(1847-1848)
I. Le duc d'Aumale et le maréchal Bugeaud. Attaques contre la
nomination du prince au gouvernement de l'Algérie. Ses rapports
avec Changarnier, La Moricière et Bedeau. Ce qu'il fait pour
l'administration civile de l'Algérie et pour le gouvernement
des indigènes.--II. Les hostilités éclatent entre l'empereur du
Maroc et Abd el-Kader. L'émir, vaincu, engage les siens à se
soumettre à la France. Après avoir essayé de gagner le désert,
il prend le parti de se rendre à La Moricière. Conditions de
la reddition. Le duc d'Aumale les approuve. Ses entrevues avec
l'émir. Hommage rendu par le duc d'Aumale au maréchal Bugeaud.
L'engagement pris envers Abd el-Kader est critiqué en France.
Attitude du gouvernement en présence de cet engagement. Il
se décide à le ratifier, sauf à obtenir certaines garanties
nécessaires à la sécurité de la colonie. Grand effet produit en
Algérie par la reddition d'Abd el-Kader. Projets du duc d'Aumale.
I
Quand le maréchal Bugeaud avait quitté l'Algérie, le 5 juin 1847, en
annonçant hautement sa démission[442], le gouvernement était décidé
à lui donner le duc d'Aumale pour successeur[443]. Ne voulant pas,
cependant, par ménagement pour le maréchal, paraître trop pressé de
le remplacer, il se borna d'abord à confier l'intérim au général
Bedeau. Ce fut seulement trois mois après, le 11 septembre, que
le _Moniteur_ publia la nomination du prince. Quelques semaines
auparavant, le 3 août, celui-ci avait écrit au maréchal Bugeaud:
«J'ai longtemps espéré que vous consentiriez à reprendre le
gouvernement général. Si tout espoir doit être perdu à cet égard,
si aucune autre combinaison ne paraît acceptable au gouvernement
du Roi, je ne refuserai pas une position éminente où je puis
servir activement mon pays. Je ne me fais aucune illusion sur les
obstacles qui hérissent la question, sur les attaques dont je serai
l'objet, sur les déceptions qui m'attendent; mais j'apporterai à
l'accomplissement de mes devoirs une entière abnégation personnelle
et un dévouement de tous les instants. Je conserverai précieusement
le souvenir de tout ce que je vous ai vu faire d'utile et de grand
sur cette terre d'Afrique, et je ferai tous mes efforts pour suivre
vos traces et y continuer votre oeuvre.» Le maréchal avait répondu:
«Vous avez mesuré les difficultés, vous avez prévu la critique et
même la calomnie, et cependant vous bravez tout cela pour servir la
France et obéir à votre père... Vous voulez, dites-vous, marcher sur
mes traces; moi, je veux que vous les élargissiez, et je serai bien
heureux si vous faites mieux que moi; je ne serai pas le dernier à le
proclamer.»
[Note 442: Sur les dernières années du gouvernement du maréchal
Bugeaud et sur les causes de sa retraite, voir plus haut, t. VI, ch.
VII.]
[Note 443: Sur l'origine de cette résolution, voir t. VI, p. 371 et
425.]
Le duc d'Aumale était nommé gouverneur général au même titre et
avec les mêmes attributions que son prédécesseur. Un moment,
Louis-Philippe avait songé à faire de lui un vice-roi; il y avait
aussitôt renoncé, pour ne pas fournir un prétexte aux attaques de
l'opposition. Ces attaques se produisirent quand même. Dans une
nomination si hautement justifiée par le passé et par les qualités du
prince, comme par les traditions de toutes les monarchies, même des
plus parlementaires, les journaux de gauche affectèrent de voir un
acte de courtisanerie de la part du cabinet et une preuve nouvelle
du dessein attribué à la couronne d'absorber tous les pouvoirs et
d'annihiler l'autorité ministérielle. Comme presque toujours, ces
journaux se trouvaient faire campagne avec les organes de lord
Palmerston. Ceux-ci accueillirent avec de singuliers emportements
une mesure qui avait, à leurs yeux, le tort de manifester notre
résolution de nous installer définitivement en Algérie; ils virent là
une sorte de provocation à l'adresse de l'Angleterre, et déclarèrent
que l'ambition de Louis XIV et de Napoléon ne leur avait jamais rien
fait faire de plus exorbitant. Ainsi attaquée, la nomination du
prince aurait dû être défendue par tous les patriotes: nos opposants
ne parurent pas s'en douter.
