Budget et comptabilité.
Le sujet que j’entreprends de traiter est, on ne peut le nier, hérissé
de difficultés, et cependant, il me paraît si important pour le
bien-être, l’honneur même de la famille, qu’il doit nécessairement
trouver place dans une série d’articles destinés aux jeunes maîtresses
de maison, ou à celles qui le seront bientôt.
Avant de m’y engager, je préviens mes lectrices que je ne leur donnerai
point de _chiffres_. Je n’entends jeter aucun blâme sur la méthode
contraire. Je conviens que les articles bourrés de minutieuses
énumérations que je lis ici ou là sont faits très consciencieusement, de
la meilleure foi du monde, avec le plus grand désir d’être sérieusement
utiles, mais ils ont, selon moi, le grand tort de n’être nullement
pratiques. Il y a tant de diversité dans les conditions de fortune, de
position, de résidence! Un type général ne s’adapte jamais à toutes les
situations, pas même au plus grand nombre, et restera dans le domaine
des utopies.
Qu’en résulte-t-il? C’est que l’essai, trop souvent, décourage à fond
les bonnes volontés. On a voulu faire ce qu’indiquait le livre ou le
journal, on n’a pas réussi pour cent mille raisons; on désespère d’y
arriver; selon le vieux proverbe, _on jette le manche après la cognée_,
et on laisse tout aller, sans essayer de réagir.
Qu’on ne s’attende donc point à trouver ici des colonnes savamment
alignées où figurent par mois, tant pour le loyer, tant pour la
nourriture, tant pour ceci, tant pour cela, tant pour cette autre chose.
Nous prendrons de haut les grandes lignes du budget, et nous chercherons
surtout comment il peut s’équilibrer et soutenir son équilibre en
général, quels que soient le revenu et les besoins.
Le revenu et les besoins! Voilà, qu’il s’agisse du jeune ménage ouvrier
ou du plus puissant empire, les deux termes entre lesquels la question
budgétaire est tout entière comprise.
Il faut proportionner son revenu à ses besoins, ou ses besoins à son
revenu, redoutable dilemme en face duquel se trouve tout être civilisé
qui veut vivre libre et honoré.
Or le premier point est le plus souvent hors de notre atteinte, c’est
donc sur le second que doit se concentrer toute notre attention et toute
notre activité pratique.
* * * * *
Voici un jeune couple, de retour après le plus heureux voyage de noces.
Je le suppose dans une condition moyenne, possédant par la dot de la
femme et le travail du mari une petite aisance suffisante à des goûts
modestes, et néanmoins habitué aux raffinements d’une vie correcte et
d’un milieu de bonne éducation.
J’ai dit: une _petite aisance_, et voici pourquoi.
A moins qu’il ne s’agisse de ces grosses fortunes sur lesquelles les
brèches marquent à peine, les parents ne peuvent donner à leur fille
qu’une dot dont le revenu est presque minime comparé à celui qui fait
vivre la famille réunie. Si généreux que soit le père, il peut avoir
d’autres filles à doter, des garçons à établir, une industrie ou des
affaires qui l’obligent à garder des fonds disponibles, une position
officielle qui le force à de lourds sacrifices.
La nouvelle mariée ne peut s’attendre à vivre largement et un peu
mollement comme elle le faisait chez sa mère. Elle ne sera point servie
par plusieurs domestiques, sa table sera moins abondante, et elle aura
beaucoup moins de temps à donner aux beaux-arts (?), à la toilette, aux
visites chez les amies, aux papotages, flâneries et gentillesses du même
genre.
Je me hâte de le dire, je ne la trouve nullement à plaindre en ceci.
Pour une femme sérieuse, intelligente et dévouée,--une vraie femme
enfin--la joie de fonder une famille, de se créer un intérieur, de
rendre heureux le cher compagnon de sa vie, est si grande, si pure,
qu’elle emporte tout et que les privations ne se sentent pas.
