SOIRÉES PETITES ET GRANDES

Des premières, il n’y a que peu de choses à dire--à rappeler seulement

le principe général, de veiller au bien-être et au plaisir de ses

invités.

En hiver, que le salon soit d’une température modérée, mais suffisante,

car il faut contenter les gens qui ont toujours froid et ceux qui ont

toujours trop chaud.

Point de lésinerie sur l’éclairage; les coins sombres sont la mort de

l’animation. Il faut qu’on voie clair _partout_.

Des sièges commodes, point d’étagères et de tables à bibelots qui se

promènent dans le salon. On les pousse dans les coins, ou on les place

ailleurs.

Éviter de _parquer_ ses hôtes--les dames par ici, les messieurs par là;

les joueurs seuls doivent avoir leur place réservée, et trouver les

tables ouvertes garnies de cartes et de jetons et éclairées chacune par

deux flambeaux avec des bougies portant un petit abat-jour.

Si l’on a beaucoup de _jeunesse_, lui abandonner une pièce où elle

puisse jouer aux petits jeux, rire et s’amuser sans être à charge aux

gens sérieux.

Servir le thé, soit dans la salle à manger, si la réunion est un peu

nombreuse, soit dans un coin du salon sur une table spéciale.

Ce thé sera accompagné de quelques assiettes de petits fours, d’un gros

gâteau, brioche, baba, galette ou plum-cake.

Il y a des maîtresses de maison qui, pour éviter l’émiettement et les

taches de graisse, font servir ces pâtisseries en petits gâteaux plus

faciles à manier sans inconvénient que les parts découpées.

On sert souvent thé ou chocolat suivant le goût des invités.

Le chocolat doit être fait avec beaucoup de soin, un peu crémeux, pas

trop, bien sucré et vanillé (pour ceci, il suffit d’employer du chocolat

de qualité supérieure). Tout le monde sait qu’avec le thé on offre du

sucre, de la crème et du rhum.

Si l’on est un peu plus en cérémonie, à cause du plus grand nombre des

invités, on fait passer, une fois avant le thé et une fois après, du

sirop, du punch et quelques assiettes de bonbons.

Si l’on se réunit en été, on remplace le thé et le chocolat par des

boissons glacées et même de la bière.

Les pâtisseries alors sont toutes du genre «sec».

Rappelons qu’il ne faut pas laisser, dans les pièces où l’on se tient,

de bouquets odorants. Le parfum des fleurs, dans un salon plein de

monde, peut causer les plus graves malaises.

En ce qui concerne le service, il faut réduire celui des domestiques aux

seules entrées _indispensables_. Ils apporteront et remporteront les

plateaux chargés de verres, la table à thé et ses accessoires, mais ce

n’est point à eux qu’est dévolue la mission d’offrir les tasses de thé,

les assiettes de bonbons, de gâteaux, etc.; ce sont les jeunes filles de

la maison et leurs amies qui font ce gracieux office.

Cependant, si quelqu’un demande un verre d’eau, c’est à un domestique à

l’apporter.

En général, _tout ce qui s’offre sur un plateau_ doit être présenté par

les gens de service.

Avec les grandes soirées, nous entrons dans un ordre d’idées beaucoup

plus compliqué.

Une grande réception, bal, concert ou représentation théâtrale, exige,

pour être réussie, un vaste emplacement, un personnel nombreux et très

bien stylé, et une large dépense.

C’est dire que ce genre de réunion ne relève que des grosses fortunes ou

du monde officiel.

Une soirée dansante impose moins de frais, moins de bouleversements

d’intérieur qu’un vrai bal.

Les invités ne sont pas si nombreux, les toilettes sont un peu plus

simples; l’on peut remplacer, si l’on veut, le souper et même le buffet

par un service de plateaux bien organisé, et à minuit ou une heure, une

sorte de demi-souper, servi sur une table de la salle à manger très

décorée et largement garnie de comestibles et rafraîchissements «ad

hoc». Enfin le cotillon n’est pas indispensable.

Un _grand_ bal est une _grande_ entreprise. En ce qui concerne ses

préparatifs, voici quelques indications à suivre pour toute maîtresse de

maison qui donne à danser chez elle.

