Je sais un original qui était fort expéditif en fait de comptabilité.
«Je suis très exact à faire mes comptes, disait-il, seulement je ne m’en
occupe qu’une fois par an, le 31 décembre.
--Mais alors, comment pouvez-vous vous rappeler le détail?
--Le détail! à quoi bon? J’écris sur mon carnet: Année 18...
Recettes: appointements et revenus divers _tant_.
Dépenses: divers _tant_.
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Reste en caisse _zéro_!
la balance se fait ainsi toute seule, j’économise les frais de registre
et les migraines.»
Je n’engage pas mes lectrices à suivre un si bel exemple. La prospérité
de la famille aurait fort à en souffrir, car, quel que soit le chiffre
de la fortune, le gouffre de la dette se creuse promptement pour ceux
qui ne savent pas ou ne veulent pas compter.
C’est une des obligations les plus strictes pour la maîtresse d’une
«maison bien tenue» que d’avoir une comptabilité aussi réglée que faire
se peut. Je dis: que faire se peut, parce que je sais qu’en général les
maris n’aiment point à rendre compte de leurs dépenses journalières,
cela les agace et les irrite, et d’ailleurs, ils n’y sont nullement
tenus.
Mais, en dehors de la somme... vague qu’ils s’attribuent, toutes les
dépenses de la maison peuvent et doivent être inscrites, d’abord sur le
livre-journal, puis sur un livre de relevés où l’on ne porte que les
grosses notes et le détail groupés par nature d’achats. Il y a même des
comptables si soigneux qu’ils prennent la peine de faire ce travail pour
les grandes factures, les décomposant pour attribuer à chaque personne
de la famille ou à chaque article du budget ce qui lui revient, on peut
ainsi se rendre compte d’un seul coup d’œil de la somme afférente à tel
ou tel ordre de dépenses.
Je ne puis qu’admirer, mais je conviens tout bas qu’une mère de famille,
une maîtresse de maison dont la vie est partagée entre de très
nombreuses occupations, n’a guère le temps de se livrer à ce long et
minutieux travail; le relevé sommaire, s’il est bien fait, suffit
d’ailleurs pour fournir la plus grande partie des enseignements et bases
de comparaison désirables.
Il me paraît tout à fait inutile de donner ici des modèles de _livres de
dépenses_, on en trouve à des prix très modérés chez tous les papetiers
et dans les grands magasins de nouveautés. Il y en a de fort
ingénieusement établis qui permettent de se rendre compte des sommes
employées à tel ou tel chapitre du budget par an, par mois, par semaine,
par jour même. C’est une bonne habitude à prendre et à conserver que de
mettre au courant tous les mois son livre de relevés.
On arrive ainsi au bout de l’année avec la besogne faite.
Est-il besoin d’ajouter que si la balance en fin d’année ne peut
s’établir régulièrement, si, selon l’énergique expression populaire, on
n’a pu «joindre les deux bouts», il faut courageusement et sincèrement
chercher à quoi l’on doit attribuer ce résultat fâcheux, et, pour le
budget de l’année suivante, retrancher tout ce qui peut l’être sans
inconvénients graves.
J’ai parlé ailleurs[7] du règlement des comptes avec les fournisseurs et
avec la cuisinière, je n’ai donc point à y revenir.
[7] _Les Domestiques_, _l’Approvisionnement_.
Il est d’usage que certaines notes soient payées par les domestiques;
ils y trouvent une petite source de profits qu’il serait injuste de leur
enlever. Seulement il faut exiger d’eux immédiatement la remise de la
quittance ou du livre acquitté, car c’est un des points où l’improbité
des serviteurs s’exerce le plus facilement.
Il faut classer toutes les quittances par liasses d’une année et les
garder pendant un an, au moins. Au bout de ce temps, il y a prescription
et nulle réclamation ne serait valable[8].
[8] Code civil, art. 2272.
J’engage pourtant à conserver, ne fût-ce que pour les placer dans les
archives de la famille, certaines pièces ayant une valeur comme souvenir
ou renseignement; celles relatives, par exemple, à l’achat d’un beau
meuble, d’un bibelot précieux, d’une riche fourrure, d’un livre rare,
d’argenterie, de bijoux, etc.
Les quittances de loyer, d’impôt et d’assurance doivent avoir une
chemise à part où il soit aisé de les retrouver dès qu’on en a besoin.
