Les radicaux extrêmes, ceux que représentaient à la Chambre M.
Ledru-Rollin et dans la presse la _Réforme_[109], ne s'étaient
pas jusqu'alors mêlés à la campagne des banquets; l'objet leur
en paraissait mesquin, les conditions suspectes. Ils n'avaient
pas manqué, fidèles en cela à la tradition jacobine, d'accuser
de trahison les républicains qui, sous prétexte de poursuivre
une réforme illusoire, consentaient à donner la main à des
monarchistes. Cependant, au bout de quelque temps, ils se prirent à
regretter de n'avoir point de part à une agitation qui devenait si
révolutionnaire, et ils cherchèrent une occasion de sortir de leur
abstention. Un banquet était annoncé à Lille, sous la présidence
de M. Odilon Barrot, pour le 7 novembre 1847. Parmi les membres du
comité local était un journaliste de province, alors peu connu,
mais qui devait acquérir une sinistre notoriété lors de la Commune
de 1871; il s'appelait Charles Delescluze. Sur sa proposition,
une invitation fut adressée à MM. Ledru-Rollin et Flocon. Ceux-ci
l'acceptèrent; seulement, pour n'avoir pas l'air d'adhérer à ce
qu'ils avaient blâmé, ils firent annoncer avec fracas par la
_Réforme_ que, s'ils se rendaient au banquet de Lille, c'était pour y
relever un drapeau que d'autres avaient abaissé.
[Note 109: Sur la fondation de la _Réforme_, voir plus haut, t. VI,
p. 3 et 4.]
Si habitué que fût M. Odilon Barrot à tout supporter, il s'effaroucha
de l'adhésion de M. Ledru-Rollin et des commentaires de la _Réforme_.
On eût dit que cet incident lui révélait tout d'un coup des
périls auxquels jusqu'alors il n'avait pas songé. Comme le disait
plaisamment la _Revue des Deux Mondes_, «il se frotta les yeux et
s'aperçut que, depuis trois ou quatre mois, on le faisait dîner
avec la République». C'était un peu tard pour faire ses conditions:
il l'essaya cependant. Il n'alla pas jusqu'à exiger un toast au
Roi, mais il demanda qu'on ajoutât à celui qui devait être porté
«à la réforme électorale et parlementaire», ces mots: «comme moyen
d'assurer la pureté et la sincérité des institutions de Juillet».
Par cette phrase, sans oser nommer la monarchie, on en reconnaissait
implicitement l'existence. Le chef de la gauche était convaincu que
personne n'hésiterait à payer d'une si petite concession le grand
avantage de sa présence et de sa parole. Aussi fut-il fort surpris
et mortifié, quand les commissaires du banquet, toujours poussés
par M. Delescluze, lui répondirent par un refus. Il déclara que ses
amis et lui n'assisteraient pas au banquet. On se passa d'eux. M.
Ledru-Rollin, resté maître du terrain et devenu l'orateur principal
de la cérémonie, se livra, dans un toast «aux travailleurs», à
des déclamations aussi creuses que sonores sur les souffrances
du peuple. Puis, s'élevant contre ceux qui, après avoir découvert
dans la société actuelle des «plaies honteuses», n'offraient pour
y remédier que des «demi-mesures», des «petits moyens», il donna
à entendre que seule une grande révolution pouvait tout purifier.
«Parfois aussi, s'écriait-il, les flaques d'eau du Nil desséché, les
détritus en dissolution sur ses rives apportent la corruption et
l'épidémie; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours
impétueux, balayera puissamment toutes ces impuretés, et, sur ses
bords, resteront déposés des germes de fécondité et de vie nouvelle.»
La mésaventure de M. Barrot fut très remarquée. Tandis que les
promoteurs originaires de la campagne des banquets en étaient assez
penauds, les conservateurs se réjouissaient de voir ainsi justifiés
tous les avertissements qu'ils avaient donnés aux dynastiques. «Il
vous restait une dernière humiliation à subir, disait le _Journal
des Débats_ à M. Odilon Barrot et à ses amis, celle d'être chassés
de vos propres banquets. Celle-là même ne vous a pas manqué...
Avoir fait tant de bruit des banquets réformistes, pour venir,
un jour, soi-même, dans un moment de repentir ou de peur, faire
éclater le secret de ces réunions dangereuses! Cela n'a pas besoin
de commentaires. M. Odilon Barrot est et sera toujours le même. La
scène de Lille s'est déjà répétée vingt fois dans sa vie. Il avance
jusqu'au bord de la sédition, et quand enfin il aperçoit l'abîme sous
ses pieds, alors, nous en convenons, il a du courage pour reculer,
incapable d'aller jusqu'au bout du mal qu'il voit, mais trop capable,
hélas! de ne voir le mal que lorsqu'il est fait... Cela n'empêche
pas qu'à la première occasion, M. Odilon Barrot recommencera. Aucune
expérience ne lui apprendra qu'il n'y a rien à faire, avec les partis
violents, que de la violence.»
