Une fois bien ancré dans sa résolution, M. de Maulévrier comprit la
nécessité de modifier sa vie extérieure. Il ne passa plus ses journées
chez Mme de Gesvres, et, quand il y alla, il choisit toujours le
moment où elle n’était pas seule, le soir, par exemple, cette heure à
laquelle elle recevait ceux qui préféraient à l’éclat des fêtes dont
elle s’était retirée la libre causerie d’une femme d’esprit. Alors,
il la trouvait flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient sans
gages et qu’elle savait fixer en ne cherchant pas à les retenir, de
ses adorateurs fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient chaque
soir contempler cette femme mobile comme Nina contemplait la mer
inconstante, et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement,
comme Nina: «Ce sera pour demain.» Au milieu de ce petit monde dont
elle était le centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire d’une
amabilité un peu taquine, et disant sciemment du haut de son bon sens
de ces absurdités charmantes qui vont si bien aux lèvres roses, grâces
des femmes et des enfants. Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, qui
avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle fût reine et s’ennuyât,
jamais l’ennui, que M. de Maulévrier savait être le fond de son âme,
ne se trahissait dans ses paroles ou dans ses regards quand elle était
entourée. L’être extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que tout
le reste, elle n’était plus, dans ces instants, qu’une irréprochable
maîtresse de maison.
A aucune époque, elle ne s’était montrée autre chose aux yeux des
autres pour M. de Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon de
ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni familiarité plus tendre
n’avaient indiqué une de ces préférences sur la nature desquelles il
est si facile de se tromper. Cependant, les hommes qui la voyaient, et
qu’elle n’écoutait pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de M.
de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses manières avec lui qui leur
avaient donné cette idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût
vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à recevoir, malgré les
bruits de quelques salons, un homme qui avait la réputation d’être un
grand fat et de ne perdre son temps chez personne.
Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les femmes qui faisaient galerie à
cette liaison, et qui, lorgnette en main, semblaient en étudier toutes
les phases, les femmes s’imaginèrent que le dénoûment qui avait tant
tardé était arrivé, et que Mme d’Anglure était fort à propos revenue
clore un si fâcheux interrègne. Les hommes les plus attachés à la
marquise le crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient tous
les soirs, ils purent admirer le magnifique empire et la désinvolture
inouïe avec lesquels Mme de Gesvres pouvait voiler une rupture assez
manifeste d’ailleurs. Pour tous ces hommes ferrés en diable sur les
convenances du monde, et qui n’avaient jamais compris, comme le
cardinal de Retz, que les devoirs extérieurs, la marquise révélait une
supériorité très remarquable en restant imperturbablement la même à
l’égard de M. de Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa pas
la moindre petite observation qu’on eût pu prendre pour un reproche,
sur ses visites plus rares et plus courtes. Quand il ne venait pas, il
semblait qu’il n’eût jamais existé pour elle. Quand il venait, elle le
recevait avec cette main ouverte, cette hospitalité de sourire et cette
étincelle perlée dans le regard, qui disaient à tous: «Vous voilà, tant
mieux!» mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence de
personne.
M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance que cette femme glacée
exerçait sur elle sans grand combat, ne s’étonnait point de cette
conduite. Il savait bien que, dans toutes les hypothèses, elle ne lui
donnerait jamais le spectacle de son dépit, et que, pour en saisir la
trace et en tirer le parti qu’il espérait, il aurait besoin de toute sa
finesse d’observation, de toute la pénétration de son coup d’œil.
Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, qu’avec des femmes
d’une civilisation raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux
bucoliques des premiers temps.
Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus rarement chez Mme de
Gesvres, devait rassurer la tendresse alarmée de Mme d’Anglure; c’était
comme une preuve ajoutée à toutes les assurances qu’il lui donnait de
son amour, et qu’elle n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, sa
jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, et cent fois plus grand
l’espèce d’effroi que lui causait cette grande marquise, d’une beauté
si bien reconnue et d’une coquetterie dont le monde racontait des
choses effroyables, elle ne pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement
de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la préférer, elle que le
chagrin avait tant changée, à cette marquise du démon.
Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre la façon dont M. de
Maulévrier avait passé son temps pendant son absence. Mais comme,
depuis qu’elle était revenue, ce temps lui était consacré presque aussi
exclusivement qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait,
que l’ennui d’être éloigné d’elle avait fort innocemment poussé son
amant chez Mme de Gesvres.
Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, eût admis peut-être
cette chimérique innocence; mais ce n’était pas l’esprit qui faisait
en elle obstacle à cette illusion assez douce, c’était la défiance,
naturelle à un sentiment aussi profond que le sien.
Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude éternelle qui,
une fois excitée dans les cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle
souffrait, malgré toutes les négations que Maulévrier avait opposées
à l’expression, d’abord éplorée, de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni
cette intimité qu’elle avait retrouvée à peu près telle qu’elle avait
existé autrefois, ni l’indifférence que M. de Maulévrier montrait,
après tout, pour la marquise. Folle, qui avait raison au fond, elle
souffrait contre les apparences; et jusque dans les soins et les
familiarités de l’amour même, elle tremblait toujours de l’avoir perdu.
Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre cette justice qu’il
montrait plus de persistance et de courage pour arriver au but qu’il
voulait toucher, que jamais chevalier novice n’en mit à gagner ses
éperons. Il fut héroïque, en vérité. Il s’enferma pendant des journées
avec une femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher de pleurer
quand l’envie lui en prenait, et cette envie venait souvent. Il avait
à assoupir de fort légitimes défiances dans le narcotisme des phrases
sentimentales.
Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour qui toute la vie avec
elle s’était passée à se coucher sur des coussins de canapé et à se
laisser adorer en silence, il avait secoué une nonchalance si superbe
et cachait l’immense ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité
qu’elle ne lui avait jamais connue, même au temps de leurs plus beaux
jours.
Pauvre créature sans esprit, mais dont l’amour était du génie, elle
jouissait de cette amabilité sans s’y laisser prendre.
Quand il lui avait bien répété sur tous les tons qu’il n’aimait
qu’elle, elle lui disait avec un regard ineffable:
--Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu m’enivres, et une telle ivresse
est si douce qu’elle fait pardonner le poison.
Mais des mots si poignants n’étaient que du jargon moderne pour M.
de Maulévrier; car rien ne donne un mépris plus philosophique pour
l’amour et son genre d’éloquence que celui qu’on ne partage plus et
dont on est persécuté. Il restait dans le cœur parfaitement insensible
à tout cela.
La seule chose peut-être dont il fût touché était le déplorable état de
santé de Mme d’Anglure, état de santé qui allait se détériorant de plus
en plus.
Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir d’un sentiment ailleurs
que dans les ballades allemandes, mais il pensait que, même à Paris,
un sentiment très exigeant et très malheureux pouvait influer sur la
santé d’une femme naturellement délicate comme était Mme d’Anglure. Le
spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, ne lui permettait pas
d’en douter. Tous les accès de larmes de Mme d’Anglure finissaient par
des évanouissements très réels. Quand elle avait parlé avec cet âpre
mouvement des personnes dominées par la turbulence de leur propre cœur,
une toux déjà ancienne, mais aggravée, lui causait des crachements
de sang qu’elle regardait, en pensant que ce sang était versé par sa
poitrine, avec le sourire fauve des êtres qui se voient mourir. Ces
détails physiques touchaient bien plus Maulévrier que le sentiment
qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse énergie avait résisté à
l’énervation des salons.
La pitié de l’amant était détruite, mais la pitié qui nous prend
tous en voyant périr ce qui est jeune et se flétrir ce qui est beau,
la pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, il est vrai, et qui
se perdait bientôt dans l’idée fixe qui avait remplacé pour M. de
Maulévrier tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations du
cœur.
Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée cruelle de Mme d’Anglure
mourant par lui et pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter les
résistances de la marquise, quand cette infortunée Mme d’Anglure était
un des moyens à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?
Cette pensée d’un succès que Mme de Gesvres lui faisait acheter un
tel prix le soutenait dans sa double épreuve de dissimulation et de
mensonge vis-à-vis les deux femmes qu’il avait entrepris de tromper.
Il était enchanté de la sensation que sa conduite avait produite
dans le monde, et de ce que les femmes, qui battent l’eau si bien en
fait de commérages et qui la font jaillir si loin, recommençassent à
tympaniser Mme d’Anglure sur le peu de fierté de ses relations avec un
homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout cela servait ses projets
à merveille; car enfin il était bien sûr que malgré la distance que
Mme de Gesvres avait mise entre son salon et les pandemoniums à la
mode, le bruit de cette reprise d’intimité avec une femme qu’on avait
jugée _plantée_ là ne manquerait pas d’aller jusqu’à ce boudoir de
satin jonquille d’où l’amour était exilé, mais où la vanité parisienne,
roulée, comme un chat dans sa fourrure, sous les plus habiles
artifices, pouvait bien se trouver encore discrètement tapie dans
quelque coin.
Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut enfin l’avoir découverte
et blessée, quand, après plus d’un mois pendant lequel il n’avait fait
que de courtes et officielles visites à Mme de Gesvres, il reçut d’elle
un gracieux billet où ses prétentions au plus pur désintéressement
étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes égyptiens de
sa manière, circulait je ne sais quel souffle de moquerie que M.
de Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les subtilités de
l’analyse, se mit à respirer à longs traits:
«Ai-je prophétisé juste,--disait le billet,--mon cher Raimbaud?
Je vous ai prédit que vous reviendriez à Mme d’Anglure, et il
n’est bruit que de cette grande liaison qu’on disait finie et qui
recommence, en dépit des méchants propos de ceux qui ne croient
à l’éternité de rien dans ce triste monde. J’ai cru, avant tout,
que, si amoureux que vous fussiez de moi, vous aviez mille
raisons de l’être plus encore de Mme d’Anglure, et j’ai désiré
la première que vous le redevinssiez, puisque mon malheureux
caractère était incapable de vous donner le bonheur auquel on
a droit quand on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré
s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour vous comme pour
moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi qu’autrement.
«Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne Mme d’Anglure est
donc bien grand et bien nouveau, pour que vous n’alliez plus chez
personne et pour que vous ayez presque cessé de venir chez moi,
qui suis, comme vous le savez, votre amie, et à qui vous avez
juré que, quoi qu’il arrive, nous ne nous brouillerons jamais? On
raconte que vous vous consacrez à Mme d’Anglure avec un abandon
de dévouement plus grand encore que dans les premiers moments de
cette intimité qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à
cela que Mme d’Anglure est souffrante, ce qui rehausse le mérite
de votre dévouement. Cependant, si cette souffrance n’est pas
de nature à empêcher Mme d’Anglure de sortir, et que ce ne soit
pas une jalousie (bien aveugle sans doute) qui l’éloigne de sa
confidente d’autrefois, je voudrais bien l’avoir à dîner avec
vous lundi prochain. Je viens de lui écrire un mot à ce sujet.
Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car je n’entends point
séparer, fût-ce pour un moment, ceux que Dieu a si bien unis.
«BÉRANGÈRE»
Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage fit à M. de Maulévrier
un effet pareil à ces soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient de
bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du triomphe! Il se jura bien
que ce dîner auquel l’invitait la marquise serait comme le dernier
coup de canon qui terminerait un si long siège. Il alla trouver Mme
d’Anglure, déterminé à la traîner de force à ce dîner qui lui offrait
une si belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie par sa lettre,
pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. Hélas! il n’eut point à en
venir à cette extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même à faire
la moindre diplomatie pour l’amener à accepter l’invitation de Mme de
Gesvres. Avait-elle une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle
pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, elle en qui M. de Maulévrier
ne parvenait jamais à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle
pas cet affreux besoin des cœurs passionnés de se placer en face de
la réalité qui tue, et de rencontrer la désolante certitude qu’elle
craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la trouver?
Ils allèrent donc au dîner de Mme de Gesvres. C’était, comme tout
ce qui venait de cette femme, d’un goût tout à la fois noble et
simple: une piquante réunion des hommes spirituels qui étaient le
plus assidus chez elle et des femmes qui laissaient parfois le monde
pour y venir. La marquise de Gesvres avait une réputation si bien
établie de maîtresse de maison incomparable, que les femmes les plus
intelligentes et les plus vouées au culte de la grâce aimaient à
étudier la royale manière avec laquelle elle faisait les honneurs d’un
salon dont elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait plus que
pour quelques privilégiés. Ce jour-là, quels que fussent ses sentiments
intérieurs,--et la pâleur profonde de son teint et une fatigue autour
des yeux, qui ne lui était pas ordinaire, semblaient confirmer les
idées de M. de Maulévrier,--elle se maintint au niveau d’une réputation
qui ne pouvait plus grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant que
dans ses jours les plus splendides, et ce ne fut que plus tard et vers
la fin de la soirée que, comme une guerrière lasse qui désagrafe sa
chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins à M. de Maulévrier, dans
la vérité de son âme, masquée si souvent avec son esprit.
