_Christine ou Stockholm. Fontainebleau et Rome._ Trilogie
dramatique en cinq actes, en vers, représentée à l'Odéon le 30
mars 1830.
(_Post-scriptum_ d'Al. Dumas.)
... Mlle George, si belle dans la tragédie antique, n'avait point
encore donné de gage au drame moderne; mais elle avait beaucoup joué
Corneille, et, si la certitude de la trouver à la fois tragique et
naturelle manquait, du moins l'espérance était là.--Et tout ce que
l'on espérait a été réalisé. L'auteur n'a donc qu'un regret, plus
encore pour elle que pour lui: c'est que le public n'ait pas eu la
patience d'écouter l'épilogue, sans lequel la pièce ne lui paraît pas
complète et qui renfermait une scène où Mlle George aurait, il en est
sûr, plus que compensé, par l'admirable talent qu'elle y déployait,
l'ennui que ce même public semble avoir plutôt craint qu'éprouvé.
Aujourd'hui donc, le drame moderne a, dans nos deux premières
actrices, George et Mars, deux soutiens qui le feront triompher, et ce
qui prouve à la foi leur talent et sa puissance, c'est ce qu'en leur
laissant à toutes deux leur type primitif et original, il a rendu Mlle
George comédienne, et Mlle Mars tragédienne: chacune d'elles a passé
par la route que l'autre avait battue.
_Alexandre Dumas, qui avait été l'amant de George, parle souvent
d'elle dans ses Mémoires. Elle lui avait narré les événements les
plus curieux de sa vie, et, à son tour Dumas les raconte
avec cet entrain, cette verve, cette bonne humeur qui
n'appartenaient qu'à lui. Nous n'avons pas hésité à faire de
larges emprunts aux Mémoires de l'auteur de Monte-Christo. Ces
extraits complètent avec esprit les Mémoires de George, et
permettent de se faire une idée exacte et complète de sa
physionomie._
* * * * *
_Il serait à désirer qu'on lût davantage les Mémoires de Dumas,
qui s'arrêtent malheureusement trop tôt et qui sont aussi curieux
que le plus amusant de ses romans._
(_Note de l'éditeur._)
_Mes mémoires_, Troisième série. 1 vol. in-12. Calmann-Lévy éditeur,
1898-1899.
Un mot sur la façon dont Mlle George était entrée au théâtre, et dont
elle s'y est maintenue. Aimée de Bonaparte, et restée en faveur près
de Napoléon, Mlle George, _qui demanda la faveur d'accompagner
Napoléon à Sainte-Hélène_, est presque un personnage historique.
Vers la fin de 1800 et le commencement de 1801, Mlle Raucourt, qui
jouait les premiers rôles de tragédie au Théâtre-Français, Mlle
Raucourt donnait des représentations en province. C'était l'époque où
le gouvernement, quoiqu'il eût beaucoup à faire, n'avait pas honte de
s'occuper d'art, dans ses moments perdus. Mlle Raucourt avait reçu en
conséquence, l'ordre du gouvernement, si elle rencontrait dans sa
tournée quelque élève qu'elle ne juge point indigne de ses leçons, de
la ramener avec elle à Paris. Cette élève serait considérée comme
élève du gouvernement, et recevrait douze cents francs de pension.
Mlle Raucourt s'arrêta à Amiens.
Là, elle trouva une belle jeune fille de quinze ans, qui en paraissait
dix-huit: on eût dit la Vénus de Milo descendue de sa base.
Mlle Raucourt, presque aussi grecque que la Lesbienne Sapho, aimait
fort les statues vivantes. En voyant marcher cette jeune
fille, en voyant le pas de la déesse se révéler en elle, comme dit
Virgile, l'actrice s'informa et apprit qu'elle s'appelait George
Weymer, qu'elle était fille d'un musicien allemand, nommé George
Weymer, directeur du théâtre, et de Mlle Verteuil, qui jouait les
soubrettes.
La jeune fille était destinée à la tragédie.