Le _Journal des Débats_ ne se trompait pas: dans ce qui venait de
se passer, M. Odilon Barrot et ses amis ne virent aucune raison
d'interrompre ou de ralentir leur campagne. La passion les
poussait, et surtout leur amour-propre était engagé. Pour eux, même
après l'échec que leur avait infligé M. Ledru-Rollin, l'ennemi à
combattre était toujours le gouvernement. Un moment du moins, on put
croire qu'ils se feraient désormais une loi d'exiger le toast au
Roi: quelques jours plus tard, dans le banquet d'Avesnes, présidé
par M. Barrot, la santé du «roi constitutionnel» était portée
avec quelque solennité; mais, peu après, on retrouvait le même M.
Barrot aux banquets de Valenciennes et de Béthune, où les radicaux
excluaient toute allusion à la monarchie; les toasts au Roi ou
seulement aux «institutions de Juillet» devinrent encore plus rares
qu'ils ne l'avaient été avant l'incident de Lille. En même temps,
les dynastiques laissaient tenir devant eux un langage ouvertement
révolutionnaire. À Béthune, en présence de M. Odilon Barrot, un
orateur, après avoir accusé le gouvernement d'avoir trahi ses
serments, s'écriait: «Le peuple n'a pas donné sa démission. Il peut
revenir sur la place publique et dire: «Je puis toujours porter la
main sur la couronne que je donne, la briser et en jeter encore les
débris aux flots de Cherbourg.» À Castres, sous la présidence de M.
de Malleville, député du centre gauche, vice-président de la Chambre,
ancien sous-secrétaire d'État pendant le ministère du 1er mars, un
toast absolument socialiste était porté à «l'organisation du travail».
La faiblesse des dynastiques ne pouvait qu'enhardir les radicaux
extrêmes à pousser plus avant dans la voie où, dès le premier pas,
à Lille, ils avaient remporté un si complet succès. Dans la seconde
moitié de novembre et au cours du mois de décembre, ils organisent,
à Dijon, à Autun, à Chalon-sur-Saône, plusieurs banquets où ils
sont absolument les maîtres. Les orateurs de ces réunions sont MM.
Louis Blanc, Étienne Arago, Beaune et surtout M. Ledru-Rollin, qui
s'applique de plus en plus à prendre les allures d'un tribun et
qui se plaît à faire entrevoir, comme dans un nuage menaçant, la
révolution prochaine. «Une invisible volonté, dit-il, va semant dans
les hautes régions d'humiliantes catastrophes!... Messieurs, quand
les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour
se détacher de l'arbre.» Dans ces banquets, le socialisme a sa place
réservée à côté du jacobinisme; la formule adoptée est: «Révolution
politique comme moyen, révolution sociale comme but.» Tout est à
la glorification de 1793; on porte des toasts à la Convention, à
laquelle on ne reproche que d'avoir été trop bourgeoise; on se
proclame montagnard; on copie le langage et les poses des hommes de
la Terreur; on invoque les _Droits de l'homme et du citoyen_ tels
que les a formulés Robespierre. En même temps, les attaques ne sont
pas ménagées aux hommes de la gauche dynastique; on rappelle que M.
Odilon Barrot a été «volontaire royal» en 1815; «il a beau faire,
ajoute-t-on, il n'arrêtera pas le char de la révolution; il en sera
écrasé.» M. Flocon, après avoir fait la critique des doctrines
parlementaires, s'écrie: «Est-ce là ce que vous voulez aussi? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son
drapeau! Chacun pour sa foi! La démocratie, avec ses vingt-cinq
millions de prolétaires qu'elle veut affranchir, qu'elle salue du nom
de citoyens, frères, égaux et libres! L'opposition bâtarde, avec ses
monopoles et son aristocratie du capital! Ils parlent de réformes;
ils parlent du vote au chef-lieu, du cens à cent francs! Nous
voulons, nous, les _Droits de l'homme et du citoyen_!»
Ainsi maltraités par les radicaux extrêmes, les dynastiques
continuaient-ils du moins à être secondés par les radicaux
parlementaires avec lesquels ils avaient organisé et commencé la
campagne? Compter sur ces derniers eût été mal connaître ce que,
de tout temps, les girondins ont été en face des montagnards.
