II

Si occupé qu'il fût des affaires administratives, le duc d'Aumale

ne pouvait perdre de vue Abd el-Kader, réfugié avec sa deïra, dans

le Maroc, à peu de distance de notre territoire[445]. La prise

d'armes de 1845 nous avait appris tout ce qu'on pouvait craindre de

cet indomptable ennemi. Si dénué qu'il fût, tant qu'il demeurait

libre, une menace planait sur la colonie. Le gouverneur faisait donc

surveiller la frontière, tandis que notre diplomatie agissait sur

l'empereur Abd er-Raman. Celui-ci commençait à comprendre que l'émir

était plus menaçant encore pour lui que pour la France, et qu'il

travaillait à se créer un État indépendant aux dépens du Maroc. Les

Kabyles du Rif, voisins de la deïra, s'étant plaints à Fez d'avoir

été razziés par Abd el-Kader, l'empereur envoya au caïd de cette

région un renfort de cavaliers et l'ordre de s'emparer de l'émir.

Celui-ci répondit en surprenant de nuit le camp des Marocains et en

tuant le caïd. Ce coup d'audace irrita fort Abd er-Raman. «Tout ce

que tu nous as prédit est arrivé, mandait-il à notre consul général;

tu connaissais mieux que nous les ruses diaboliques d'Abd el-Kader;

il ne lui reste plus que la vengeance céleste à attendre, et c'est

à nous de faire disparaître de ce monde la trace même de ses pas.»

Les marabouts qui cherchèrent à s'interposer en faveur de l'émir

furent fort mal reçus du sultan. «Ce n'est point un vrai musulman,

disait ce dernier, celui qui, après avoir demandé l'hospitalité,

cherche à trahir son hôte!... C'est un rebelle qui trace une ligne

de feu et de sang partout où il passe. Je ne veux rien entendre de

lui... L'un de nous deux doit commander dans l'empire, et Dieu va

décider entre nous.» Vers cette même époque, en septembre 1847, une

partie de la tribu algérienne des Beni-Amer, émigrée récemment dans

l'intérieur du Maroc, ayant voulu rejoindre la deïra, l'empereur la

fit poursuivre et impitoyablement massacrer. Abd el-Kader, venu à sa

rencontre, ne put qu'être témoin de cette extermination et s'échappa

lui-même avec peine. Commençant un peu tard à se rendre compte qu'il

avait trop bravé le souverain du Maroc, il essaya de l'apaiser et

d'entrer en négociation. Ce fut sans succès. Son envoyé fut retenu

prisonnier. L'armée destinée à le combattre grossissait chaque

jour; le fils de l'empereur venait en prendre le commandement, et,

au commencement de décembre, elle comptait, dit-on, près de vingt

mille cavaliers, auxquels devaient s'ajouter un nombre à peu près

égal de Kabyles du Rif. Enfin,--et ce n'était pas le coup le moins

redoutable,--l'émir était solennellement frappé par le sultan d'une

sorte d'excommunication religieuse.

[Note 445: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi

principalement des _Souvenirs_ toujours si exacts du général DE

MARTIMPREY, et du remarquable ouvrage de M. Camille ROUSSET sur la

_Conquête de l'Algérie_. J'ai aussi consulté la _Vie du général de La

Moricière_, par M. KELLER.]

Cette crise nous intéressait trop pour échapper à la vigilance du duc

d'Aumale et de ses lieutenants. Ils eurent d'abord quelque peine à

croire à l'énergie d'Abd er-Raman; mais quand ils le virent se mettre

sérieusement en mouvement, ils prirent de leur côté les précautions

nécessaires. La Moricière, vers la fin de novembre, se rapprocha de

la frontière avec un corps de cinq à six mille hommes, et s'y tint

sur le qui-vive, prêt à marcher à la première alerte.

