EXPLICATION

Monsieur de Maulévrier était resté anéanti sous l’accablante parole de

Mme de Gesvres.

--Est-ce que vous êtes souffrante, ce soir, ma chère?--était venue dire

à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, qui l’avait aperçue

parler à M. de Maulévrier avec une physionomie douloureuse.

Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la marquise s’était levée

souriante et était allée causer avec la vicomtesse, près de la

cheminée, au feu de laquelle elles tendirent la pointe de leurs pieds

chaussés de satin. Maulévrier demeura donc sur le canapé, en proie à

la rage d’une déception sans bornes, frappé au cœur de sa vanité comme

de son amour, et traversé de part en part. Mme d’Anglure, qu’il avait

quittée avec tant de brusquerie et qui avait suivi son mouvement et

l’expression de ses traits pendant qu’il parlait à Mme de Gesvres,

devint plus pâle que lui en voyant le changement soudain qu’avait

produit en toute sa personne le mot dit à voix basse par la marquise.

La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais alors, débarrassée de

tous ses doutes, elle y revint avec une inébranlable certitude.

Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations de M. de

Maulévrier, c’est que ces sensations se combattaient, c’est qu’il ne

pouvait s’abandonner franchement au mouvement qui, produit par une

autre femme que Mme de Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne

savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la haïr. Il y avait des

motifs pour tout cela dans Mme de Gesvres. Seulement, quand le cœur

était poussé à l’un de ces trois sentiments, voilà qu’au même instant

les deux autres s’élevaient pour lui faire obstacle, et jetaient cette

chose naturellement empêtrée, le cœur d’un pauvre homme, dans un

incroyable embarras. Alternative extraordinaire et des plus cruelles!

Quand le mépris était prêt de tomber comme la foudre sur cette créature

de rubans et de petites mines, indigne, après tout, d’un amour sérieux,

la pitié pour cette âme impuissante, pour cet esprit qui sentait bien

où est la vie, et qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance dans

ces relations que le monde condamne, la pitié arrêtait le mépris. Femme

sans unité, aussi étrange que la Chimère antique, Protée, caméléon,

le diable en personne, c’était la plus grande tourmenteuse d’âmes qui

eût peut-être jamais existé. Ce n’était ni précisément un homme ni

précisément une femme, car alors on aurait su à quoi s’en tenir; on eût

arrangé ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût été un ami si ce

n’eût pas été une maîtresse; mais, ami, maîtresse, rien des relations

ordinaires de la vie n’était possible avec cette femme, et n’était

impossible non plus.

On y perdait son cœur, on y brûlait son bonnet; les plus habiles s’y

trouvaient pris comme les plus tendres. Bien des hommes avaient essayé.

Bien des esprits, abusés par l’histoire, en avaient voulu faire, pour

le siècle, une espèce de Ninon de l’Enclos.

Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus à l’amitié; mais,

quand l’amitié était invoquée, la câline et capricieuse femme se

mettait à prendre de ces irrésistibles airs de maîtresse qui étaient,

hélas! son unique façon de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces

airs-là, elle les changeait tout à coup en manières d’amitié si

touchantes qu’elles pouvaient jeter dans une rage atroce, mais qu’elles

ne donnaient pas le courage qu’il aurait fallu pour se brouiller.

Entrelacement épouvantable! liens dans lesquels on se roulait

désespérément pour se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette

intoxication de sentiments qui tenait du charme, il n’y avait qu’un

moyen violent d’en sortir à son honneur: c’était de tuer la sorcière,

d’étouffer cet impatientant génie, cet Attila femelle en robe tombante.

Malheureusement, à une certaine hauteur sociale, on ne tue pas les

femmes à Paris. On y comprend très bien qu’une passion qui pousse

à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; mais c’est de la

puissance au service de quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans

cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer inférieur. Aussi,

quand il n’y a plus que ce remède pour les gens bien élevés, ils le

voient, mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation les récompense

de cette modération pleine d’élégance en éteignant peu à peu cet amour

qui retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle éternel.