Les radicaux parlementaires furent beaucoup plus intimidés par
les violences de M. Ledru-Rollin et de ses amis, qu'ils ne s'en
montrèrent indignés. Ils se justifièrent humblement de leur alliance
momentanée avec les opposants constitutionnels, en donnant à entendre
qu'ils n'avaient eu d'autre but que de les entraîner et de les
compromettre; c'était la cause républicaine qu'ils se faisaient
honneur d'avoir servie par cette alliance. En même temps, comme
s'ils avaient été gênés de se montrer de nouveau dans cette compagnie
suspecte, ils organisaient, en plusieurs endroits, des banquets
tout à eux, où nulle part n'était faite à la monarchie ni aux
monarchistes, et ils y redoublaient de violence révolutionnaire.
Être abandonnés par les radicaux parlementaires après avoir été
repoussés par les radicaux révolutionnaires, c'était pour les meneurs
de l'opposition dynastique un gros mécompte. Si cette rupture se
confirmait, tout leur plan de campagne était ruiné, et ils se
trouvaient faire bien piteuse figure devant ce public auquel ils
s'étaient présentés à l'origine comme les chefs d'une redoutable
coalition. Ils résolurent donc de tenter un suprême effort pour
conjurer ce péril. Un dernier banquet était annoncé à Rouen, pour
le 25 décembre. Il fallait à tout prix que radicaux et dynastiques
s'y montrassent dans le même accord qu'au Château-Rouge, et que
l'opposition s'y replaçât sur un terrain à peu près constitutionnel.
Sous l'empire de cette préoccupation, MM. Odilon Barrot et Duvergier
de Hauranne se mirent en rapport avec le comité rouennais, présidé
par M. Senard et composé en majorité de républicains modérés. Ils
purent croire d'abord être arrivés à leurs fins. Après pourparlers,
il fut convenu: 1º qu'il n'y aurait pas de toast spécial au Roi; 2º
qu'on unirait dans le même toast la souveraineté nationale et les
«institutions fondées en juillet 1830». Les dynastiques, suivant
leur habitude, s'étaient montrés peu exigeants. Quelques-uns de
leurs amis trouvèrent qu'ils ne l'avaient pas été assez; n'admettant
pas, après tout ce qui s'était passé, qu'on n'osât pas nommer
expressément le Roi, ils se retirèrent. D'un autre côté, les radicaux
extrêmes, mécontents qu'on mentionnât les «institutions de Juillet»,
déclarèrent qu'ils ne prendraient pas part au banquet. MM. Barrot et
Duvergier de Hauranne s'inquiétaient peu de cette double retraite,
surtout de la seconde, s'ils demeuraient d'accord avec leurs premiers
alliés du Château-Rouge, les radicaux parlementaires. Or, cet accord
n'était-il pas assuré, puisque le comité avec lequel ils avaient
négocié et traité était précisément de nuance républicaine? Aussi,
grand fut leur désappointement quand, à la dernière heure, M.
Garnier-Pagès fit demander la suppression du toast constitutionnel.
Sur la réponse faite par M. Senard, que tous les arrangements
pris étaient déjà connus du public et qu'il n'était plus temps
de les modifier, les radicaux parlementaires signifièrent qu'ils
s'abstiendraient. Vainement MM. Barrot et Duvergier de Hauranne,
très troublés de cette résolution, s'efforcèrent-ils de la faire
abandonner; vainement exposèrent-ils aux défectionnaires que leur
conduite rendait impossible la continuation de la campagne des
banquets, ils échouèrent complètement; MM. Garnier-Pagès et Pagnerre,
avec lesquels ils eurent une longue conférence, ne contestèrent pas
la justesse des arguments qu'on leur opposait; «mais, ajoutèrent-ils,
la _Réforme_, par ses attaques, nous a nui dans l'esprit de nos
amis, et nous craindrions, si nous allions à Rouen avec vous, que
M. Ledru-Rollin n'en profitât pour nous dérober une partie de
notre armée; il vaut mieux nous abstenir, afin de conserver notre
influence». Pour être privé de la présence des députés radicaux, le
banquet de Rouen n'en fut pas plus modéré. Les députés du centre
gauche et de la gauche dynastique y prononcèrent des discours
particulièrement âpres et violents. Ils semblaient s'être fait un
point d'honneur de montrer que leurs déboires du côté du parti
radical n'avaient en rien atténué ni découragé leur opposition contre
le gouvernement.