La situation d'Abd el-Kader devenait singulièrement critique. Aux

quarante mille hommes rassemblés pour l'attaquer, il n'a à opposer

qu'une poignée de combattants. Ses réguliers, vétérans de toutes ses

guerres, sont à peine mille à douze cents, admirables, il est vrai,

de bravoure et de dévouement. Les cinq à six cents tentes de sa

deïra contiennent surtout des femmes, des enfants, des vieillards,

des esclaves; il peut cependant en tirer encore mille à quinze cents

combattants de moindre valeur. Il n'a guère plus de huit jours de

vivres. Malgré tout, jamais si hardi que dans les cas désespérés,

il décide de prendre l'offensive. Ses ennemis, d'ailleurs, en dépit

de leur immense supériorité, semblent hésiter à l'aborder, comme

des chiens poltrons autour d'un redoutable sanglier. Son plan est

de surprendre de nuit les camps marocains qui, au nombre de quatre,

occupent les hauteurs, de courir droit à la tente du fils de

l'empereur et de s'emparer de sa personne; une fois en possession

d'un tel otage, il pourra traiter avantageusement. L'attaque a lieu

dans la nuit du 10 au 11 décembre. Mais le secret en a été livré

aux Marocains, qui sont sur leurs gardes. Les assaillants trouvent

le premier camp désert. Ils se jettent sur le second; le fils de

l'empereur n'y est pas. Bientôt le jour commence à paraître. Épuisés,

accablés par le nombre, décimés par le feu de l'ennemi, les réguliers

sont obligés de battre en retraite, en laissant sur le terrain la

moitié de leur effectif. Cet insuccès ne laisse plus aucun espoir à

Abd el-Kader. Acculé à la mer et à la Moulouïa, petite rivière au

delà de laquelle est la frontière algérienne, serré de plus en plus

près par la masse des Marocains, voyant les défections se produire

dans ses rangs et jusque parmi ses frères, il n'a plus d'autre

ressource, pour sauver du massacre la deïra où il a des êtres très

chers, sa mère, sa femme, ses enfants, que de la faire passer sur le

territoire français. Dans la nuit du 20 au 21 décembre, commence la

traversée du gué de la Moulouïa. Au lever du soleil, les Marocains

paraissent sur les hauteurs: il faut livrer un dernier combat pour

couvrir la retraite de la deïra. Les réguliers se dévouent. Abd

el-Kader est au milieu d'eux, la tête, la poitrine et les pieds nus,

brave entre les plus braves, cherchant la mort sans la trouver;

ses vêtements sont criblés de balles, et il a trois chevaux tués

sous lui. À la fin de la journée, un tiers de ses combattants a

succombé, mais le but est atteint; la deïra touche le sol algérien.

L'émir conseille alors à ses soldats de se disperser et d'aller

faire leur soumission aux Français. Les survivants des réguliers, en

haillons, noirs de poudre, exténués, décharnés, la plupart criblés

de blessures, mais d'allure encore superbe, se dirigent les uns

vers la ville de Nemours, les autres vers le camp de La Moricière.

Abd el-Kader ne les suit pas. Accompagné de quelques cavaliers, il

s'éloigne vers le sud. Espère-t-il gagner le désert et y tenter

encore une fois la fortune? Ou bien n'est-ce pas plutôt le souvenir

des prisonniers français odieusement massacrés par son ordre, presque

au même endroit où il vient de livrer son dernier combat, qui pèse

sur lui et le fait hésiter à se fier à la générosité française?

De la frontière strictement gardée, La Moricière suit tous ces

événements. L'important est de mettre la main sur Abd el-Kader. Avec

son coup d'oeil habituel et sa connaissance des lieux, le général

devine que l'émir devra passer par le col de Kerbous, voisin de la

frontière. Sans perdre une minute, il y envoie un détachement de

spahis, et lui-même se met en route, au milieu de la nuit, avec le

gros de ses troupes. Il a vu juste. Au bout de peu de temps, on

entend quelques coups de feu: c'est Abd el-Kader qui essaye de forcer

le passage. Le trouvant gardé, il se décide enfin à suivre le parti

que sa mère et sa femme l'ont supplié de prendre, et à se livrer aux

Français. Ne pouvant écrire à cause de la nuit noire et du mauvais

temps, il envoie à La Moricière l'empreinte de son cachet sur un

papier tout mouillé par la pluie. Le général lui fait porter, avec

la promesse de L'_aman_, son propre sabre comme gage de sa parole.