1º Il faut chauffer d’avance le lieu de la réunion, mais éteindre tous

les foyers à mesure que les salons commencent à se remplir. Du reste la

chaleur qui se dégage d’une réunion nombreuse est telle que celle du feu

est presque superflue. Il faut bien se garder d’ailleurs de _boucher_

les cheminées, l’appel d’air qui se fait par leur tirage est

indispensable pour éviter l’asphyxie.

2º Il est nécessaire de _décirer_ (pardon du néologisme) la ou les

pièces où l’on dansera. Faute de cette précaution, les glissades, les

chutes dangereuses même sont à craindre au début de la soirée; plus

tard, la chaleur produite par le frottement des pieds sur le parquet

fait fondre la cire au grand détriment des souliers blancs, des bords de

robes qui se noircissent et aussi au grand ennui des valseurs dont une

sorte de glu entrave les pas.

Il faut enlever les battants des portes de toutes les pièces où se

tiendront les invités. On les remplace par des portières artistement

drapées.

La question de l’orchestre, de sa place, de sa composition est très

importante, car rien ne nuit à l’entrain d’un bal comme une musique trop

maigre et que l’on n’entend pas partout.

Pour la centième fois, je répéterai qu’il ne faut pas de mesquinerie

quand on veut bien recevoir; c’est une «radoterie», dirait Mme de

Sévigné, mais qu’on me la pardonne, je la trouve à chaque tournant de

route, dans le sujet que nous traitons.

Assurez-vous le concours de bons musiciens en nombre suffisant;

installez-les sur une estrade, c’est indispensable pour que le son se

propage aisément, et... ne leur demandez pas plus qu’ils ne peuvent

donner.

L’humanité, l’équité même, vous imposent le devoir de leur accorder un

repos un peu prolongé toutes les heures au moins.

Dans le même ordre d’idées, j’ajouterai qu’une bonne maîtresse de maison

doit veiller à ce que ces pauvres artistes, qui ne trouvent que fatigue

et épuisement là où tant de leurs semblables s’enivrent de tous les

plaisirs, puissent soutenir leurs forces. Ils en font une si grande

dépense!

Des boissons, bières, vins, sirops, des pâtisseries et, plus tard, des

aliments plus substantiels leur seront portés sur des plateaux par les

domestiques à plusieurs reprises. Il ne faut pas trois minutes pour

veiller à cela, et elles seront bien employées.

Une grosse affaire: les sièges et leur disposition!

Il va sans dire que tout ce qui est bahut, vitrine, consoles, disparaît

pour leur céder la place.

Contre les murs s’alignent les fauteuils, les canapés réservés aux dames

mûres, aux mamans, ces pauvres mamans qui y feront sans doute plus d’un

petit somme discret avant la fin de l’interminable cotillon!

Autrefois on ne concevait guère un bal sans banquettes. Celles-ci sont

réservées maintenant aux fêtes patriotiques, et remplacées avec grand

avantage par les «chaises volantes», légères, faciles à manier et

permettant de se grouper.

Les sièges «fatiguent» beaucoup dans une réunion dansante, aussi est-il

d’une sage prudence de ne pas exposer l’éclat des soieries qui couvrent

les meubles fins, la fraîcheur de leur peinture laquée, la finesse de

leurs dossiers délicats.

Du reste, en cas de bal, grand ou petit, il faut toujours avoir recours

à la location du matériel.

On trouve à Paris et dans toutes les villes un peu importantes des

ressources très complètes sous ce rapport, et, en s’adressant à des

maisons sûres, il n’y a qu’à établir un traité, à livrer à l’armée des

décorateurs, serveurs, etc., les pièces consacrées à la fête, et... à

payer la note.

Recommandons à la maîtresse de maison de réunir dans des appartements

qu’on fermera à clef, pendant tout le temps que durera la soirée, ses

préparatifs et ses suites, les objets de valeur faciles à dérober.

Il y a des bibelots de grand prix qu’il est prudent de soustraire à la

brusquerie ou à la convoitise d’un personnel étranger n’offrant que peu

de garanties.

S’il y a lieu à démeubler partiellement une ou plusieurs chambres, cette

opération doit être faite sous les yeux des maîtres ou au moins de la

dame du logis, car, faute de cette surveillance, quelque larcin

important, quelque catastrophe mobilière, peuvent se produire, et l’on

n’a, en pareil cas, à s’en prendre qu’à soi-même; on a couru au-devant

des malheurs, en écoutant sa négligence ou son apathie.

Il faut aussi s’assurer que rien n’a été omis dans les salons, au

vestiaire, à l’office pour le service des invités.