On s'était flatté que le banquet de Rouen rétablirait l'union
entre les agitateurs: il avait au contraire manifesté avec éclat
l'impossibilité de cette union; loin d'avoir diminué les désaccords,
il les avait multipliés. La démonstration était décisive. La
coalition, sur l'existence de laquelle était fondé tout le plan
de l'opposition, se trouvait définitivement dissoute, et cette
dislocation mettait nécessairement fin à la campagne, telle que
l'avaient conçue ses promoteurs. Ceux-ci étaient les premiers à
en convenir, au moins tout bas. M. Odilon Barrot et ses amis se
voyaient réduits à l'alternative, ou de se laisser mettre hors du
mouvement qu'ils avaient suscité dans l'espérance de le conduire,
ou de demeurer, devant le public, les témoins, les assistants, les
cautions d'une entreprise de renversement qui allait à l'encontre de
toutes leurs convictions. Avouer, en se retirant, qu'ils avaient été
dupes, ou, en continuant, accepter d'être complices, ils ne pouvaient
échapper à ce dilemme. Aussi furent-ils bien aises qu'à ce moment
même l'ouverture de la session, fixée au 28 décembre, leur fournît,
pour interrompre leurs manifestations extraparlementaires, une
explication qui ne fût pas l'aveu de leur impuissance.
Du commencement de juillet à la fin de décembre 1847, la campagne
des banquets avait duré six mois; très languissante au début, elle
n'était devenue un peu active que depuis la fin de septembre. Le
nombre total des banquets avait été d'environ soixante-dix, celui
des convives d'à peu près dix-sept mille. Tout ce mouvement n'avait
pas été sans effet: à la longue, on était ainsi parvenu à donner
quelque retentissement à ce mot de «réforme» qui, au début, laissait
l'opinion si froide. Pour n'être pas le résultat naturel et spontané
des voeux et des besoins du peuple, l'agitation n'en était pas moins
réelle. Les conservateurs ne pouvaient plus en nier l'existence. Le
_Journal des Débats_, qui, lors des premiers banquets de province,
avait affecté de les ignorer, tant il les jugeait insignifiants, qui,
un peu plus tard, n'y avait trouvé matière qu'à raillerie, avait été
obligé, vers la fin de l'année, de les prendre plus au sérieux, et il
les dénonçait avec une émotion qui trahissait quelque alarme. Quant
aux ministres, ils en étaient venus à se demander s'il n'aurait pas
mieux valu user de leur droit d'interdiction; plusieurs de leurs amis
leur reprochaient de ne l'avoir pas fait.
À un certain point de vue, les promoteurs des banquets semblaient
donc être arrivés à leurs fins. Mais à quel prix? Pour remuer
l'opinion, nous les avons vus employer des procédés, nouer des
alliances, mettre en mouvement des idées d'une portée redoutable
et étrangement disproportionnée avec la réforme très limitée
qu'ils disaient poursuivre. Ils étaient allés répétant que la
liberté, la fortune, l'honneur, la probité de la nation étaient
compromis, que tout était corruption dans le gouvernement et la
société régnante; ils avaient dirigé leurs attaques contre le Roi
lui-même, l'accusant d'avoir menti aux promesses de son avènement
et de chercher à établir son pouvoir personnel par une sorte de
coup d'État sournois; tout cela, ils ne l'avaient pas dit dans
l'enceinte plus ou moins fermée d'un parlement, devant un auditoire
relativement capable de discuter et de juger; ils l'avaient crié
en quelque sorte sur toutes les places publiques de France, devant
une foule prête, par sottise ou passion, à prendre à la lettre les
déclamations oratoires. S'étaient-ils imaginé que cette foule, une
fois convaincue de la vérité de telles accusations, en conclurait
uniquement à la convenance de faire quelques modestes additions à la
liste électorale? La logique populaire a de bien autres exigences.
Surtout en France, avec notre passé de révolutions successives, en
face d'un régime issu lui-même des journées de Juillet, il ne pouvait
y avoir à toutes ces accusations qu'une conclusion: c'était de jeter
bas un gouvernement si malfaisant et si malhonnête. Dans la mesure où
les agitateurs avaient action sur l'opinion, ils l'avaient poussée,
ou tout au moins préparée à une révolution. Aussi bien, dans les
banquets eux-mêmes, cette idée d'une révolution possible, désirable,
nécessaire, était-elle apparue de jour en jour plus menaçante,
plus audacieuse, et les radicaux avaient-ils fini par prendre
manifestement la tête du mouvement. Des monarchistes avaient ainsi
fourni à la république ce qui, dans l'état des institutions et des
moeurs, lui avait manqué jusqu'alors: une tribune et un auditoire.