Le jour venu, l'émir écrit à La Moricière: «...J'ai reçu le cachet

et le sabre que tu m'as fait remettre comme signe que tu avais reçu

le blanc-seing que je t'avais envoyé... Cette réponse de ta part

m'a causé de la joie et du contentement. Cependant, je désire que

tu m'envoies une parole française qui ne puisse être ni diminuée ni

changée, et qui me garantira que vous me ferez transporter, soit à

Alexandrie, soit à Akka (Saint-Jean d'Acre), mais pas autre part.

Veuille m'écrire à ce sujet d'une façon positive...» Le général

estime qu'avant tout il ne faut pas laisser échapper l'occasion,

vainement cherchée pendant tant d'années, de délivrer notre colonie

de son plus redoutable ennemi; il a trop l'expérience du pays et de

l'homme pour être sûr de s'emparer de ce dernier s'il veut gagner

le désert; aussi n'hésite-t-il pas à prendre sur lui d'accepter les

conditions de l'émir. «J'ai reçu ta lettre, lui répond-il, et je l'ai

comprise. J'ai l'ordre du fils de notre Roi de t'accorder l'_aman_

que tu m'as demandé et de t'accorder le passage de Djemnia-Ghazaouet

à Alexandrie ou à Akka; on ne te conduira pas autre part. Viens,

comme il te conviendra, soit de jour, soit de nuit. Ne doute pas de

cette parole: elle est positive. Notre souverain sera généreux envers

toi et les tiens...»

Le lendemain,--c'était le 23 décembre,--Abd el-Kader vient se livrer

aux Français, sur le plateau même de Sidi-Brahim où, deux ans

auparavant, il a exterminé la petite troupe du colonel de Montagnac:

le marabout est là avec ses murs encore tachés de sang, et les

ossements jonchent le sol. L'émir croyait rencontrer La Moricière;

mais celui-ci étant occupé ailleurs à pourvoir au sort des nombreux

fugitifs, il est reçu par le colonel de Montauban. Après avoir salué

gravement la cavalerie française, il pousse jusqu'à Nemours, où il

rejoint enfin La Moricière; celui-ci y arrivait sans autre escorte

que quelques-uns des réguliers qui s'étaient rendus à lui la veille.

Abd el-Kader remet son yatagan au général, «le seul homme, dit-il,

entre les mains duquel il a pu se résoudre à consommer le sacrifice

suprême de son abdication».

Quelques heures auparavant, dans cette même petite ville de Nemours,

débarquait le duc d'Aumale qui était parti d'Alger le 18 décembre,

sur les pressantes instances de La Moricière, mais qui avait été

retardé par le mauvais état de la mer. Le commandant de la province

d'Oran lui rend aussitôt compte de tout ce qu'il a fait. Après

quelques instants de réflexion, le prince donne son approbation

entière, et déclare au général, qui l'en remercie avec émotion,

qu'il ratifie les engagements pris et en assume la responsabilité.

Le soir, Abd el-Kader, conduit par La Moricière, vient rendre

visite au gouverneur. «Tu devais, depuis longtemps, désirer ce

qui arrive aujourd'hui, lui dit-il; l'événement s'est accompli à

l'heure que Dieu avait marquée.» Le prince confirme alors à l'émir

la promesse qui lui a été faite de le conduire à Saint-Jean d'Acre

ou à Alexandrie; toutefois il ajoute: «Il sera ainsi fait, s'il

plaît à Dieu; mais il faut l'approbation du Roi et des ministres,

qui seuls peuvent décider sur l'exécution de ce qui est convenu

entre nous trois; quant à moi, je ne puis que rendre compte de ce

qui s'est passé, et t'envoyer en France pour y attendre les ordres

du Roi.»--«Que la volonté de Dieu soit faite, répond l'émir; je me

confie à toi.» Le prince prévient en outre Abd el-Kader, qui paraît

le comprendre, qu'on ne pourra pas l'envoyer tout de suite en Orient,

et que le gouvernement devra préalablement se concerter avec la

Porte. La conversation se prolonge pendant quelques instants: on

parle du passé, particulièrement de la prise de la Smala. À la fin

de la visite, le duc d'Aumale rappelle à l'émir, qui eût bien voulu

l'oublier, qu'il doit lui amener un cheval en signe de soumission. En

rentrant dans sa tente, Abd el-Kader, jusque-là si stoïque, ne peut

s'empêcher de pleurer: toute la nuit, il demeure sans sommeil, secoué

par ses sanglots.