Mais, pour en revenir au sujet qui nous occupe, ce jeune ménage qui
déboucle ses malles ne doit pas se faire d’illusion sur ce point-ci,
c’est qu’il ne peut calculer ses dépenses et les ordonner sur le pied
qu’il a connu jusqu’alors. C’est une nouvelle existence qui commence
pour Elle comme pour Lui: car si Elle a joui, sans trop se demander
comment cela se faisait, du bien-être de la maison paternelle, Lui, s’il
a eu de bonne heure une jolie position et toujours une bonne conduite, a
pu, comme garçon, vivre de façon aisée et presque large.
Ils n’ont donc ni l’un ni l’autre l’expérience des bourses trop légères,
des fins de mois tardives à venir, oh! combien! des déficits imprévus,
des notes où l’addition s’allonge en terrifiantes colonnes!
Ils feront des écoles, je n’en doute pas! Plus d’une fois Monsieur
trouvera le dîner un peu court et le compte de la couturière un peu
long; Madame, les larmes aux yeux, gémira sur un livre ou un bibelot
auquel Monsieur n’a pas su résister. Mais, s’ils sont tous deux honnêtes
et vaillants, ils se tireront d’affaire avec le temps.
La première chose à faire pour eux est d’établir le budget en recettes
et dépenses. Le côté Recette est évidemment le premier à régler, puisque
avant de décider les dépenses que l’on fera, il est indispensable de se
rendre compte de ce qu’on aura à dépenser.
On ne saurait trop insister sur ce point que, dans l’évaluation du
revenu, il faut être non seulement exact, mais sévère. Les «à peu près»
ne doivent pas figurer en ligne de compte.
Dire: nous aurons 7 540 francs de revenu environ, mettons 8 000 en
chiffres ronds, est une grosse imprudence. Si vous avez la passion du
«chiffre rond», mettez 7 000, jeune ménage, et arrangez-vous en
conséquence, les 540 ne seront pas de trop pour couvrir les imprévus,
les pertes; et d’ailleurs êtes-vous si sûrs que cela de leur pérennité?
Les diminutions de traitement si le mari est fonctionnaire, les aléas de
métier s’il exerce une profession libérale, les chances du commerce et
de l’industrie, vous réservent de désagréables surprises.
Sous bénéfice de cette observation, vous établirez donc ainsi qu’il suit
votre budget de recettes:
Appointements de Monsieur _tant_.
Revenus de ses biens _tant_.
-- de la dot de Madame _tant_.
Ajoutez comme mémoire, si vous voulez, que la somme divisée par douze,
par cinquante-deux, par trois cent soixante-cinq, donnera tant à
dépenser par mois, par semaine, par jour, mais ce petit calcul, un peu
puéril, n’aboutit en réalité à aucune conséquence pratique, car, pour
peu qu’on soit au-dessus des classes ouvrières ou petites bourgeoises,
on ne vit point _au jour le jour_, et il y a beaucoup de dépenses qui se
font par sommes d’une certaine importance et ne sauraient entrer dans un
compte quotidien.
J’ai supposé, dans ce qui précède, qu’il s’agissait d’un ménage de
fonctionnaire ou d’employé dont les revenus sont à peu près fixes; s’il
s’agit d’un avocat, d’un médecin, d’un artiste, d’un industriel, en un
mot d’un chef de famille dont les ressources annuelles sont
essentiellement et inévitablement variables, il faut prendre comme base
de revenu celui des dernières années, trois ou cinq par exemple, laisser
une marge assez large à l’évaluation en moins, car il est sage de faire
la part des aléas de la clientèle, de la mode, de la santé, des crises
commerciales, et établir son budget comme j’ai dit plus haut. Si, par
exemple, le jeune avocat ou le jeune médecin a gagné en moyenne de six à
huit mille francs pendant les dernières années, tablez sur sept au plus!
Si les gains se trouvent plus forts, ils seront les bienvenus, on mettra
de côté pour les années mauvaises et la dot des enfants, et l’on pourra
s’accorder un petit plaisir, achat d’un meuble désiré ou voyage, pas
bien loin.
Ce n’est qu’après une série un peu longue, et soutenue sans défaillance,
d’années prospères, qu’on peut, sans manquer à la prudence, modifier son
train de maison s’il y a lieu et l’établir sur une plus large base de
revenu.
