Il y a bien longtemps que Mlle George est belle, et l'on pourrait dire
d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis parce que
cela m'ennuie de t'entendre appeler juste.»
Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoiqu'il soit
évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours
juste. Cependant, Mlle George semble avoir résolu cet important
problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en
rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.
Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de Mlle Mars,
qui n'est du reste aucunement conservée, et ne peut plus faire
illusion dans les rôles de jeune première qu'à des fournisseurs de la
République et à des généraux de l'Empire.
Malgré le nombre exagéré des lustres qu'elle porte, Mlle George est
réellement belle et très belle.
Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une
Isis des bas-reliefs éginétiques.
L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse
incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
d'éclairs tragiques; le nez mince et droit, coupé d'une narine oblique
et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne d'une
simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses coins,
superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse qui
attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette bouche
a pourtant de charmants sourires, épanouie avec une grâce toute
impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou
l'anathème moderne.
Le menton, plein de force et de résolution, se relève
fermement, et termine par un contour majestueux ce profil qui est
plutôt d'une déesse que d'une femme.
Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mlle George a le front
plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez semblable à
celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux et
puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.
Une singularité remarquable du col de Mlle George, c'est qu'au lieu de
s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un contour
renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans aucune
sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique développé au plus haut
point chez l'Hercule Farnèse.
L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs,
très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des
mains mignonnes, frappées de fossettes; de vraies mains royales,
faites pour porter le sceptre et pétrir le manche du poignard
d'Eschyle et d'Euripide.
Mlle George semble appartenir à une race prodigieuse et disparue; elle
vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait une femme de
Titan, une Cybèle, mère des dieux et des hommes, avec sa couronne de
tours crénelées: sa construction a quelque chose de cyclopéen et de
pélasgique. On sent, en la voyant, qu'elle reste debout, comme une
colonne de granit, pour servir de témoin à une génération anéantie, et
qu'elle est le dernier représentant du type épique et surhumain.
C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la tragédie,
ensevelie à tout jamais.
Théophile GAUTIER.
Cet article est reproduit dans le volume des _Portraits
contemporains_, de Théophile Gautier, un vol. in-12. Charpentier,
éditeur, 1874.