Le lendemain matin, l'âme brisée, mais résignée, l'émir monte la

dernière jument qui lui reste et qui, comme lui-même, est blessée;

puis il s'avance, suivi de quelques serviteurs, vers le logement

du gouverneur. À une certaine distance, il met pied à terre, et,

conduisant le cheval par la bride, il s'approche du duc d'Aumale qui

est entouré de son état-major. «Je t'offre ce cheval, lui dit-il,

le dernier que j'aie monté; c'est un témoignage de ma gratitude,

et je désire qu'il te porte bonheur.»--«Je l'accepte, répond le

prince, comme un hommage rendu à la France dont la protection te

couvrira désormais, et comme signe de l'oubli du passé.» Les nombreux

indigènes, témoins de cette scène, ne cachent pas leur émotion. Abd

el-Kader retourne ensuite à pied à sa tente. Dans l'après-midi, il

s'embarque, avec le gouverneur, sur un bâtiment à vapeur qui le

conduit à Mers el-Kébir, le port d'Oran. Là, il est transbordé sur

une frégate qui fait immédiatement route pour Toulon. Pendant ce

temps, un _Te Deum_ solennel d'actions de grâces était chanté dans

la principale église d'Oran, en présence du prince, du général de La

Moricière et de toutes les autorités.

Dans la joie d'un succès qui marquait si heureusement les débuts de

son gouvernement, le jeune prince eut le bon goût de ne pas oublier

le vieux guerrier qui, après avoir été si longtemps à la peine, ne

se trouvait pas être à l'honneur; il écrivit au maréchal Bugeaud:

«Les événements du Maroc et la vie politique d'Abd el-Kader ont eu

le dénouement que vous prévoyiez et que je n'osais espérer. Lorsque

le grand fait s'est accompli, votre nom a été dans tous les coeurs.

Chacun s'est rappelé avec reconnaissance que c'est vous qui aviez

mis fin à la lutte, que c'est l'excellente direction que vous aviez

donnée à la guerre et à toutes les affaires d'Algérie qui a amené

la ruine morale et matérielle d'Abd el-Kader.» Visiblement touché

au coeur, le maréchal répondit: «J'étais certain d'avance que vous

pensiez ce que vous m'écrivez sur la chute d'Abd el-Kader. Vous avez

l'esprit trop juste pour ne pas apprécier les véritables causes de

cet événement, et l'âme trop élevée pour ne pas rendre justice à

chacun. Comme tous les hommes capables de faire les grandes choses,

vous ne voulez que votre juste part de gloire, et, au besoin,

vous en céderiez un peu aux autres. Dans cette circonstance, mon

prince, vous m'avez beaucoup honoré, mais vous vous êtes honoré bien

davantage.» Sous la même inspiration, le duc d'Aumale envoyait à

Mme de La Moricière le yatagan que le général, son mari, avait reçu

d'Abd el-Kader lors de sa soumission, et qu'il avait ensuite remis au

gouverneur, et il faisait présent au général Changarnier du pistolet

que l'émir avait laissé à l'arçon de sa selle en amenant le cheval de

soumission. Le prince tenait évidemment à bien marquer ce qui était

dû, dans le bonheur présent, aux efforts passés. C'était d'un coeur

délicat et d'une politique habile.

Il semble qu'un événement aussi heureux, aussi décisif pour l'avenir

de notre domination algérienne, eût dû causer en France une

satisfaction sans mélange. Mais il fallait compter avec un esprit

d'opposition alors trop surexcité pour laisser juger des choses au

seul point de vue patriotique. C'était ainsi qu'à la veille de la

révolution de 1830, les libéraux de ce temps, loin d'applaudir à

la prise d'Alger, avaient vu avec déplaisir un succès qui pouvait

servir au gouvernement et s'étaient efforcés d'en obscurcir l'éclat.