Des roses _qui vivent un jour_, les passions malheureuses, dans une

société avancée, sont de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le cœur

a bien tempêté, comme la mer, au pied du roc qui ne bouge, comme la mer

le cœur se retire; mais la nature persévère plus que l’homme, la mer

revient, et le cœur... pas!

M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment dans ses passions

d’homme civilisé? On l’eût dit, à le voir, tout défait encore de

l’impression que venait de lui causer la marquise, se lever avec

presque autant de légèreté qu’elle et aller trouver Mme d’Anglure à

l’autre bout du salon, immobile et droite comme un camée antique jauni

par le temps. La malheureuse femme, qui pouvait à peine articuler un

mot, l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de ces malaises

qui sont aux ordres de toutes les femmes. M. de Maulévrier devina

dans ses yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui s’efforçait de

sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.

C’était la millième de l’espèce: il était déjà bronzé à ce jeu. A

peine furent-ils en voiture que les pleurs commencèrent à couler. Ce

furent des étouffements de larmes, des torsions de cou et de bras, des

plongements de front dans les mains crispées, tout cela perdu dans

l’obscurité, dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes.

Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il affectât de ne les voir

ni de les entendre, résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer

les éclats; résolu aussi à ne plus calmer ces orages apaisés si bien

naguère, quand il était soutenu par le but qu’il croyait atteindre en

jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, la lassitude avait succédé

à l’intérêt. Il était dans cette situation égoïste, furieuse et amère,

qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, quand on l’ennuie.

Il souleva la glace, et pendant qu’il sentait se gonfler de sanglots,

à son coude, le flanc de la femme qui pleurait par lui et pour lui, il

se mit à respirer indifféremment l’air de la nuit, et à suivre dans le

mouvement de la voiture cette ligne grise de maisons qui semblaient

fuir. Ils roulèrent ainsi pendant assez de temps, Mme d’Anglure

demeurant à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un mot ne fut échangé.

Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, M. de Maulévrier

offrit sa main à Mme d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait pas, il

remonta à demi dans la voiture, d’où il était descendu, et il s’aperçut

que la comtesse était évanouie. Cet évanouissement avait assez mauvaise

grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent pas de se faire des signes

en aidant M. de Maulévrier à emporter Mme d’Anglure jusque dans son

appartement. Là, ses femmes la mirent dans un grand fauteuil et lui

firent respirer des sels. Ces soins la rendirent à la conscience de

sa douleur. Comme une souple couleuvre qui se redresse du sein de la

neige qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans son burnous de

cachemire blanc qu’on avait roulé autour de ses épaules nues, et en

femme qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle et de sa

considération aux yeux des autres, elle dit qu’on la laissât seule

avec M. de Maulévrier.

La pendule marquait une heure et demie du matin. Jamais M. de

Maulévrier ne s’était trouvé à une pareille heure dans l’appartement de

Mme d’Anglure, du moins à la connaissance de ses gens.

--Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,--s’écria-t-elle.--Vous ne m’avez

pas dit la vérité, quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi ne m’avoir

pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez plus et qu’une autre m’avait pris

votre amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, qui ne vous

rendra pas heureux comme je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme

moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme moi quand une fois vous ne

l’aimerez plus!

Elle avait d’abord voulu parler d’une voix assurée, mais les pleurs

étaient venus peu à peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus

éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la chambre à grands pas, la

main droite ramenée au flanc gauche, cette belle pause du portrait de

Talma dans _Hamlet_, hésitant encore à jeter sur cette tête dévouée et

désolée le mot qu’elle savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.

--Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?--fit-elle.--Me

méprisez-vous donc tant que vous ayez résolu de ne rien avouer?

Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre silence, comme vous

le faites depuis un mois avec ce langage qui me jetait dans l’âme un

bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi me disait que tout

ce bonheur était faux! Vous m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais

je voulais votre amour, je ne voulais pas votre pitié. Hélas! il

fallait bien que j’apprisse un jour ou l’autre ce que vous deviez

être impuissant à me cacher. La marquise aussi est jalouse. J’ai vu

sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, mais, grand Dieu!

qu’ensuite j’en ai été punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse;

vous avez eu peur de la faire souffrir plus que moi; vous avez sacrifié

celle que vous n’aimiez plus à celle que vous aimez! C’était juste; je

ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je me demande seulement comment

j’ai fait pour vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?

Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient pas toute sa vie.

C’était toujours la femme esclave, la femme faite pour l’amour,

l’amour vrai et comme il ne se rencontre plus que dans quelques cœurs

exceptionnels, dans quelques esprits que le monde insulte, car ils sont

sans puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé vis-à-vis

de Mme d’Anglure, il eût admiré l’abnégation de cet amour résigné;

mais, dans sa position, il n’était plus juste. Caroline lui parlait de

la jalousie de la marquise; c’était comme une voix ironique qui le

raillait après tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, et rappelé

de cette façon innocente, le rendit implacable, et lui qui se taisait

par une délicatesse plus du monde encore que du cœur, se mit à dire les

choses, haut et clair, à l’infortunée:

--Puisque vous voulez la vérité, Caroline, vous avez raison: j’aime Mme

de Gesvres, c’est-à-dire que je l’ai beaucoup aimée, car je crois cet

amour affaibli déjà dans mon cœur; mais ne parlez pas de sa jalousie,

ne parlez pas de tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est pas

jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car elle ne s’est jamais livrée,

car tout l’amour que j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le sien.

Elle le regarda avec des yeux bien ronds et bien incrédules, en

secouant tristement la tête, imaginant sans doute qu’il mentait encore.

Elle ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas aimer l’homme dont elle

était folle, _son_ Raimbaud.

--Vous ne me croyez pas, Caroline?--fit M. de Maulévrier, qui ne voyait

pas d’où venait cette incrédulité adorable.--Oh! vous ne connaissez

pas la marquise. Vous la jugez comme on la juge dans le monde; vous la

croyez plus que légère, une femme aux amours faciles et rapides, elle

dont la froideur est invincible et dont le cœur ne peut plus désormais

être atteint. Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, au

fond, de ne pouvoir trouver dans la vie un de ces intérêts que vous lui

supposez pour moi. Vous la calomniez indignement dans sa conduite, et

elle n’a pas le moindre bonheur qui la venge de vos calomnies. C’est

une femme digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez pas comme

vous le faisiez tout à l’heure, car, si elle a été votre rivale, ce n’a

jamais été que dans mon cœur.

Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à rendre justice à la femme

qui n’avait jamais eu d’amour pour lui, devant celle qui le croyait

plongé dans les félicités d’un amour partagé; il s’arrêta, effrayé

aussi du mal qu’il venait de faire à Mme d’Anglure.

--Assez, Raimbaud,--lui cria-t-elle, prenant cet éloge de Mme de

Gesvres pour l’expression d’un amour fanatique et désespéré;--vous êtes

la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous m’épargner l’humiliante

douleur de vous voir la défendre contre moi?

L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible dépit dans une

créature si douce d’ordinaire, ébranla ses organes déjà malades et

leur porta un funeste coup... Ce soir-là, Mme d’Anglure sentit le sang

lui monter dans la poitrine. La conscience de sa mort prochaine apaisa

bientôt sa colère.

--Pardonnez-moi, Raimbaud,--fit-elle en tendant à M. de

Maulévrier cette main qu’il prenait avec tant de transport

autrefois;--pardonnez-moi ce que j’ai dit, en considération de ce que

j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt quitte de mes plaintes. Pour

le temps qui me reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous que

j’aime encore, dans la femme que vous m’avez préférée.

. . . . . .

[Bandeau]

L'Amour impossible; La bague d'Annibal · 第 31 / 193 题