Voici maintenant un genre d’existence où l’établissement solide d’un
budget exige de la part de la maîtresse de maison une grande fermeté et
beaucoup de capacité et d’expérience, c’est le budget rural. Les revenus
sont on ne peut plus variables, les dépenses sont comme les revenus. Il
y a des années où, même sans catastrophes ou mauvaises récoltes, par le
seul fait du mouvement de la vie, s’imposent de lourds sacrifices. C’est
un mur, un toit qu’il faut refaire, un vieux cheval qu’il faut
remplacer, du matériel agricole usé ou détérioré qui réclame réfection
ou rachat. La somme de ces frais entre pour une forte proportion dans le
budget du propriétaire de campagne;--plus il est riche en biens-fonds,
plus il y a d’espace appelant les brèches, de fermiers qui ne paient que
peu ou mal, de gardes qui laissent piller les bois, de clôtures à tenir
en état, etc. Si la nature des revenus est variable quant à la quotité,
elle est de plus variée quant à l’espèce, de sorte que leur évaluation
est presque impraticable.
Il y a pourtant, j’en ai connu, des châtelaines si entendues, si
ordonnées, qu’elles tiennent leurs livres avec l’exactitude d’un
comptable de profession.
Les douzaines d’œufs, les volailles, les kilos de beurre, les fromages
apportés en redevances ou fournis par la maison rustique, y figurent
sans un oubli, sans une erreur; l’évaluation du bois pour le chauffage,
du vin et du cidre pour la boisson, de la paille et du fourrage pour les
chevaux, basée sur les mercuriales, permet de se rendre compte, à peu de
chose près, des ressources du domaine et de balancer dépenses et
recettes.
J’admire profondément, je l’avoue, ces femmes vaillantes qui, au prix
d’un rude labeur et de soucis incessants, assurent le bien-être à leur
famille, à tout un peuple de serviteurs, et maintiennent, augmentent
même la prospérité de la maison.
Cette admiration va surtout à celles qui savent allier, chose rare et
touchante, la fermeté, l’économie, la prudence, à l’indulgence envers
les humbles, à la charité envers les pauvres et les petits.
Le revenu probable étant une fois fixé comme je viens de le dire, notre
jeune ménage va s’occuper des dépenses. Il en a déjà parlé plusieurs
fois, et, sous l’abat-jour rose du salon de «maman», dressé un joli
petit budget. Il y entrait de charmants voyages, un délicieux petit
appartement, des fleurs, des palmiers phœnix ou autres, des _amours_ de
bibelots et, dans le fumoir de Monsieur, des draperies pur Orient, et,
pour faire face à tout ce luxe, des rouleaux d’or s’alignant en
colonnades.
Non, pas ce chatoyant budget-là, un autre, presque rébarbatif. Loyer,
impôts, pain, viande, vin, chauffage, éclairage, etc. Mots sévères, gros
de soucis pour la jeune maîtresse de maison à son début!
Envisageons-les bravement, et tout d’abord admettons ceci, c’est que,
pour les six premiers mois, je dirais presque pour la première année, ce
budget ne peut s’établir que de façon provisoire. On consulte les
parents, les amis déjà un peu plus avancés dans la vie de ménage et dont
la régularité, l’ordre, le sérieux, peuvent inspirer confiance, et, sur
les bases ainsi obtenues, on dresse ce petit tableau:
1º Loyer, impôts, assurances 000
2º Nourriture 000
boucher 00
boulanger 00
épicier 00
marché 00
divers 00
3º Boisson 000
4º Éclairage, chauffage 000
5º Entretien du mobilier 000
6º Toilette de Monsieur 000
7º -- Madame 000
8º Gages et service 000
9º Santé (pharmacien, médecin) 000
10º Abonnements, livres, etc. 000
11º A ajouter s’il y a lieu: frais professionnels 000
12º Chevaux et voitures 000
13º Charité 000
14º Imprévu et divers 000
15º Économies 000
Nous allons reprendre un à un ces divers chapitres sur lesquels il y a
nombre d’observations à présenter.