Aussitôt la nouvelle de la reddition d'Abd el-Kader arrivée à Paris,

dans les premiers jours de janvier 1848, les journaux de gauche

affectèrent d'en réduire la portée et d'y voir un pur hasard dont le

gouvernement n'était pas fondé à se faire honneur. Cherchant où faire

porter leur critique, ils s'attaquèrent à l'engagement contracté

envers l'émir, feignant de croire qu'il eût été facile de s'emparer

de sa personne sans souscrire aucune condition. Ils s'en prenaient

moins à La Moricière, chez lequel ils ménageaient un député siégeant

sur les bancs de l'opposition, qu'au duc d'Aumale. À les entendre, le

général n'avait pas eu, dans la chaleur et la rapidité de l'action,

le loisir de beaucoup réfléchir; il appartenait au gouverneur de

décider avec plus de maturité et de liberté d'esprit. L'approbation

que ce dernier avait donnée était présentée comme un acte de légèreté

imputable à sa jeunesse; si elle eût été refusée, les mêmes journaux

eussent montré là, sans doute, une malveillance jalouse. Cette

campagne tendait à mettre le ministère en demeure de désavouer le

prince, ou, s'il s'y refusait, à l'accuser une fois de plus de

courtisanerie.

Le duc d'Aumale avait prévu ces attaques. Quand, après avoir entendu

le rapport du général de La Moricière, il s'était décidé à ratifier

l'engagement pris, le général Cavaignac, présent à l'entretien, lui

avait dit: «Vous serez attaqués, très vivement attaqués, soyez-en

sûrs, vous surtout, prince. Plus le succès est grand, plus on

s'efforcera de l'amoindrir et même de le retourner contre vous.»

Cette perspective n'avait pas ébranlé un moment le gouverneur dans

sa résolution de couvrir entièrement son lieutenant. «Eh bien,

avait-il répondu en riant à Cavaignac, le général de La Moricière est

député de la gauche, et vous n'êtes pas, je crois, sans avoir encore

quelques amis dans le parti républicain: à vous deux de parer.» La

Moricière était sans doute sous l'impression de l'avertissement donné

par Cavaignac, quand, dans cette même journée du 24 décembre, il

écrivait à sa femme: «Nous n'étions pas sûrs de prendre l'émir; il

a proposé de se soumettre, j'ai accepté, le voilà entre nos mains.

Plus ce résultat est important, plus on va chercher à le diminuer ou

à le décrier. Ainsi sont les hommes. Attendez-vous donc à m'entendre

attaqué en cette occasion. Je vous en préviens, pour que vous ne

vous en étonniez pas.» Du reste, une fois rentré en France, le

commandant d'Oran profita de sa position de député pour justifier sa

conduite du haut de la tribune; il expliqua comment Abd el-Kader eût

pu s'échapper, et à ceux qui disaient qu'il eût mieux valu courir

cette chance et que l'émir était moins dangereux dans le désert qu'à

Alexandrie, il ripostait vivement: «Si telle est votre opinion, rien

n'est plus facile que de le remettre au désert: vous n'avez qu'un mot

à dire; les chemins sont ouverts, et, si vous lui offrez la liberté,

votre prisonnier ne la refusera pas.»

Tout en laissant à La Moricière le soin de «parer» les coups de

l'opposition, le duc d'Aumale ne négligeait pas, de son côté, d'agir

auprès du gouvernement pour prévenir un désaveu qui eût été bien

autrement grave que toutes les criailleries de journaux. Dès le

24 décembre, il adressait à M. Guizot une dépêche où, après avoir

fait connaître l'engagement pris envers l'émir par La Moricière, il

exprimait le voeu qu'on n'en fît pas attendre longtemps l'exécution:

