IV

Lord Palmerston ne se bornait pas à aviver et à envenimer la lutte

sur les théâtres où l'Angleterre et la France étaient déjà avant

lui en état de rivalité. Dans toutes les questions, il cherchait

l'occasion d'user envers nous d'un de ces mauvais procédés, de nous

jouer un de ces mauvais tours auxquels notre diplomatie avait fini

par être si bien habituée qu'elle les appelait, de son nom, des

«palmerstonades»[162].

[Note 162: Le mot se trouve, par exemple, dans une lettre de M.

Thouvenel au prince Albert de Broglie, 19 janvier 1848. (_La Grèce du

roi Othon_, etc., p. 164.)]

Le Portugal n'était pas moins troublé que l'Espagne. Des mesures

réactionnaires, prises en 1846 par la reine Dona Maria, avaient

provoqué une insurrection «libérale», devenue bientôt une véritable

guerre civile. Les Miguelistes en avaient profité pour reprendre les

armes. En Angleterre, on ne voyait pas sans préoccupation l'état

fâcheux d'un pays qu'on considérait comme une sorte de client. De

plus, la reine Victoria s'intéressait particulièrement au sort de

Dona Maria, qui avait épousé un cousin germain du prince Albert; elle

désirait qu'on vînt à son secours et pesait dans ce sens sur lord

Palmerston, dont les sympathies naturelles fussent allées plutôt

aux révolutionnaires. La France, au contraire, était peu attentive

à ce qui se passait en Portugal, et ne songeait aucunement à y

rivaliser avec l'influence anglaise; c'était sans fondement et par

un pur effet de sa manie soupçonneuse, que lord Palmerston croyait

voir, derrière la politique rétrograde de Dona Maria, les conseils

de Louis-Philippe. Cependant, la persistance et les progrès de

l'insurrection avaient fini par éveiller la sollicitude de notre

gouvernement: celui-ci craignait le contre-coup qui pouvait se

produire à Madrid, d'autant que les Esparteristes proclamaient très

haut leur espoir de «faire rentrer la révolution en Espagne par le

Portugal». C'était pour nous une raison de nous intéresser à la

pacification de ce dernier pays.

Telles étaient les dispositions du cabinet de Paris quand, au

commencement de 1847, Dona Maria, se fondant sur le traité un peu

oublié de la «Quadruple alliance», réclama le secours de l'Espagne.

On sait que par ce traité, signé le 22 avril 1834, les deux reines

constitutionnelles de la Péninsule avaient établi entre elles une

sorte d'assurance mutuelle contre les Miguelistes et les Carlistes,

et que, de plus, l'Angleterre et la France avaient promis de les

aider, au besoin par les armes, contre ces adversaires[163].

L'évocation d'un acte diplomatique où il avait été partie parut à

notre gouvernement une occasion de dire son mot dans l'affaire: il

s'autorisa, à son tour, du traité de 1834, pour offrir aux cabinets

de Londres et de Madrid de délibérer en commun sur les mesures à

prendre, et d'examiner s'il n'y aurait pas lieu de se porter ensemble

médiateurs entre les belligérants. Que la France se mêlât des

affaires du Portugal, et qu'au lendemain des mariages espagnols, elle

parût, dans une démarche publique, être l'alliée de l'Angleterre,

c'est ce que l'animosité et la rancune de lord Palmerston ne

pouvaient admettre. Aussi, pour nous éconduire, s'empressa-t-il de

déclarer que le traité de la Quadruple alliance n'existait plus, et

qu'en tout cas il ne pouvait s'appliquer à la circonstance présente.

«Pas d'action commune avec la France, quand on peut l'éviter»,

écrivait-il à ce propos, le 17 février 1847, à lord Normanby[164].

[Note 163: Voir plus haut, t. II, ch. XIV, § V.]