Gardez précieusement vos vieux livres de compte si vous avez de l’espace
pour les loger. On ne saurait croire l’intérêt que l’on trouve après un
long temps écoulé à revivre de la vie d’autrefois. Ah! ces anciens
registres de nos parents, comme ils parlent à nos cœurs! Quelle
éloquence poignante parfois, dans ces alignements de chiffres, dans les
simples rubriques qui les accompagnent! Jours de joie, jours de deuil,
jours de travaux, de soucis, de délassement ou d’angoisses amères ont
imprimé là leur trace, il s’en dégage d’émouvantes pensées,
d’importantes leçons, de fortifiants exemples.
C’est un bel héritage d’honneur à laisser à ses enfants que celui d’un
livre de comptes irréprochable!
* * * * *
«Qui doit «tenir la bourse» dans le ménage?»
Il n’y a aucun doute à ce sujet: c’est le mari, chef responsable de la
communauté, investi par toutes les lois divines et humaines du
commandement dans la famille.
Mais, en affirmant carrément son droit et son devoir de garder la haute
main sur le budget familial, je conviens que, dans la pratique, il est
tout naturel que le soin de payer les dépenses courantes soit réservé à
la maîtresse de maison et qu’elle ait sa part, sa grande part
d’influence en ce qui concerne la bonne distribution des ressources de
la famille.
Cette part, elle l’acquerra et la conservera si, dès le début de sa vie
de ménage, elle se montre sensée, intelligente et modérée dans ses
besoins, habile dans l’exercice d’une économie bien entendue.
C’est, je le sais, beaucoup demander, trop demander même à une jeune
femme qui sort à peine des lisières où l’avait tenue l’autorité
maternelle: aussi combien elles doivent s’estimer heureuses et bénir
leur mère, les jeunes ménagères qu’une sage et prudente direction a
initiées de bonne heure aux difficultés de l’économie domestique! Elles
pourront continuer dans leur ménage les habitudes prises chez leurs
parents, en les modifiant bien entendu selon les nécessités présentes
pour les adapter à une tenue de maison très réduite.
Quelle sécurité donne au mari une telle éducation chez sa femme! quelle
autorité celle-ci y gagne! quelle confiance réciproque entre eux!
«Le cœur de son époux se confie à elle, elle ne manque jamais des
dépouilles qu’il lui rapporte de ses victoires», dit l’Écriture[9].
[9] Salomon, _Proverbes_. La femme forte.
Il n’en est pas de même, je regrette de devoir le dire, pour les trois
quarts des jeunes mariées. Ignorantes des besoins réels de la vie, elles
ne savent comment régler l’emploi de l’argent qui leur est confié. Tant
qu’il y a des pièces d’or et des billets de cent francs dans le tiroir
du secrétaire, on y puise, pour un petit voyage, pour un objet de
toilette, pour une fantaisie, théâtre, concert, excursion, pour une
vente de charité, pour une souscription littéraire, et puis... le
boucher, le boulanger, l’épicier, présentent leur note, les domestiques
réclament leur gages, le terme arrive, et la bourse, lamentablement
aplatie, n’a plus rien ou à peu près, à fournir. Monsieur gronde, Madame
pleure, on a recours à papa et à maman qui se laissent attendrir, pour
la première fois; au second appel, ils font quelques observations, au
troisième ils refusent.
Ils ont d’autres enfants, ils ont déjà fait de lourds sacrifices pour la
dot et le trousseau de leur fille--ils ne peuvent pas donner de toutes
mains, en gros et en détail--il faut apprendre à se suffire avec ce
qu’on a... Et quand viendront les bébés? Comment fera-t-on?...
En pareil cas, dans un jeune ménage, uni, intelligent et courageux, on
reconnaît ses torts, on s’amende et l’on arrive à joindre les deux
bouts, sans recourir soit à l’humiliante nécessité de réclamer des
subsides, soit au déplorable expédient d’emprunter, soit au ruineux
système de «manger son fonds».
Ces efforts soutenus, ce méritoire labeur sur de nouvelles bases,
combien il est à souhaiter pour la paix et la dignité du jeune ménage
qu’ils se fassent en commun, dans le même esprit de dévouement au bien
de la famille!
Ceci nous ramène à mon point de départ: Qui tiendra la bourse?
Souvent, après des épisodes tels que ceux dont je viens de tracer une
esquisse, le mari, mécontent, défiant et un peu sévère, prend le parti
de donner à sa femme l’argent par petites sommes: 100 francs à 100
francs par exemple; j’ai même connu un chef de famille qui donnait 50
francs à 50 francs et seulement après avoir vérifié l’emploi de l’argent
sur un compte écrit. Ce n’était pas un tyran cependant, mais sa femme,
qu’il avait épousée très jeune, n’était pas très intelligente et n’avait
pu devenir raisonnable.