«Sans cette condition, ajoutait-il, il était fort possible qu'un

homme seul, résolu, entouré d'une poignée de cavaliers fidèles,

parvînt à nous échapper et à gagner les tribus qui lui sont encore

dévouées dans le Sud, où il nous eût suscité de grands embarras. Je

ne pense pas qu'il soit possible de manquer à la parole donnée par

cet officier général.» Le 1er janvier 1848, le ministre de la guerre

répondait au duc d'Aumale: «Vous avez ratifié les promesses faites

par le général de La Moricière, et la volonté du Roi est qu'elles

soient exécutées. Le cabinet s'occupe des mesures propres à prévenir

les embarras éventuels qui pourraient naître, dans l'avenir, du

caractère aventureux et perfide de l'émir.» Cette dernière réserve

était justifiée: il eût été imprudent de débarquer purement et

simplement Abd el-Kader dans quelque port du Levant, sans prendre

aucune mesure pour l'empêcher de travailler de là contre nous ou

même de revenir nous faire la guerre en Algérie. L'attention du

gouvernement était d'autant plus en éveil sur ce danger, que l'émir,

causant avec le colonel Daumas qui était venu le voir à Toulon, avait

émis la prétention, dont il n'avait pas été question lors de sa

reddition, d'aller s'établir à la Mecque, loin de toute surveillance

française et au foyer le plus ardent du fanatisme musulman. Le

ministère n'admettait l'idée de conduire Abd el-Kader à Alexandrie

que s'il devait y être en quelque sorte interné et tenu dans

l'impossibilité de nous nuire.

Tant qu'il se préoccupait seulement d'obtenir ces garanties, le

gouvernement ne manquait pas aux promesses faites par le duc

d'Aumale. Mais y avait-il chez lui quelque autre arrière-pensée?

Songeait-il à désavouer ces promesses? On avait remarqué qu'à peine

arrivé à Toulon, Abd el-Kader, au lieu d'être gardé au lazaret, avait

été enfermé comme un prisonnier au fort Lamalgue. Le 3 janvier, lors

de la nomination de la commission de l'adresse, M. Léon Faucher ayant

critiqué, dans son bureau, l'engagement contracté et ayant sommé le

ministère de dire s'il le prenait à son compte, M. Guizot répondit

qu'il réservait son opinion, qu'il n'avait pas arrêté encore de

parti, et que la publication faite, dans le _Moniteur_, du rapport

du gouverneur général n'impliquait pas ratification. Deux semaines

après, le 17 janvier, à la Chambre des pairs, le président du

conseil, tout en exprimant l'espoir d'arriver à concilier le maintien

des paroles données avec ce qu'exigeait la sécurité de l'Algérie,

insistait d'une façon significative sur ce «qu'il n'appartenait pas

à un général, à un général en chef, même à un prince, d'engager

politiquement, sans retour, sans examen, le gouvernement du Roi»;

il ajoutait que, «dans la question qui lui était soumise, le

gouvernement conservait et entendait conserver la pleine liberté de

son examen et de sa décision». Le lendemain, le _Journal des Débats_

développait, dans un grand article, une thèse semblable. Enfin, vers

la même époque, on tâchait, sans succès, il est vrai, par l'entremise

du colonel Daumas, d'amener l'émir à demander de lui-même à rester en

France.

Tout cela indiquait évidemment chez les ministres une méfiance, après

tout assez justifiée par le passé, de ce que chercherait à faire

Abd el-Kader une fois hors de nos mains; ils eussent été heureux de

pouvoir honorablement échapper à l'exécution de l'engagement pris;

mais, d'autre part, ils n'oubliaient pas que cet engagement avait

seul permis de s'emparer de la personne de l'émir, et que, en dépit

de toutes les thèses sur le droit de ratification, l'honneur de la

France était engagé dans une certaine mesure. D'Alger, d'ailleurs, le

duc d'Aumale ne manquait pas de faire valoir avec beaucoup de force

ces considérations, et il déclarait sa volonté très nette de donner

sa démission s'il était désavoué. Est-ce l'effet de cette menace?

toujours est-il que les déclarations faites, le 5 février, par M.