_Le loyer._--Une tradition économique, peu justifiée selon moi, veut
qu’on affecte à son logement le dixième de son revenu. En thèse
générale, très générale, cela peut s’admettre, mais combien la pratique
vient souvent à l’encontre de ce précepte! Il y a des villes de province
où, pour une raison ou une autre, on ne peut se loger sans arriver à un
taux désespérant ou alors sans s’imposer, de ce chef, des privations
d’autant plus pénibles qu’elles portent sur le bien-être de toute la
famille, sur la santé peut-être; presque partout maintenant, la
proportion du dixième est insuffisante.
Les nécessités professionnelles pèsent d’un poids fort lourd parfois
dans la balance. Un avocat, un notaire, un avoué, un médecin, sont
forcés d’avoir non seulement un cabinet convenable, mais encore salle
d’attente, local pour les clercs, le secrétaire, etc. Aux percepteurs de
ville, receveurs des finances, receveurs d’enregistrement, conservateurs
des hypothèques, il faut des bureaux avec entrée indépendante autant que
possible et toujours couloir ou vestibule d’attente. Soit qu’on les
prenne sur la part du logis réservée à la famille, soit qu’on s’installe
dans un bâtiment spécial, tout cela augmente considérablement le prix du
loyer. En revanche, si le chef de famille est employé dans un ministère,
dans une banque où il a son bureau, la somme à consacrer au loyer est
bien diminuée.
La question du quartier est aussi à faire entrer en ligne de compte. Le
choix n’est pas toujours libre, la situation sociale, les nécessités de
profession, peuvent imposer tel ou tel point d’une grande ville où les
appartements sont beaucoup plus chers que dans tel autre.
Enfin, la vie avec des parents âgés qu’il faut installer de façon
confortable et hygiénique, ou de jeunes enfants pour lesquels un endroit
paisible et aéré est indispensable, influent encore sur la quotité qu’il
convient d’attribuer à ce chapitre du budget.
Je pourrais citer bien d’autres exemples, mais je résume en disant qu’il
faut tâcher d’osciller entre _un_ et _deux_ dixièmes du revenu, sans
jamais aller plus loin.
Au loyer se rattachent:
1º Les impôts;
2º L’assurance contre l’incendie;
3º Les divers frais que l’on a à supporter dans les locations de ville:
eau, tapis, gaz, etc., et aussi les frais d’entretien, notes du vitrier,
du plombier, etc., ceux-ci à prévoir en bloc.
_Nourriture et boisson._--C’est le gros morceau du budget; d’abord parce
qu’il constitue une série incessante de dépenses renouvelées chaque
jour, et aussi parce que c’est là que le gaspillage, le «coulage» pour
employer le terme usité, si expressif, s’exerce le plus aisément et le
plus coûteusement. L’expérience seule peut aider la jeune maîtresse de
maison à fixer à peu près la somme qu’il convient d’attribuer à ce
chapitre. Cette somme varie d’ailleurs non seulement d’après
l’importance de la famille, mais aussi d’après la profession de son
chef. Chez un employé, un militaire, un professeur, un artiste, il n’y a
pas lieu de tenir «table ouverte»; chez les commerçants, notaires,
avoués, hommes d’affaires en général, il y a au contraire à héberger
très souvent des hôtes de passage, ce qui nécessite des dépenses
continuelles et même un train de vie plus soutenu, une cave mieux
montée, etc. Ceci rentre dans les frais professionnels.
Dans tous les cas, quelle que soit la proportion à attribuer au chapitre
qui nous occupe, il faut, après expérience faite, tâcher de la définir
nettement au moins dans ses grandes lignes.
Les livres du boucher, du boulanger, de l’épicier, réglés au mois, les
comptes de la laitière, du marché, les notes du fournisseur de vins,
donneront une base suffisante pour établir le _quantum_ de la dépense
par semaine, par mois, par an. Le chiffre de prévision devra dépasser
d’une centaine de francs au moins le chiffre réel, si l’on ne veut pas
avoir de surprises trop désagréables.
Quant au surplus amené par une hospitalité imprévue et prolongée, par
des extras dans les fêtes de famille ou, ce qui est moins gai, par la
maladie, les larcins, les accidents, il peut être classé sous la
rubrique: _divers_, un peu grossie à cet effet.