Je rappellerai qu’une chambre quelconque, facile d’accès et

_indépendante du vestiaire_, doit toujours être tenue à la disposition

des dames pour y réparer les avaries de leur toilette, y soigner leurs

petits malaises, etc. Elles y trouveront une femme de chambre, armée de

tout un attirail de couture, une table de toilette bien garnie de

savons, eaux de toilette, poudre de riz, etc., et une provision de

serviettes fines.

Enfin, car il faut tout prévoir, on veillera à ce que des seaux pleins

d’eau soient déposés dans des endroits où ils puissent être facilement

pris en cas d’incendie.

Il est presque toujours nécessaire de renouveler l’atmosphère d’une

salle de bal après quelques heures d’encombrement, en ouvrant les

fenêtres pour y faire entrer l’air extérieur.

Cette opération délicate est, non sans raison, la terreur des mamans qui

redoutent l’effet d’un courant d’air glacial sur des épaules et des bras

nus en pleine moiteur: aussi doit-elle se faire avec une grande

prudence, et les maîtres de la maison doivent y veiller. Il vaut cent

fois mieux faire évacuer un coin du salon et ouvrir franchement une

fenêtre pour laisser sortir et entrer d’un coup une grande masse d’air,

que d’entrebâiller les battants en une fente par où se glisse un filet

homicide.

On peut choisir un moment où les invités se pressent au buffet pour se

livrer à cette manœuvre.

Je n’entrerai pas ici dans le détail de ce qui concerne les

«rafraîchissements», c’est l’affaire du fournisseur qu’on a chargé de ce

service.

On lui a dit le nombre de personnes invitées, le nombre probable des

acceptants, en faisant la part des empêchements de toute nature qui

réduisent toujours la liste d’un quart au moins.

Il y a des devis tout préparés auxquels il suffit de se rapporter. Pour

tant de personnes--tant de sandwiches, tant de pains au foie gras, de

kilos de petits fours; de litres de punch, de sirop, de vin blanc, de

bouillon, etc., tant de bouteilles de champagne, de glaces, de

demi-glaces. En général, et quand on s’est adressé à une bonne maison,

ces calculs-là sont faits avec beaucoup de perspicacité.

Il va sans dire que tout le matériel de service, plateaux, verres,

coquilles à glace, etc., est fourni par elle.

L’installation du vestiaire est d’une plus grande importance qu’on ne

croit.

C’est dans ce lieu que se pressent à l’arrivée et surtout au départ les

invités, et, si le personnel n’est pas assez nombreux, si les tables,

casiers, etc., ne sont pas bien disposés, il en résulte des attentes

interminables, des bousculades, des plaintes et parfois de bien plus

graves incidents.

Que de jeunes filles et surtout de jeunes gens, le sang embrasé par

l’ardeur de la danse, ont pris, en attendant leurs vêtements de dessus,

des angines, pleurésies, rhumatismes articulaires, etc.

Pour résumer ce qui précède, je dirai qu’en fait d’hospitalité il faut

aller largement si l’on veut réussir, et surtout ne pas faire de sottes

économies quand il s’agit du bien-être de ses invités.

Que l’éclairage soit brillant, les rafraîchissements abondants et fins,

les serviteurs nombreux et bien stylés.

Le rôle des maîtres de la maison est d’ailleurs simplifié par la bonne

organisation du service. Il reste si lourd d’autre part!

Être sur pied pendant des heures, faire bon accueil aux arrivants, se

tirer avec habileté de la si délicate question des _places_, veiller à

ce que les danseurs se montrent secourables envers les danseuses qui

restent sur leurs chaises, à ce que les gens graves fassent leur partie

de cartes bien tranquillement, à ce que les plateaux soient présentés en

temps voulu, à ce que les musiciens ne mettent pas trop d’intervalle

entre les danses et ne jouent pas trop longtemps chacune d’elles, à ce

que le buffet ne soit pas encombré par les indiscrets et inabordable

pour les timides, trouver moyen de dire un mot, une phrase aimable à

trois cents personnes et savoir encore satisfaire à ce qu’exige le

devoir professionnel envers les «gros bonnets», certes, c’est une tâche

singulièrement compliquée!

Il y a des femmes si heureusement douées qu’elles l’accomplissent sans

effort, sans inquiétude, presque sans fatigue, et savent y trouver pour

les autres et pour elles-mêmes la source d’un sincère et vif plaisir.