Mlle Raucourt la fit jouer, avec elle, Élise dans _Didon_ et Aricie
dans _Phèdre_. L'épreuve réussit, et, le soir même de la
représentation de _Phèdre_, Mlle Raucourt demanda la jeune tragédienne
à ses parents.
La perspective d'être élève du gouvernement et surtout élève de Mlle
Raucourt, avait, à part quelques petits inconvénients dont, à la
rigueur, la jeune fille pouvait se garantir, trop d'attraits aux yeux
des parents pour qu'ils refusassent.
La demande fut accordée et Mlle George partit, suivie de sa mère.
Les leçons durèrent dix-huit mois.
Pendant ces dix-huit mois, la jeune élève habita un pauvre hôtel de la
rue Croix-des-Petits-Champs que, par antiphrase probablement, on
appelait l'hôtel du _Pérou_.
Quant à Mlle Raucourt, elle habitait, au bout de l'allée des Veuves,
une magnifique maison qui avait appartenu à Mme Tallien, et qui, sans
doute aussi par antiphrase, s'appelait la _Chaumière_.
Nous avons dit «une magnifique maison»; nous aurions dû dire «une
petite maison», car c'était une véritable petite maison dans le style
Louis XV, que cet hôtel de Mlle Raucourt.
Vers la fin du dix-huitième siècle, siècle étrange où l'on appelait
tout haut les choses par leur nom, Sapho-Raucourt jouissait d'une
réputation, dont elle ne cherchait pas le moins du monde à atténuer
l'originalité.
Le sentiment que Mlle Raucourt portait aux hommes était plus que de
l'indifférence, c'était de la haine. Celui qui écrit ces lignes a sous
les yeux un manifeste signé de l'illustre artiste, qui est un
véritable cri de guerre poussé par Mlle Raucourt contre le sexe
masculin, et dans lequel, nouvelle reine des Amazones, elle
appelle toutes les belles guerrières enrôlées sous ses ordres à une
rupture ouverte avec les hommes.
Rien n'est plus curieux pour la forme, et surtout pour le fond, que ce
manifeste.[44]
[44] Il s'agit des trois lettres publiées dans le tome X de
_l'Espion anglais_ de Pidansat de Mairobert. Ces lettres et le
manifeste Saphique, prononcé par la demoiselle Raucourt,
présidente de la secte anandrine, ont été réédités, sous le titre
d'_Anandria ou Confessions de Mlle Sapho_, en 1778-1779 et 1866.
(_Note de l'éditeur._)
Et cependant, chose singulière, malgré ce dédain pour nous, Mlle
Raucourt, dans toutes les circonstances où le costume de son sexe ne
lui était pas indispensable, avait adopté celui du nôtre.
Aussi, bien souvent, le matin, Mlle Raucourt donnait ses leçons à sa
belle élève en pantalon à pieds, et avec une robe de chambre, comme
eût fait M. Mole ou M. Fleury,--ayant près d'elle une jolie femme qui
l'appelait «mon ami», et un charmant enfant qui l'appelait «papa».
Nous n'avons pas connu Mlle Raucourt, morte en 1814, et dont
l'enterrement fit un prodigieux scandale; mais nous avons connu la
mère, qui est morte en 1832 ou 1833; mais nous connaissons encore
_l'enfant_, qui est aujourd'hui un homme de cinquante-cinq ans.
Nous connaissons un autre artiste dont toute la carrière a été
entravée par Mlle Raucourt, à propos d'une jalousie qu'il eut le
malheur d'inspirer à la terrible Lesbienne. Mlle Raucourt se présenta
au comité du Théâtre-Français, exposa ses droits de possession et
d'antériorité sur la personne que voulait lui enlever l'impudent
comédien, et, l'antériorité et la possession étant reconnues,
l'impudent comédien, qui vit encore et qui est un des plus honnêtes
coeurs de la terre, fut chassé du théâtre, les sociétaires craignant
que, comme Achille, Mlle Raucourt, à cause de cette nouvelle Briséis,
ne se retirât sous sa tente.
