'a faite; aucune d'elles
ne la prévoyait ni ne la voulait.
D'ordinaire, toute révolution est suivie d'une période plus ou moins
longue d'illusions. Après celle de février 1848, rien de pareil. Le
sentiment qui domine dans le pays, c'est la consternation[602].
On se soumet, sans doute, au fait accompli, avec une facilité et
une promptitude qui prouvent combien l'habitude des changements de
gouvernement a détruit tout point d'honneur de fidélité; mais on
le fait tête basse, coeur serré; jamais victoire populaire n'a eu
un lendemain plus morne, plus lugubre. Et ce n'est pas chez ceux
que je signalais tout à l'heure comme les principaux auteurs de
cette révolution,--dans l'opposition dynastique ou dans la garde
nationale,--que cette tristesse et cette angoisse sont le moins
visibles. Ils ont l'air penaud et désolé d'enfants ayant brisé par
mégarde le jouet qu'ils maniaient trop rudement. Cette consternation
si générale n'est-elle pas la manifestation la plus significative du
regret--faut-il dire du remords--qu'éveillait chez tous la chute de
la monarchie?
[Note 602: On peut invoquer à ce propos le témoignage peu suspect de
deux membres du gouvernement provisoire. M. Louis Blanc a écrit que
«les départements avaient appris l'avènement de la république avec
une sorte de stupeur». M. de Lamartine, parlant des premiers jours
qui ont suivi la révolution, leur a reconnu «un caractère de trouble,
de doute, d'horreur et d'effroi qui ne se présenta peut-être jamais
au même degré dans l'histoire des hommes».]
J'ose dire qu'avec le temps ce regret ne s'est pas affaibli. Non,
sans doute, qu'on ait cessé d'apercevoir, à distance, ce qui pouvait
manquer à la monarchie de Juillet,--et l'on me rendra cette justice
que, pour ma part, je n'ai cherché à voiler aucune de ses faiblesses
organiques ou de ses fautes de conduite;--non surtout que personne
puisse aujourd'hui songer à restaurer de toutes pièces un régime qui
ne s'adapterait plus à un état social radicalement changé; mais,
mieux que jamais, on se rend compte que ces dix-huit années ont
été, pour la France, une époque heureuse et honorable, époque de
scrupuleuse légalité, de liberté sage, de prospérité économique, de
diplomatie habile et prudente. Il ne se trouve plus personne pour
prendre au sérieux les déclamations de l'opposition d'alors sur le
pouvoir personnel de Louis-Philippe ou sur les humiliations de sa
politique étrangère; n'a-t-on pas vu depuis ce que sont un vrai
pouvoir personnel et une réelle humiliation extérieure? Quant aux
maladies sociales ou morales dont le pays avait, en effet, souffert
sous la monarchie de Juillet, on ne voit pas qu'elles aient été
guéries sous les régimes suivants; elles ont été plutôt aggravées.
De même, des grands problèmes qu'on reproche au gouvernement du roi
Louis-Philippe de n'avoir pas su résoudre, on cherche vainement quel
est celui dont ses successeurs se sont tirés plus heureusement.
On critiquait le «parlementarisme» d'alors; préfère-t-on celui
d'aujourd'hui? On blâmait le régime censitaire de n'avoir pas fait à
la démocratie sa part; estime-t-on qu'on soit mieux fixé maintenant
sur ce que doit être cette part, et a-t-on beaucoup gagné à se
précipiter à l'aveugle dans la voie où, avant 1848, on s'engageait
trop timidement?
C'est qu'en effet, pour apprécier équitablement un gouvernement, le
mieux est de le rapprocher de ceux qui l'ont précédé ou suivi. À
le considérer seul, on risque d'être trop exclusivement frappé par
les imperfections qui sont la condition inévitable de toute oeuvre
humaine et, encore plus, de toute oeuvre politique. Je me permets
donc de recommander cette méthode de rapprochement à ceux qui,
de la lecture de ce livre, auraient surtout emporté l'impression
des fautes commises. Je crois leur avoir fourni l'un des éléments
de la comparaison à faire, en leur présentant un exposé sincère
des événements accomplis de 1830 à 1848; ils trouveront ailleurs
l'histoire des autres périodes. À eux ensuite de conclure. Je
me bornerai seulement à leur indiquer le criterium auquel ils
pourraient se rattacher. D'ordinaire, c'est par la fin qu'on juge
une entreprise; or, les gouvernements qui se sont succédé en France,
dans ce siècle, monarchies, empires, républiques, ont tous échoué;
pas un qui ne soit tombé à son tour. On ne saurait donc leur demander
ce qu'ils sont devenus eux-mêmes; mais ne peut-on pas leur demander
ce qu'est devenue la France en leurs mains, dans quel état ils l'ont
laissée à l'heure de leur chute? Je ne pense pas que la monarchie
de Juillet ait à redouter une question ainsi posée. Elle a laissé,
en tombant, une nation ayant contracté l'habitude et pris le goût
de la liberté réglée dont la Restauration lui avait fait commencer
l'apprentissage. Elle a laissé un pays riche, dont quelques embarras
budgétaires passagers n'empêchaient pas le rapide développement
économique, dont toutes les forces productives, prudemment ménagées,
étaient demeurées intactes, et qui avait préparé les progrès de
l'avenir sans le grever. Enfin, au point de vue de la grandeur
nationale, le principal après tout, elle peut montrer avec plus
de confiance encore le résultat de ses dix-huit années: l'Algérie
conquise; les traités de 1815 annulés dans une de leurs clauses les
plus directement hostiles à la France, par la dislocation du royaume
des Pays-Bas et par l'érection, sous notre patronage, d'un royaume
belge, indépendant et neutre; à la suite et comme le prolongement
de la Belgique, toute une ceinture d'États constitutionnels, nos
clients naturels, se formant ou se préparant sur nos frontières, en
Allemagne, en Italie, en Espagne; la vieille coalition définitivement
dissoute; les grandes puissances continentales, naguère les plus
méfiantes et les plus arrogantes à notre égard, cherchant notre
concours, presque notre protection, disposées à marcher derrière
nous et à nous laisser le premier rôle en Europe; pour soutenir ce
rôle, une armée nombreuse, aguerrie à l'école d'Afrique, bien munie,
bien commandée, n'ayant alors nulle part son égale; et tous ces
résultats obtenus sans avoir une seule fois troublé la paix où le
monde se reposait des secousses du commencement du siècle. Voilà, ce
me semble, des bienfaits dont, aujourd'hui surtout, nous sentons le
prix. Le gouvernement qui peut s'honorer d'avoir laissé la France en
pareille position ne doit pas,--quels qu'aient pu être d'ailleurs ses
fautes ou ses malheurs,--être inquiet du jugement qui sera porté sur
lui.