Le bal fini, les maîtres de maison ne sont pas encore au bout de leur

tâche. La prudence leur commande, avant d’aller prendre le repos dont

ils ont si grand besoin, de faire encore une tournée d’inspection

générale: la dernière, pour le coup! Il faut en effet s’assurer que tous

les feux sont éteints, toutes les fenêtres fermées, tous les serviteurs

étrangers partis. Ceci fait, on fermera à clef toutes les pièces où

s’est donnée la fête, et celles surtout où l’on avait tenu les

provisions de vins, etc. Ne faut-il pas éviter qu’avant le lever

forcément tardif des maîtres, et sous prétexte de «restes», tout cela

soit mis au pillage, non sans petites orgies et grosses querelles?

Il sera sage aussi de présider à l’ouverture des salons où l’on a dansé.

Danseurs et danseuses ont pu et dû y perdre bijoux, mouchoirs,

éventails, bibelots précieux. Ce n’est qu’après avoir mis en sûreté ces

épaves d’une nuit de bal, qu’on livrera l’appartement à ceux qui sont

chargés de le remettre en état.

On sait comment se font les cartes d’invitation pour bals et soirées.

Du moment qu’il y a envoi de ce genre, c’est l’indication qu’on sera en

cérémonie. Si les mots _on dansera_ sont, soit imprimés, soit ajoutés à

la main en bas de la carte, il s’agit d’un _vrai bal_. La toilette sera

donc en conséquence.

C’est pourquoi il est d’usage d’envoyer les invitations de bal quinze

jours à l’avance afin qu’on ait le temps de se faire habiller. Pour les

grandes soirées, musicales ou autres, huit jours suffisent.

Il serait du dernier ridicule d’envoyer des cartes imprimées pour

convier à un «thé» sans prétention.

En pareil cas, un mot sur une carte ou un court billet sont seuls de

mise.

Je ne veux pas quitter ce sujet sans dire quelques mots du cotillon.

Oserai-je avouer qu’ainsi que beaucoup de mes contemporains, je déplore

un peu son invasion dans nos usages?

En augmentant le luxe et les frais des bals, il en a diminué la

fréquence et la gaîté; il a substitué à la bonne humeur, à la grâce

française, la morgue et l’avidité exotiques, il a fait régner l’or là où

le plaisir seul devait commander, enfin il fait naître la triste légion

des petites mauvaises passions mondaines, l’envie, la jalousie, la

bassesse pour les uns, l’orgueil, le dédain, l’égoïsme pour les autres.

Après ce sévère réquisitoire, je me hâte d’ajouter--pour ne pas me

brouiller à mort avec mes jeunes lectrices--que je ne fais ici le procès

qu’à ces cotillons fastueux, que la vanité des hôtes érige en

distribution «d’argent» déguisée sous la forme de bibelots et de bijoux.

En dehors de ces extravagances de mauvais goût, je conviens volontiers

qu’un cotillon bien mené est chose amusante et jolie.

La variété des mouvements, les surprises des figures, le va-et-vient des

danseurs et danseuses, le chatoiement des brillants objets passés de

main en main, l’apparition des ensembles bien groupés, sont une vraie

fête pour les yeux des spectateurs bienveillants et l’occasion d’une

joyeuse activité pour les jeunes couples.

Quant à la somme à attribuer au cotillon, il faut la calculer assez

largement, et la répartir assez ingénieusement pour ne pas tomber dans

les objets vulgaires et par trop économiques.

Mieux vaut donner moins et faire un joli choix.

Est-il nécessaire de rappeler que les objets de cotillon forment un

trophée élégant dans un des salons--celui d’entrée de préférence? Il

doit être très éclairé et mis à l’abri des chances de heurt ou

d’incendie.

* * * * *

Je n’ai pas à entrer ici dans la mise en train d’une soirée musicale ou

théâtrale. Ce sont choses toutes spéciales demandant à être traitées à

part et en détail; ce chapitre déjà bien long, verrait ses bornes

reculées indéfiniment, si j’entreprenais cette tâche.

Je préfère le terminer par une causerie avec celles de mes jeunes

lectrices qui, si elles m’ont suivie jusqu’ici, m’ont déjà peut-être

reproché plus d’une fois de hérisser d’épines le plaisir si charmant de

se réunir entre amis.