Guizot, à la Chambre des députés, différaient notablement de son

langage à la Chambre des pairs. Il y annonçait que «le gouvernement

se proposait de tenir la parole donnée» et d'envoyer l'émir à

Alexandrie; il ajoutait qu'une négociation était ouverte pour obtenir

du pacha d'Égypte les garanties de surveillance nécessaires à notre

sécurité. Le 22 février, à la veille même de la révolution, le Roi,

causant avec M. Horace Vernet qui allait faire le portrait de l'émir,

le chargeait de donner à ce dernier toute assurance pour la prochaine

réalisation des promesses faites par le duc d'Aumale. On le voit,

le gouvernement avait, plus ou moins à regret, pris son parti de

ratifier ce qui avait été fait. Si donc Abd el-Kader a été, pendant

quatre ans encore, retenu prisonnier en France, c'est le fait de la

république, non de la monarchie de Juillet. La république a-t-elle

cru trouver, dans l'ébranlement général causé par la révolution, des

raisons nouvelles qui l'autorisaient à prendre cette mesure? Ce n'est

pas le lieu d'examiner cette question. Remarquons seulement que le

pouvoir a été alors occupé, pendant un certain temps, par les hommes

qui devaient attacher le plus d'importance à observer la parole

donnée, par les généraux de La Moricière et Cavaignac.

Si la reddition d'Abd el-Kader causait quelques embarras passagers

au gouvernement français, elle avait, en Algérie même, un effet

immense et singulièrement bienfaisant. Nulle victoire n'eût autant

servi à affermir notre domination, à soumettre les Arabes et à

donner confiance aux colons. Partout se manifestait une impression

de paix et de sécurité, inconnue jusqu'alors. L'Afrique française

voyait s'ouvrir devant elle une ère vraiment nouvelle. Tel était le

changement que, du coup, l'armée d'occupation eût pu être réduite

d'un tiers. Le duc d'Aumale insista cependant pour qu'on ne rappelât

pas immédiatement en France les régiments devenus disponibles:

ceux-ci lui paraissaient pouvoir être employés plus utilement en

Algérie. Il avait préparé, pour la conquête de la Kabylie, demeurée

indépendante malgré les diverses expéditions du maréchal Bugeaud, un

plan qui pouvait être exécuté au printemps de 1848, si aucune tâche

plus urgente ne s'imposait. Ajoutons qu'à ce moment, tout attentif

qu'il fût aux choses de son gouvernement, il ne s'y absorbait pas

exclusivement et ne laissait pas de porter ses regards au loin. En

présence de la situation chaque jour plus troublée de l'Europe et

particulièrement de l'Italie, il croyait que la France serait amenée

prochainement à quelque action militaire, et, dans ce cas, l'armée

d'Afrique lui semblait appelée à jouer un rôle considérable. Sous

l'empire de cette préoccupation, il ramenait sur la côte, pendant

le mois de janvier 1848, les troupes dont la présence n'était

plus nécessaire dans l'intérieur des provinces. Il massait ainsi,

sans bruit, à proximité des ports, environ quinze mille soldats

aguerris qui, en quatre jours et sans donner l'éveil à personne,

pouvaient être embarqués et dirigés sur un point quelconque de la

Méditerranée[446]. L'emploi possible de ce corps expéditionnaire

faisait travailler la jeune et généreuse imagination du gouverneur:

il voyait déjà s'ouvrir devant lui de plus importants champs de

bataille, et son âme frémissait à la pensée des grandes choses qu'il

aurait peut-être l'occasion d'y faire, pour cette France tant aimée.

Ces idées l'occupaient, quand, le 10 février 1848, il fut rejoint à

Alger par le prince de Joinville qui cherchait pour la princesse,

sa femme, un climat plus chaud que celui de Paris. Le vainqueur de

Saint-Jean d'Ulloa et de Mogador n'avait pas le patriotisme moins

ardent que le vainqueur de la Smala. On peut donc s'imaginer les

rêves de gloire qui durent être alors ébauchés dans les conversations

des deux frères. Hélas! le réveil était proche, et quel réveil!

[Note 446: Ce sont ces troupes que la république devait trouver

toutes prêtes et dont elle fera le noyau de l'armée des Alpes.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 47 / 82 题