En acceptant l’invitation de la marquise, Mme d’Anglure avait voulu
soutenir une lutte contre la terrible rivale qu’elle se supposait. Un
reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois les femmes qui furent
belles et que le désespoir de n’être plus aimées pousse à tout, lui
souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre de ressources, de
beauté, d’artifices, dût-elle pour sa part en mourir. Elle se rejeta
avec fureur à toutes les inventions d’une toilette qui devait relever
sa beauté dépérie; elle improvisa en fait de parure un véritable chant
du cygne; mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, elle ne
vit pas que ses efforts se retournaient contre elle, et que la femme
_passée_ faisait tache au sein des légers tissus qui se plissaient et
ondulaient autour d’un corps à moitié brisé et dont ils cherchaient en
vain les contours. Elle mit une robe d’une coupe divine, une de ces
robes blanches qui avaient été inventées pour elle dans le temps où
elle ne craignait pas la comparaison des mousselines les plus diaphanes
avec la finesse et la transparence de sa peau. Crânerie vraiment digne
de pitié! elle, qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne sied
qu’aux plus belles, tant l’amour auquel elle s’attachait avec la rage
des âmes sacrifiées l’empêchait de se voir et de se juger!
Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier afficha pour elle, sous les
yeux même de la marquise, un sentiment si dominateur, il lui rendit
un tel hommage, il l’entoura de soins si tendrement inquiets et si
marqués, que bientôt elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un
incroyable bonheur lui venir.
Pour la première fois l’homme du monde oublia que le monde le
regardait, et agit avec l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier
attira sur lui l’attention.
La comtesse, qui, comme tous les êtres sans puissance de calcul, se
livrait aux sensations d’une nature aisément entraînée, perdit peu à
peu son air de victime. L’orgueil et l’amour satisfaits lui relevèrent
le front, ouvrirent ses lèvres à tous les sourires, et firent flamber
ses yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité toute en
bienveillance qu’ont les femmes qui manquent d’idées et qui sont riches
en sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette femme, qui jouissait
avec tant de profondeur des préférences publiques de son amant, rayonna
du bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, elle reconquit
presque sa beauté. Mais, par un contraste qui dut frapper à la fin les
yeux les moins observateurs, à mesure que les félicités de cœur de Mme
d’Anglure ravivaient ses manières et transfiguraient ses traits mornes,
la marquise perdait de son animation habituelle, du feu roulant de sa
repartie, et jusque de l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un
singulier déplacement de la vie dans ces deux femmes, et que la chaleur
et la flamme passaient de la torche éblouissante au pâle flambeau
menacé de mourir.
Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier suivait ce changement dont
il était cause, ces distractions d’un esprit toujours si présent!
Pendant qu’il semblait n’être occupé que de Mme d’Anglure, au milieu
des groupes du salon et de ces causeries éparpillées qu’elle avait
mises en train et pendant quelque temps soutenues, la marquise s’était
retirée à l’écart sur un canapé où nulle femme ne se trouvait alors.
Elle était là, pâle et sombre sous les larges bandes de velours d’un
pourpre foncé qu’elle avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague,
les poses appesanties, l’air passionné et, par rareté, presque idéal!
Certes! ceux qui la virent dans cette attitude et avec cette
physionomie durent y lire une influence de l’amour montré à Mme
d’Anglure par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement
la prenait, cette forte femme; qu’elle était à bout, qu’elle n’en
pouvait plus! Le regard de Mme d’Anglure, qui la fixait de l’autre
extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard doux et humide se
sécha et devint tout à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier,
qui le surprit, se retourna avec une joie vers celle à qui il était
adressé, comprenant, sans doute, que l’instinct de la femme jalouse
et triomphante en savait encore plus que lui, et lui garantissait la
défaite qu’il attendait depuis si longtemps.
Sûr des tortures morales de la marquise, lues par lui dans ce regard
de panthère parti comme l’éclair de ces suaves prunelles de velours
gris, il se leva transporté, interrompant sa phrase commencée à Mme
d’Anglure, pensant qu’enfin la marquise avait trouvé le fond de l’abîme
et qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui échapper.
Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, avec le vertige
de la victoire, et d’une voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec
l’assurance d’un homme qui a tout deviné:
--Qu’avez-vous donc pour être si triste, Bérangère?
--Ah!--fit-elle en le regardant avec deux yeux désespérés,--on dit
que la jalousie peut mener à l’amour, et je n’avais plus que cette
ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de Mme d’Anglure pour voir
si je n’en souffrirais pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de
cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis deux heures, montrer un
amour fou à Mme d’Anglure, et je n’en ai pas été émue une seule fois.
C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,--ajouta-t-elle avec un
horrible égarement de sourire.
Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, mais, hélas! ce n’était pas
le fond de l’abîme comme l’avait entendu M. de Maulévrier!
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