Toutefois, le secrétaire d'État ne pouvait justifier son refus et

se défendre contre de nouvelles insistances de notre part, qu'en

accomplissant à lui seul la besogne pour laquelle il repoussait notre

concours, et en trouvant, en dehors de nous, quelque autre moyen de

pacification. Il l'essaya. On le vit successivement négocier avec

l'Espagne et le Portugal, pour substituer une triple alliance à la

quadruple dont il ne voulait plus, puis offrir la médiation de

l'Angleterre seule. Tout échoua. La situation du Portugal devenait

de plus en plus critique. Lord Palmerston sentait qu'autour de

lui, à la cour de Windsor, dans le public anglais, et jusque chez

ses collègues du cabinet, on s'en prenait à lui de la prolongation

et de l'aggravation de cette crise. Embarrassé de son impuissance

et de sa responsabilité, il sentit la nécessité de revenir sur le

refus hautain qu'il nous avait d'abord opposé. C'était sans doute

une reculade mortifiante, mais force lui fut de s'exécuter. La

Quadruple alliance fut donc momentanément ressuscitée, et, en mai

1847, des arrangements furent conclus entre les quatre cours, en vue

d'une sorte de médiation armée à exercer entre les belligérants. La

charge peu agréable de procéder aux mesures coercitives fut laissée

à l'Angleterre. Celle-ci s'en acquitta aussitôt d'une main si peu

légère qu'elle se fit beaucoup d'ennemis en Portugal et y affaiblit

sa situation. C'était une maladresse de plus ajoutée à toutes celles

qu'avait déjà commises lord Palmerston en cette affaire. Quant à

la France, une fois qu'elle se fut donné le plaisir d'imposer son

concours au cabinet de Londres, et qu'elle eut obtenu, tant bien que

mal, la pacification matérielle désirée par elle en vue de l'Espagne,

elle eut soin de se dégager d'une entreprise où elle n'avait aucun

intérêt. Dès la fin d'août 1847, notre gouvernement avertissait lord

Palmerston qu'il regardait, en ce qui le concernait, la question

comme close[165].

[Note 164: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 290.]

[Note 165: Voir la conversation du duc de Broglie et de lord

Palmerston, rapportée dans une dépêche du duc à M. Guizot, en date du

29 août 1847.]

À peine en avait-on fini avec le Portugal, qu'un incident du

même genre se produisait sur un tout autre théâtre. En 1845,

pour être agréable à lord Aberdeen, M. Guizot avait consenti,

fort à contre-coeur, à remettre la main dans les affaires de la

Plata, et à tenter, avec l'Angleterre, une médiation armée entre

Rosas, le dictateur de la Confédération argentine, et l'État de

Montevideo[166]. Il n'avait pas fallu longtemps pour nous apercevoir

que, suivant le mot de M. Désages, nous nous étions fourrés dans

un véritable «guêpier[167]». Nous n'y restions que par fidélité

à l'engagement pris envers l'Angleterre. Tant que lord Aberdeen

avait été au _Foreign office_, l'accord avait régné à la Plata

entre les agents des deux gouvernements. Il fallait s'attendre que

cette situation changeât avec lord Palmerston. Celui-ci apporta

dans cette affaire sa méfiance accoutumée à l'égard de la France;

il s'imaginait, on ne sait vraiment pourquoi, que nous songions

à profiter de ce qu'il y avait un certain nombre de Français à

Montevideo, pour nous emparer de cette ville; et l'important lui

paraissait être moins de faire réussir l'action commune que de nous

empêcher «de jouer le jeu d'Alger sur la rivière de la Plata[168]».

En 1847, le plénipotentiaire anglais dans ces régions était lord

Howden; s'inspirant évidemment des méfiances de son chef, il se

trouva bientôt en désaccord avec son collègue français, M. Walewski,

sur la façon de traiter Montevideo; au lieu d'en référer à son

gouvernement et de laisser, en attendant, les choses dans l'état,

il prit sur lui de mettre brusquement fin à l'action concertée:

il signifia à notre représentant que l'Angleterre se retirait de

l'intervention, leva le blocus et abandonna Montevideo au sort

que lui ferait subir Rosas. Un tel procédé était inouï dans une

entreprise faite en commun.