La somme à attribuer à la nourriture doit être calculée sans
exagération, mais aussi sans lésinerie. Il faut que le mari qui
travaille, les enfants qui grandissent, les serviteurs qui se fatiguent,
puissent accroître ou réparer leurs forces. Les économies en ce cas sont
mal, très mal entendues, si elles portent sur ce qui fait le fond de
l’alimentation comme _qualité_ et _quantité_. Je souligne ces deux mots
pour appeler sur eux l’attention de mes lectrices, car ils sont fort à
considérer. Pour se bien porter et pouvoir bien travailler, une bonne
nourriture est indispensable, de bonne viande, de bon pain, de bon lait,
des œufs, des légumes, du sucre, du café. Économisez tant que vous
voudrez sur les truffes, les primeurs, les pâtisseries, les bonbons, les
liqueurs, etc. (sauf quand l’hospitalité vous fait un devoir de les
offrir à vos invités), mais dans la vie de tous les jours, ces
recherches gourmandes sont plus qu’inutiles, elles sont nuisibles.
Calculez largement, sans gaspillage, pour les besoins de la table
familiale.
Je me suis laissé dire qu’il y a des femmes dont les goûts dispendieux
en fait de toilette et de plaisir se compensent par une parcimonie
étrange en ce qui concerne le bien-être intérieur. Peu de linge, point
de feu, peu de mets sur la table des maîtres, à peu près rien sur celle
des serviteurs.
Ai-je besoin d’insister sur l’odieux de telles pratiques? Sacrifier la
santé des êtres qui dépendent de vous à des satisfactions de l’ordre le
plus mesquin est le fait d’un cœur sec, d’un esprit étroit, d’un
caractère dont la bassesse révolte les âmes honnêtes.
Ce n’est pas toujours la sotte vanité de promener pendant quelques
heures un panache inédit ou des falbalas extravagants qui pousse les
femmes à un excès d’économie. Une pensée plus louable peut les diriger,
celle «de mettre de côté» pour la dot des enfants ou pour se créer un
avenir aisé. L’intention est bonne assurément, mais, comme du mal il ne
peut jamais sortir aucun bien réel et durable, il arrive que les efforts
faits ont un résultat tout à fait opposé à celui qu’on attendait. La
santé de la famille s’altère, les notes du pharmacien et du médecin
grossissent de ce qu’on a enlevé sur celles du boucher et du boulanger;
les domestiques, mal nourris, ont un mauvais service: ils changent
fréquemment, au grand dommage des intérêts de la maison; enfin le mari,
mécontent et attristé, fuit son intérieur et, parfois, va chercher
ailleurs des distractions coûteuses.
Je le répète donc, pour conclure, attribuons au chapitre «nourriture»
une part largement établie.
_Éclairage et chauffage._--La somme est facile à évaluer, car en général
elle varie peu. Si la profession du mari oblige à un ou plusieurs
bureaux dans la maison, elle est fort augmentée, et cette augmentation
doit être comptée dans les frais professionnels.
_Toilette._--Ah! qu’il y aurait long à dire sur ce chapitre! Il y en a
si long que, bravement, je recule, laissant à mes lectrices la tâche de
se faire toutes les réflexions, observations, suggestions, que leur
inspirera un jugement sain et éclairé. Ces paroles si sages de saint
Louis les y aideront: «On se doibt parer et armer de telle manière que
les prud’hommes du siècle ne puissent dire qu’on en faict trop ni les
jeunes gens qu’on n’en faict assez. Chacun doit être vestu suivant son
rang et son âge.»
Je me contenterai donc de quelques aperçus en général.
Dans les premières années qui suivent le mariage, le trousseau et la
corbeille de la jeune femme ont dû, s’ils ont été bien compris, lui
fournir un fond de lingerie et de toilette tel qu’il n’y ait eu à y
ajouter que ce que j’appellerai le courant, les vêtements de saison.
La venue des bébés et le temps qui précède exigent une toilette qui ne
s’accorde pas avec les fantaisies de la mode.