Il payait les notes des fournisseurs, les grosses dépenses, etc., et, en
somme, était arrivé à son but: ne point faire de dettes et tenir
honorablement un rang élevé.
Je ne cite point cependant ce système comme un exemple à suivre, car une
femme de valeur ne mérite point une telle rigueur et a le droit de s’en
offenser.
Je dis: le _droit_--quant au devoir... hélas! il est de se soumettre,
car on ne peut se démettre, et la paix de l’intérieur est le plus grand
des biens. Une meilleure combinaison est celle-ci:
Madame reçoit de son mari, tous les mois, une somme de... pour:
Le courant du ménage;
Les gages des domestiques;
Les notes des fournisseurs;
Sa bourse personnelle (toilette et bonnes œuvres).
Lui, paye:
Le loyer, impôts et assurances;
Le vin;
Les frais professionnels;
Le chauffage (bois et charbon);
Les voyages;
Les frais divers, abonnements, livres, etc.;
Sa toilette.
Si la somme mensuelle est un peu largement calculée, c’est un grand
plaisir, un bonheur même pour Madame de trouver, dans ses économies bien
entendues, le moyen de faire de petits cadeaux à son entourage et de
porter de temps à autre, un ou deux billets à la caisse d’épargne.
Si l’on est en déficit, on en gémit un peu, pas bien longtemps, pour ne
pas ennuyer le mari, on cherche de bonne foi et de manière approfondie
ce qui a causé ce malheur et on y porte remède avec énergie en
retranchant la source du mal.
Il y a des déficits dont la cause est tout éventuelle, vol, accidents,
maladies, etc. Ceux-là, il faut les supporter avec courage et
résignation comme étant une part de ces misères dont toute vie humaine
est passible, hélas! Ils ne peuvent entrer en ligne de compte et des
crédits supplémentaires, généreusement alloués par le maître du logis,
viennent y faire face.
Je n’ai point à m’occuper ici du genre d’administration d’une grande
fortune; si l’ordre est un devoir de toutes les situations, l’économie
n’en est pas un pour les gens très riches.
Entendons-nous... Dépenser largement presque tous ses revenus quand on a
établi ses enfants est une quasi-obligation, mais tant que la famille
peut s’accroître, tant que des dots sont à fournir aux filles, des
carrières aux garçons, il est sage, il est nécessaire même, de prélever
sur ses revenus une somme assez importante pour créer un nouveau fonds
et l’alimenter.
Souvent la mère de famille décharge de ce soin son mari absorbé par la
politique, les affaires ou l’exercice de sa profession.
Elle est alors un vrai ministre des finances, la tenue de sa
comptabilité n’est point une sinécure, des fonds en quantité
considérable lui passent par les mains, leur emploi pour le bien-être et
la bonne renommée de la famille, leur placement dans des conditions
fructueuses et prudentes à la fois, sont des tâches peu aisées à
remplir. En y mettant tous ses soins et en y appliquant toute sa raison,
elle y parvient... heureuse si elle a pu trouver chez son mari un guide
sûr, un appui solide!
Dans cette situation, Madame «tient la bourse» en quelque sorte.
C’est le haut de l’échelle; aux premiers échelons en bas, nous trouvons
les ménages modestes, si étroitement unis par la plus touchante, la plus
entière confiance, que mari et femme ne sont vraiment qu’une âme en deux
corps.
Là aussi, Madame «tient la bourse» et Monsieur, plein d’admiration pour
les talents économiques de sa ménagère d’une part, de l’autre pas fâché
peut-être de s’éviter des ennuis, se contente de dire: Donne-moi une
pièce de cent sous, ou dix ou vingt francs, suivant les cas.
S’il a une fantaisie dépassant la somme que contient son gousset, il
dit: «Portez cela à la maison, Madame vous paiera!» le cœur léger,
l’esprit en repos, sans même s’être demandé un instant si «Madame», pour
payer, ne sera pas forcée de vider un tiroir qui ne se remplira ni tôt
ni aisément.
Non, je le répète encore pour bien le persuader à mes jeunes lectrices,
il est indispensable que _la bourse_ soit, au moins pour les grandes
lignes, tenue par Monsieur.
Il faut qu’il se rende compte du niveau des eaux, des canaux et des...
fissures par où elles s’écoulent, et que, le jour où tout est à sec, il
n’ait pas de prétexte pour faire retomber toute la faute sur «Madame».
Toute règle a ses exceptions: il en est de nombreuses pour celle qui
nous occupe.