[Note 166: Voir plus haut, t. VI, ch. I, § II.]

[Note 167: Lettre de M. Désages à M. de Jarnac, du 29 août 1846.

(_Documents inédits._)]

[Note 168: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 273.]

À peine notre gouvernement fut-il informé, en septembre 1847, de la

conduite de lord Howden, qu'il chargea le duc de Broglie de s'en

plaindre au cabinet anglais. Le premier ministre, lord John Russell,

que notre ambassadeur vit, à la place du chef du _Foreign office_,

momentanément absent de Londres, convint des torts de lord Howden

et promit d'en écrire aussitôt à lord Palmerston. Mais ce dernier,

qui reconnaissait sinon ses instructions, au moins son esprit, dans

l'acte de son plénipotentiaire, l'avait aussitôt pris à son compte;

sans consulter ses collègues, il avait envoyé à Paris une dépêche

où il approuvait lord Howden et déclarait terminée l'action commune

à la Plata. Cette fois encore, la passion l'avait entraîné trop

loin; il allait être obligé de reculer. Lord John Russell, lié par

ses premières déclarations, relancé par l'ambassadeur de France,

se décida à user de son autorité de premier ministre et à adresser

de sérieuses représentations à son collègue. Palmerston dut céder.

Renonçant à maintenir les déclarations de sa dépêche, il reconnut que

l'action commune n'était pas terminée, et que les deux gouvernements

avaient à délibérer sur les suites à donner à l'affaire, absolument

comme s'il ne s'était manifesté aucun dissentiment entre leurs

agents; sans convenir expressément des torts de lord Howden, il ne

contredit pas au jugement sévère que nous en portions. Sur ce point

encore, comme naguère en Portugal, il avait été obligé, suivant

l'expression du duc de Broglie, «d'avaler la pilule». Tout cela se

passait vers la fin de septembre et le commencement d'octobre 1847.

Les pourparlers pour la rédaction des instructions communes à envoyer

aux plénipotentiaires français et anglais, se prolongèrent pendant

plusieurs semaines et n'aboutirent que dans les premiers jours de

décembre. D'ailleurs, le gouvernement français, satisfait d'avoir

empêché qu'on ne lui faussât peu honnêtement compagnie, ne cherchait

aucunement à prolonger l'intervention. Bien au contraire, il estimait

que les deux cabinets devaient chercher ensemble un moyen décent de

sortir le plus tôt possible de cette ennuyeuse affaire[169].

[Note 169: Sur ces négociations, j'ai consulté la correspondance

confidentielle échangée entre M. Guizot et le duc de Broglie.

(_Documents inédits._)]

On le voit, sur ces divers théâtres, la rancune de lord Palmerston

avait été gênante, mais, en fin de compte, assez impuissante. En

Espagne, l'influence française, un moment compromise, avait bientôt

repris le dessus, et c'était, au contraire, l'influence anglaise

qui se trouvait absolument discréditée. En Grèce, il avait fallu

l'accident de la mort de Colettis pour ébranler notre prépotence, et

encore le cabinet de Londres était-il loin de recueillir de cette

mort les avantages qu'il en avait espérés. En Portugal, sur la Plata,

après avoir tenté d'agir en dehors de nous, lord Palmerston devait

reconnaître assez piteusement qu'il n'en avait ni le moyen ni le

droit. Tant d'échecs ne laissaient pas que d'être fort mortifiants

pour ce ministre, et son prestige outre-Manche en était atteint. De

Londres, le duc de Broglie écrivait à son fils: «On commence ici

à trouver que le mal n'a pas trop bonne mine quand il ne réussit

pas[170].»

[Note 170: Lettre du 22 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 33 / 82 题