Il y a aussi la part à faire aux deuils qui peuvent se produire dans les
deux familles. En somme, une jeune femme sensée et sérieuse peut, sans
renoncer à toute élégance, ne pas dépenser grand’chose pour sa toilette
pendant un laps de temps assez long (à moins qu’elle ne mène une vie
très mondaine, mais j’ai déjà dit à bien des reprises que je ne
m’occupais ici que des vies _moyennes_).
Au bout de quelques années, les choses ont changé, souvent la position
du mari s’est accrue et demande plus de représentation, d’autre part la
garde-robe est usée, défraîchie, démodée, il faut la renouveler à fond
et grossir le chapitre du budget à l’article: toilette de Madame.
Celui de: toilette des enfants, suit rapidement cet exemple; chaque
année il augmente jusqu’à ce qu’il ait atteint un chiffre définitif qui
constitue pour la famille une lourde charge.
Celui de Monsieur reste à peu près de même pendant toute sa vie. Pour
les officiers, surtout les officiers de marine, l’entretien des galons,
épaulettes, accessoires de toute sorte, fournit un gros chiffre, il faut
le prévoir pour n’en être pas trop écrasé à certains moments.
_Gages et service._--Sous cette rubrique, il faut comprendre non
seulement les gages des domestiques, mais encore le total approximatif
des journées d’ouvriers et ouvrières.
Au chapitre du service se rattachent certaines étrennes; elles sont si
nombreuses et si variées qu’il est sage de les prévoir même en détail,
cela sert de mémorandum pour l’année suivante.
Tant aux domestiques, au concierge, au facteur, etc. Celles de mes
lectrices qui habitent les villes savent si les etc. sont multipliés
sous toutes les formes!
_Entretien du mobilier._--C’est un chapitre toujours un peu chargé, même
quand la fantaisie ne vient en aucune façon le compliquer, parce que, si
les jeunes ménages n’ont point de dépenses obligatoires de réfection, de
réparation, de remplacement même des vieux meubles, ils ont, par le fait
de la famille qui augmente, à acheter de la literie, des chaises,
tables, etc., et même en se montrant très raisonnable, en n’achetant que
le nécessaire, la somme à débourser est toujours de quelque importance.
_Médecine et pharmacie._--Il y a des intérieurs où la manie des drogues
perfectionnées, des consultations médicales, sévit si furieusement que
ce chapitre est l’un des mieux dotés du budget familial, au grand
détriment de la santé générale, d’ailleurs!
En le réduisant à des proportions raisonnables, on y gagnera sur toute
la ligne. Il est d’ailleurs sujet à des hauts et des bas très prononcés.
Heureux ceux qui ne connaissent pas les gros chiffres! La moyenne ne
peut donc s’établir que très approximativement.
_Abonnements, musique, livres, etc._--C’est un de ceux qu’on aimerait à
pouvoir largement doter, car tout le monde y trouve son agrément. C’est
cependant celui qui supporte le plus aisément les réductions, quand il y
a lieu d’en faire.
_Plaisirs, voyages, théâtre, etc._--Mêmes observations que ci-dessus;
ils ne sont l’un et l’autre à fixer que sur le boni qui restera après
toutes les prévisions établies.
_Frais professionnels._--Je n’ai point à entrer ici dans le détail de
cet article. Il est très inégal selon les conditions. Pour l’employé de
ministère ou d’administration, par exemple, il est infime; pour le
commerçant, l’industriel, l’homme d’affaires, le détenteur de deniers
publics, le médecin, l’artiste, il est presque toujours très lourd à
supporter. Les femmes qui tracassent et harcèlent leurs maris sur ce
point sont injustes et déraisonnables. En somme, c’est à la source même
des revenus de famille qu’elles s’attaquent lorsqu’elles rendent
l’exercice de la profession pénible et fatigant. Et puis n’est-ce pas un
devoir impérieux que de faciliter la lourde tâche de celui qui travaille
pour tous, de prendre sa part du fardeau en s’imposant quelques petites
privations de luxe ou de confort?
Dans bien des cas, il faut faire entrer les «chevaux et voitures» dans
les frais professionnels.
_Charités._--J’ai entendu, au temps jadis, Mgr Le Courtier, prédicateur
très disert et moraliste éminent, insister sur la nécessité de faire au
budget de la Charité une part tracée d’avance et absolument inviolable.