Un savant, un littérateur, un artiste, un médecin, sont si absorbés par
la nature de leurs travaux, si en dehors de la vie normale, que leur
compagne a le devoir de leur éviter, autant que possible, tous les
soucis matériels de la vie.
L’inspiration se débat et succombe au milieu des factures à vérifier,
des comptes à établir. Une fatigue cérébrale, une irritation nerveuse,
intenses et funestes, naissent de cette ingrate besogne supportée à
contrecœur, ou bien le malheureux chef de famille harassé et découragé
lâche les rênes, et le gouffre se creuse peu à peu où le patrimoine de
la famille finira par disparaître. Là il faut que Madame «tienne la
bourse» et se rende digne de la mission austère qui lui est dévolue.
Ce n’est point en harcelant son mari pour augmenter la production, au
grand détriment de la santé, du talent, de la considération de celui-ci,
qu’elle sauvegardera les intérêts des siens, mais en se montrant sage,
économe et fidèlement gardienne du trésor qui lui est confié.
Certaines professions tiennent le mari longtemps hors de chez lui; tel
est le cas pour les marins, les officiers d’infanterie de marine, les
inspecteurs des finances, etc.
Il est évident que, dans ces conditions, la femme, sur qui retombe en
leur absence toute la charge du gouvernement de la famille, doit avoir
le maniement des fonds, au moins en ce qui concerne la dépense du
ménage.
Enfin, parlerons-nous de ces tristes intérieurs où le mari, par sa
déchéance physique ou morale, est hors d’état de remplir son rôle de
chef de la communauté? Là aussi la bourse, autant que faire se peut, est
aux mains de la mère de famille. Douloureux privilège! payé par d’amers
retours sur ce qui devrait être et n’est pas ou n’est plus!
Pour clore cette longue étude un peu aride, je l’avoue, nous allons
parler de ce que j’appellerai, si vous voulez, «le budget...
insuffisant».
Faut-il m’excuser auprès de mes lectrices de les entraîner à ma suite
dans des sentiers où il y a plus de pierres et d’épines que de mousses
et de fleurs?
Je ne le crois pas. Les pensées graves doivent avoir leur place chez les
femmes, même jeunes et heureuses; il est bon pour elles de ne point
demeurer dans une éternelle enfance.
Si l’adversité les a épargnées, elles l’ont vue plus d’une fois frapper
autour d’elles; elles ont vu aussi des cœurs héroïques lutter
courageusement contre les coups du sort, et, souvent, sortir victorieux
de la lutte. La mort d’un chef de famille dont les appointements élevés
assuraient l’aisance au logis, ou la perte de son emploi, une ruine
commerciale ou industrielle, des spéculations malheureuses, changent en
quelques semaines l’existence large ou souriante en une vie de travail
et de privations. Sans même aller jusque-là, il y a des moments où des
événements imprévus, amenant soit une diminution dans les revenus, soit
une augmentation dans les dépenses, enlèvent tout espoir d’équilibrer le
budget.
Dans la première de ces situations, que puis-je dire d’utile ici? Rien,
hélas! La nécessité est la plus forte, sa main de fer courbe les
volontés les plus récalcitrantes; un petit logement, un mobilier réduit
au strict nécessaire, une nourriture juste suffisante, le service d’une
femme de ménage ou d’une bonne à tout faire, voilà ce dont il faut se
contenter. Eh bien, là encore, et plus que jamais, dirai-je, il faut
établir son budget, calculer minutieusement, scrupuleusement, l’emploi
des petites ressources dont on peut disposer et, pour les augmenter,
s’adresser au travail, au travail constant, patient, infatigable. Les
âmes bien trempées y trouvent d’ailleurs non seulement profit, mais
apaisement et même consolation.
Dans le second cas, si l’insuffisance du budget n’est que temporaire, le
mal est moindre, et avec de l’énergie on arrive à l’empêcher de
s’étendre, à le réduire même de façon notable.
Se restreindre en tout ce qui n’est pas _nécessaire_ et mener une vie
laborieuse: voilà les deux grands points.
En consultant avec sincérité les chiffres de son budget annuel, on
cherche, de bonne foi, courageusement, les points sur lesquels doivent
porter les coupes, coupes claires ou coupes sombres, suivant les cas, et
on les trouve. Une fois trouvés, on appelle à soi tout ce qu’on possède
de sagesse, de prudence, de force, et on met la main à la cognée.
Sur le loyer... si les conditions de bail et de métier le permettent, on
peut retrancher d’autant plus efficacement que cette économie en
entraîne beaucoup d’autres qui, réunies, en font une grande. Les impôts
sont moins lourds, il faut moins de service, moins d’entretien pour le
mobilier, moins de dépenses accessoires coûteuses au point de vue de la
location, moins de chauffage, d’éclairage, etc.