Débarqué à Alger, le 5 octobre, le duc d'Aumale fut reçu avec
enthousiasme. Dans son ordre du jour aux troupes, il rappela
qu'il avait été «appelé déjà cinq fois à l'honneur de servir dans
leurs rangs», et il rendit hommage à «l'illustre chef» auquel
il succédait et «sous les ordres duquel il aurait tant aimé à
se retrouver encore». Il avait eu soin de s'assurer le concours
des plus célèbres «Africains». Il gardait La Moricière à Oran et
Bedeau à Constantine. Il obtenait de Cavaignac, sur le point de
rentrer en France, qu'il demeurât à Tlemcen, où on lui organisait
un commandement divisionnaire. Enfin, il ramenait dans la colonie
le général Changarnier, auquel il donnait la division d'Alger. On
sait à la suite de quelles querelles cet officier de haut mérite,
mais de caractère difficile, avait quitté l'Afrique en 1843[444];
le ressentiment qu'il en gardait lui avait fait rejeter, à deux
reprises, en 1845 et en 1846, l'offre de revenir sous les ordres du
maréchal Bugeaud; il avait posé sans succès, aux élections de 1846,
une candidature d'opposition; il se morfondait donc, depuis quatre
ans, dans une inaction aussi douloureuse pour lui que fâcheuse pour
le pays, quand le duc d'Aumale lui proposa un commandement, accepté
tout de suite avec reconnaissance. Ce n'était pas le moindre avantage
du nouveau gouverneur général que d'être, par sa situation, étranger
et supérieur aux rivalités jalouses qui divisaient trop souvent
nos généraux et qui, sans lui, eussent rendu impossibles certaines
collaborations. Sa suprématie était facilement acceptée de tous. Il
l'exerçait d'ailleurs avec un tact rare, sachant allier l'autorité
qui appartenait à son rang avec la modestie qui convenait à son âge,
maniant les caractères les plus ombrageux avec une adresse aimable à
laquelle le souvenir des rudesses de son prédécesseur donnait encore
plus de prix, et justifiant chaque jour davantage son élévation par
les qualités dont il faisait preuve. À peine débarqué à Alger, il
eut, pendant huit jours de suite, avec La Moricière, Changarnier et
Bedeau, des conférences où furent examinées toutes les questions
militaires et administratives, intéressant l'avenir de la colonie.
Les trois généraux en sortirent pleins de confiance dans la haute
capacité de leur jeune chef et charmés de sa bonne grâce. Le prince
savait du reste gagner l'estime et l'affection des officiers de
tous rangs, attentif à faire récompenser le mérite partout où il le
découvrait, sans préoccupation de coterie ou de politique, et usant à
l'égard de tous d'un esprit de justice et d'impartialité à laquelle
un républicain, le colonel Charras, devait rendre plus tard, du haut
de la tribune, un hommage reconnaissant.
[Note 444: Voir plus haut, t. V, ch. V, § XIII.]
Ce n'était pas de conquête qu'avait le plus à s'occuper le duc
d'Aumale: sur ce point, le principal avait été fait et bien fait par
le maréchal Bugeaud; c'était d'administration et de colonisation.
Le sentiment général était que cette partie de l'oeuvre africaine
avait été jusqu'alors trop négligée, et qu'il était urgent de
s'y appliquer. Cela avait été dit par plusieurs orateurs, avec
l'assentiment visible de la Chambre, dans la discussion des crédits
de l'Algérie, en juin 1847; M. Guizot, tout en essayant de répondre
à ces critiques et de justifier le passé, avait promis de donner
désormais toute son attention à ces problèmes, et, pour assurer
l'exécution de cet engagement, on avait ajouté à la loi des crédits
un article portant qu'il serait rendu compte, dans la session de
1848, de l'organisation de l'administration civile en Algérie. Le
ministre était, du reste, résolu à tenir sa promesse: il écrivait
au duc de Broglie, le 8 juillet 1847: «Je m'occupe sérieusement de
l'Algérie. C'est une de ces affaires qui doivent nécessairement avoir
fait un pas d'ici à la prochaine session.»
À ce point de vue encore, le duc d'Aumale était bien l'homme de la
situation; grâce à sa qualité de prince qui dominait chez lui celle
de général, il pouvait donner à son gouvernement un caractère
moins exclusivement militaire, sans cependant tomber dans un régime
purement civil qui eût compromis notre autorité sur les Arabes. Il
avait déjà prouvé, pendant son trop court passage à la tête de la
province de Constantine, l'importance qu'il attachait aux questions
d'administration, et il n'y avait pas moins bien réussi que dans les
choses de la guerre. Ses trois principaux lieutenants étaient tout
disposés à le seconder dans cette tâche. La Moricière se piquait,
depuis longtemps, d'idées libérales et avait à ce sujet rompu plus
d'une lance avec Bugeaud; tout heureux de se voir désormais mieux
compris, il envoyait force plans au nouveau gouverneur, qui les
recevait volontiers, tout en se réservant de décider par lui-même.