Il disait avec raison que si l’on ne s’impose pas cette loi, si on ne la
tient point comme sacrée, l’aumône arrive toujours à sembler trop
onéreuse, et bien souvent les meilleures intentions viennent échouer
devant une bourse vide, tandis que, le lot des pauvres une fois fait, on
sait ce qu’on peut donner et aussi où il faut s’arrêter. En effet, quand
on a la charge d’une famille à fonder et à élever, on ne doit pas
s’abandonner sans contrôle à toutes les impulsions, même celles qui
partent d’un cœur charitable. La simple honnêteté exige qu’on fasse
honneur à ses affaires. Donner à tort et à travers et ne pas payer ses
fournisseurs, ce n’est plus de la charité, c’est du désordre. Qu’on
fasse, si on le peut, la part très large pour les souscriptions aux
bonnes œuvres, les secours immédiats aux misères qui vous entourent,
mais que cette part se renferme dans des limites proportionnées aux
ressources de la famille. Mgr Le Courtier la tarifait au _vingtième_.
C’est là un chiffre qu’on ne peut admettre que de façon relative, car il
est beaucoup trop élevé pour certaines positions.
Une personne seule, sans enfants ou charges de famille, si elle a 10 000
francs de revenu, peut, sans se gêner, en distraire 500 pour les
pauvres, beaucoup plus même si elle mène une vie modeste et retirée,
mais dans une famille de quatre personnes par exemple, le père, la mère
et deux enfants, réduire un revenu de 10 000 à 9 500 francs, c’est faire
une brèche par trop sensible. En revanche, sur 100 000 francs de rente,
en donner 5 000, ce n’est pas le fait d’une très grande générosité. Il
est vrai que jusqu’à un certain point, en pareil cas, les achats
d’œuvres d’art, les dépenses de luxe, en faisant travailler artistes et
ouvriers, peuvent être considérées comme acquises à «l’altruisme».
En somme, il est assez délicat et difficile d’indiquer d’avance la
proportion à établir pour le chapitre de la charité. Chacun doit
consulter en ceci son cœur... et sa bourse, et faire pour le mieux.
Quand on s’est rendu compte de la somme dont on pourra disposer
annuellement, il reste à la répartir sous ces trois chefs:
_Secours fixes._--Souscriptions à telles ou telles œuvres d’un caractère
charitable ou humanitaire, secours de loyers ou de chauffage, etc.,
pensions ou secours à de vieux serviteurs, etc.
_Secours temporaires._--Argent «à la main» pour les quêtes, loteries,
accidents, etc.
_Cadeaux divers_ en nature ou en argent aux humbles et aux petits.
Qu’il y ait des «virements» d’un article sur l’autre, que le chapitre
soit parfois en déficit, ce n’est là qu’un demi-mal et il est bien
excusable! L’essentiel est qu’il ait des bornes et s’y tienne... à peu
près.
_Divers et imprévu._--Ne pas trop réduire le chiffre qui est celui de
l’aléa...
_Économies._--??? Ces points d’interrogation disent éloquemment combien
ce dernier point est délicat. Je sais toute la peine qu’il y a à prendre
pour résister aux entraînements les plus légitimes, je sais combien il
est dur de se refuser une robe ou un meuble dont on a envie ou besoin,
combien il est plus dur encore de rappeler à son mari la nécessité de
quelque privation grande ou petite; je sais que les occasions de
dépenses sont nombreuses, variées, exigeantes, parfois inévitables. Je
sais qu’il y a des années où deuils, maladies, changement de résidence,
pertes de toute sorte et de toute grandeur, fondent sur vous comme une
bande de vautours... mais je sais aussi que, justement pour faire face à
ces fâcheuses conjonctures, il est sage de s’être formé une réserve;
quand on n’amasse pas, on arrive bien vite à creuser.
Établissons donc notre budget de façon à ce qu’il y ait un excédent de
recettes sur les dépenses, et, soit en assurances, soit en achat de
valeurs solides et toujours à la caisse d’épargne pour une portion,
mettons de côté chaque année une certaine somme.