Sur la nourriture, on ne peut enlever que les petites satisfactions de
gourmandise, car l’alimentation proprement dite ne saurait être
sacrifiée sans grand dommage pour la santé, cette santé d’autant plus
nécessaire à conserver qu’on est moins riche.
Le chapitre des plaisirs grands ou petits, théâtres, voyages,
abonnements coûteux, est un de ceux où les grandes coupes dont je
parlais tout à l’heure ont leur place tout indiquée. Je ne vais pas
jusqu’à dire qu’il faut tout abattre, mais enfin... momentanément...
jusqu’à ce qu’on voie un peu clair dans ses affaires...
Si l’on peut, il faut renoncer carrément au monde, cause sans cesse
renaissante de petits frais onéreux: gants, chaussures fines, chapeaux,
voitures, et surtout perte de temps! Or le temps a une réelle, une
grande valeur budgétaire. Pendant qu’on court les rues pour faire des
visites, aller de magasin en magasin chercher des atours à bon marché,
des «soldes» et des «occasions», le linge de la maison et de ses
habitants ne se raccommode pas tout seul. Il s’use, se détériore
rapidement, il faut le remplacer et puiser dans sa bourse.
On ne saurait croire l’économie qu’une femme adroite et judicieuse
trouve à faire ses robes, ses chapeaux, les vêtements de ses enfants, le
linge de son mari.
J’ai connu des ménages de fonctionnaires où la mère et les filles
trouvaient moyen d’être, non seulement convenables, mais élégantes,
admirées pour cette élégance, avec un budget de toilette équivalent pour
chacune au prix d’une robe de la bonne faiseuse.
Mais, pour en arriver là, il faut penser, combiner, utiliser le moindre
chiffon, tirer l’aiguille et rester... chez soi.
_Domum mansit, lanam fecit[10]_, disait la belle épitaphe d’une femme
romaine. Je l’ai admirée bien souvent. Quand on reste chez soi aussi, on
surveille mieux ses domestiques, on peut même en diminuer le nombre en
se chargeant d’une partie du service. Que de femmes savent demeurer
gracieuses, fines, distinguées, qui le matin ont fait leur lit, balayé
et épousseté leur chambre, examiné et repassé une pile de linge d’enfant
et donné un coup d’œil, un coup de main au déjeuner, pour que «Monsieur»
ne s’aperçoive pas des erreurs coutumières à une cuisinière novice!
[10] Elle vécut chez elle et fila de la laine.
Elles ne sont pas à plaindre cependant, car la conscience du devoir
rempli donne au cœur et à l’esprit une paix qui est presque du bonheur.
Celles que nous plaindrons, ce sont les incapables, les frivoles, les
nonchalantes, les timides, les empêtrées, qui, en face du «budget
insuffisant», ne savent que geindre, récriminer, se fâcher ou tomber
dans un marasme découragé et décourageant.
Ah! les pauvres maris! les pauvres enfants! c’est eux surtout qui ont
droit à notre commisération! Imagine-t-on ce qu’il y a de cruel pour un
honnête homme, forcé de lutter contre les duretés de l’existence, à ne
trouver chez lui ni support, ni tendresse, ni bon sens, ni force d’âme,
mais seulement des reproches, des regrets inutiles pour ce qui n’est
plus, un parti pris de laisser tout aller à la dérive...
Je ne veux pas laisser mes lectrices sur une si pénible impression;
j’aime mieux offrir à leur admiration la courageuse épouse, qui, le soir
venu, accueille avec un bon sourire le cher compagnon du _struggle for
life_, toujours prête à l’encourager, à le soutenir, à faire luire
devant lui l’espoir d’un temps meilleur, à inventer des raisons
d’espérer, que peut-être, au fond du cœur, elle n’ose point partager...
L’aimable amie qui, pour ne pas laisser s’installer au foyer la
tristesse ennemie des efforts vaillants, sait encore, malgré une journée
de labeur, ouvrir son piano, appeler à son aide les œuvres des grands
maîtres, les divines inspirations qui battent de l’aile autour des
fronts fatigués et leur donnent la force de se relever! Ou bien, c’est
quelque lecture attrayante, quelque causerie où l’on dit: «Te
souviens-tu?» où l’on hasarde un: «Quand nous serons plus riches...», et
alors on fait de beaux projets, on pense, non plus seulement au
lendemain qui va ramener son lot de travaux et de soucis, mais aussi au
surlendemain qui verra disparaître, s’il plaît à Dieu! le budget
insuffisant.