Le général Bedeau était frappé des défauts de l'administration
civile et du tort ainsi fait «à la colonisation et aux intérêts
européens en Afrique». «Cette administration, disait-il, telle
qu'on l'a constituée, est indubitablement le principal obstacle au
progrès des affaires; dans l'état actuel, il y a abus d'attributions,
multiplicité inutile de hiérarchie et de centralisation, emploi
beaucoup trop nombreux de personnel, et, malgré cela, lenteur extrême
d'expédition.» Enfin, le général Changarnier, lui aussi, tenait à
ce qu'on ne le classât pas parmi ceux pour lesquels «il n'y avait
pas dans la vie autre chose que des fusils et des soldats»; il
reconnaissait que «désormais la grande affaire était la colonisation».
Avant même de débarquer en Algérie, le nouveau gouverneur s'y fit
précéder par deux ordonnances royales, destinées à donner, sur
deux points importants, satisfaction aux voeux de l'opinion. La
première, datée du 1er septembre 1847, réorganisait complètement
l'administration civile de l'Algérie, de façon à lui donner plus de
simplicité, de promptitude, d'unité et, par suite, d'efficacité: aux
trois grandes directions rivales qui, à Alger, s'entravaient l'une
l'autre, on substituait une seule direction générale des affaires
civiles, flanquée d'un conseil supérieur, et ne relevant que du
gouverneur général, qui, de son côté, correspondait avec le ministre
de la guerre; dans chacune des trois provinces, l'administration
était également concentrée aux mains d'un directeur des affaires
civiles, sorte de préfet, préparant le travail du commandant de la
province pour tout ce qui concernait les affaires administratives,
même en territoire militaire, et assisté d'un conseil qui
avait quelque ressemblance avec nos conseils de préfecture; la
centralisation était notablement diminuée, et la décision de beaucoup
d'affaires se trouvait reportée soit de Paris à Alger, soit d'Alger
au chef-lieu de la province. La seconde ordonnance, datée du 28
septembre, fondait le régime municipal en Algérie. Dans le rapport
fait au nom de la commission des crédits, M. de Tocqueville avait
insisté sur la nécessité de cette réforme. Le duc d'Aumale en avait
préparé les bases avec le général de La Moricière; puis, M. Vivien,
fort habile rédacteur en ces matières, lui avait donné sa forme
définitive. C'étaient à peu près l'organisation et les attributions
des municipalités françaises, sauf qu'on n'avait pas jugé possible
d'introduire, dès le début, le principe électif. Cette mesure,
l'une des plus fécondes que l'on pût prendre, fut accueillie avec
grande satisfaction en Algérie. Elle devait survivre, au moins dans
ses principales dispositions, à beaucoup de transformations et de
bouleversements. En 1873, un député algérien, d'opinion avancée,
disait à M. le duc d'Aumale que, de toutes les institutions du passé,
l'ordonnance du 28 septembre 1847 était restée la plus chère aux
Français d'Afrique.
Pendant les quelques mois de son gouvernement, le prince résolut ou
aborda beaucoup d'autres questions: réorganisation des tribunaux
de commerce avec élection de leurs magistrats; création d'un
comptoir de la Banque de France à Alger; développement des voies
de communication; fixation définitive des plans du port d'Alger
et activité imprimée aux travaux; construction de postes et de
batteries pour la défense des côtes, etc... Soucieux de développer
la colonisation, le gouverneur faisait étudier dans chaque province
la détermination des zones où les Européens pourraient s'établir; il
cherchait à simplifier la procédure des concessions et des mises en
possession. Il assurait aux colons un débouché pour leurs récoltes,
en interdisant à l'intendance d'acheter au dehors, comme elle l'avait
fait souvent, la subsistance des troupes. Il pensait surtout que le
meilleur moyen de seconder cette colonisation et de lui procurer
les terrains nécessaires, était de débrouiller les questions fort
obscures ayant trait à l'assiette de la propriété arabe et d'arriver,
sans violence, sans spoliation, au cantonnement graduel des tribus;
des études étaient faites dans ce sens. La sollicitude que le
prince témoignait à la population civile ne lui faisait pourtant
pas négliger les Arabes. Sa politique à leur égard était équitable,
bienveillante, respectueuse des droits acquis et des moeurs, mais
elle tendait à les fixer au sol, à affaiblir parmi eux la grande
féodalité, trop souvent tyrannique pour les populations et hostile à
la France. Tout en maintenant l'excellente institution des bureaux
arabes, il soumettait les indigènes, en matière criminelle, à la
juridiction des tribunaux français. Comme bienvenue, il leur apporta
une amnistie qui rendit la liberté à beaucoup de prisonniers détenus
en France. Plusieurs tribus émigrées furent rapatriées et installées
sur des territoires désignés à cet effet. Un projet fut préparé,
de concert avec La Moricière, pour l'organisation de l'instruction
publique musulmane. Le duc d'Aumale apportait ainsi, dans tous les
ordres de questions, une activité intelligente qui ne pouvait sans
doute se flatter de résoudre instantanément tous les problèmes,
mais dont on devait, avec le temps, recueillir les fruits. «Amis
et ennemis, lui écrivait M. Guizot, sont unanimes à reconnaître
l'heureuse impulsion que vous avez donnée à toutes choses.»