J’espère me faire pardonner en leur disant comment s’organise une...

«sauterie», sans trop de frais et sans mesquinerie.

Ce que j’ai dit plus haut à propos des dîners s’applique aussi à ces

soirées musicales ou littéraires, à ces petits bals, où tout est de

second, de troisième, de dixième ordre, local, éclairage, consommations,

et, hélas! artistes amateurs ou autres.

Eh! quoi, va-t-on dire, parce qu’on n’est pas assez riche pour offrir à

ses invités des galeries remplies d’arbustes et de statues, des

cotillons de plusieurs milliers de francs, des artistes à dix ou vingt

louis le cachet, faut-il donc se priver et priver ses amis de quelques

heures de _plaisir vrai_?

Je serais désolée qu’on interprétât de cette façon ma pensée maîtresse,

qui est celle-ci: Pour mener honnêtement la vie du monde, y trouver et y

offrir aux autres une part légitime de satisfactions, il ne faut rien

tenter qui soit au-dessus de ses forces.

Que de gens, pour avoir méconnu ce précepte de pur bon sens, rencontrent

le ridicule ou la gêne, souvent les deux ensemble!

Mais combien le point de vue change si la prudence et la simplicité sont

appelées au conseil...

Papa et maman, dans l’un de ces conciliabules du soir où, quand tout

leur jeune monde est endormi, ils aiment à passer en revue les choses de

la famille, se consultent sur la grosse question de savoir si on donnera

décidément une petite fête pour les quinze ans de Lolotte ou les

dix-huit ans de Zézette ou quelque motif aussi respectable. Le chapitre

budgétaire «divertissements» sera-t-il assez élastique pour permettre un

extra?... Peut-être... En retranchant par-ci, par-là, sur le théâtre,

sur les voyages, sur ceci, sur cela.

Une sauterie est décidée.

On n’invitera pas trois cents personnes, ni deux cents, le salon ne le

permettrait pas; mais il faut compter sur les refus, les deuils, les

maladies, et majorer presque au double le nombre des invités. Quant à

celui des «danseurs», il devra être aussi étendu que possible. Toute

bonne maîtresse de maison sait cela.

Point d’orchestre, les mamans et les tantes se relayeront au piano.

Des fleurs et des plantes vertes, juste assez pour mettre une jolie note

gaie, beaucoup de bougies, et--dit papa--surtout point de lésinerie sur

l’article rafraîchissements! les jeunes gens qui dansent se fatiguent,

ils ont faim et soif et il faut réparer!

Maman promet donc des glaces, du punch, des sirops, du café glacé, des

pâtisseries _sérieuses_, babas, brioches, etc. Elle hasarde timidement

la proposition de ne point donner de champagne, mais papa fait remarquer

que, n’ayant pas beaucoup de monde, on peut s’offrir le luxe de bien

traiter ses invités.

Il y aura donc du champagne vers minuit, mais du bon!... parce que papa

a l’honneur de sa maison à garder, et qu’il ne veut point voir servir de

la piquette chez lui.

Point de cotillon, c’est trop coûteux, le budget s’y oppose absolument,

car, pour donner des «petites horreurs», maman ne veut pas en entendre

parler.

Seulement, au dernier tour de valse, pour la promenade finale, chaque

danseur pourra offrir à sa «dame» un des jolis bouquets que contiendra

le panier fleuri.

«Et, conclut-elle, avec deux ou trois cents francs au plus, nous nous

tirerons d’affaire; les enfants s’amuseront et... on pourra recommencer

à Pâques en matinée.»

Et les «enfants» s’amuseront, et les parents aussi, parce qu’ils ne

seront pas harassés par le souci d’une dépense exagérée. Mais... ils

n’auront pas fait tenir trois cents personnes dans deux pièces où

cinquante auraient peine à évoluer à l’aise, ils n’auront point _donné

un bal_, on ne parlera ni de l’orchestre, ni des massifs d’orchidées, ni

du brillant cotillon, et ils ne compteront que peu ou pas parmi les

_gens qui reçoivent_.

Que leur importe, s’ils ont le plaisir de s’entendre répéter par de

jeunes voix toutes vibrantes, par des voix plus mûres toutes

reconnaissantes:

«On s’amuse tant chez vous!»

* * * * *

_Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le

temps qu’il est sous votre toit_ (Brillat-Savarin).

Une maison bien tenue · 第 17 / 29 题