Revenons à la jeune fille, que sa mère ne quittait pas d'un
seul instant dans les visites qu'elle rendait à son professeur, et
qui, trois fois par semaine, faisait, pour prendre ses leçons, cette
longue traite de la rue Croix-des-Petits-Champs à l'allée des Veuves.
Les débuts furent fixés à la fin de novembre. Ils devaient avoir lieu
dans Clytemnestre, dans Émilie, dans Aménaïde, dans Idamé, dans Didon
et dans Sémiramis.
C'était une grande affaire, et pour l'artiste et pour le public,
qu'un début au Théâtre-Français, en 1802; c'était une bien grande
affaire encore d'être reçu sociétaire, car, si l'on était reçu
sociétaire,--homme, on devenait le collègue de Monvel, de Saint-Prix,
de Baptiste aîné, de Talma, de Lafont, de Saint-Phal, de Mole, de
Fleury, d'Armand, de Michot, de Grandménil, de Dugazon, de Dazincourt,
de Baptiste cadet, de La Rochelle;--femme, on devenait la camarade de
Mlle Raucourt, de Mlle Contât, de Mlle Devienne, de Mme Talma, de Mlle
Fleury, de Mlle Duchesnois, de Mlle Mézeray, de Mlle Mars.
. . . . . .
Talma était une des familiers de la petite cour bourgeoise du Premier
Consul. Il avait parlé de la débutante, Mlle George; il avait dit sa
beauté, les espérances qu'elle donnait. Lucien s'en était monté la
tête, et, en véritable saint Jean précurseur, il était arrivé à voir
par un trou de serrure quelconque, peut-être même par une porte toute
grande ouverte, celle qui faisait l'objet des conversations du moment,
et il était venu dire à la Malmaison, avec un enthousiasme un peu
suspect, que la débutante était, sous le rapport physique du moins,
bien au-dessus des éloges qu'on faisait d'elle.
Le grand jour arriva. C'était le lundi 8 frimaire an XI (29 novembre
1802). On avait fait queue au théâtre de la République depuis onze
heures du matin.
. . . . . .
_Dumas reproduit alors l'article de Geoffroy sur les débuts de Mlle
George._
Il cite le fameux vers:
Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.
Et il continue ainsi:
Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.
Pardon! il faut encore que je m'interrompe, ou plutôt que j'interrompe
Geoffroy.
Le lecteur sait que c'était d'habitude à ce vers que l'on attendait
les débutantes.
Pourquoi cela? demandera le lecteur.
Ah! c'est vrai, on ne sait ces choses-là que quand on est obligé de
les savoir.
Je vais vous le dire.
Parce que ce vers est tout simple et indigne de la tragédie.
Vous ne vous doutiez pas de cela, n'est-ce pas, monsieur, n'est-ce
pas, madame, qui me faites l'honneur de causer avec moi? Mais votre
serviteur le sait, lui qui est obligé de tout lire, même Geoffroy.
Écoutez bien, car nous ne sommes pas au bout. Ce vers étant, par sa
simplicité, indigne de la tragédie, on attendait pour voir comment
l'actrice, corrigeant le poète, parviendrait à relever ce vers.
Mlle George ne voulut pas avoir plus de génie que Racine; elle dit
simplement, et avec l'intonation la plus naturelle possible, ce vers
écrit avec la simplicité de la passion; on murmura. Elle reprit avec
le même accent; on murmura encore.
Heureusement Raucourt, malgré une entorse qu'elle s'était donnée,
assistait à la représentation; elle s'était fait porter au théâtre,
et, d'une des petites loges du manteau d'Arlequin, elle encouragea son
élève.
--Ferme, Georgine, s'écria-t-elle, ferme.
Et Georgine,--il vous semble singulier, n'est-ce pas, qu'il y eut un
temps où l'on appelait Mlle George _Georgine_?--et Georgine, avec le
même accent simple et naturel, répéta le vers pour la troisième fois.
On applaudit.
A partir de ce moment, le succès fut enlevé, comme on dit en termes de
théâtre.
Mlle George joua trois fois de suite le rôle de Clytemnestre. C'était
un énorme succès.
Puis elle passa au rôle d'Aménaïde, _cette fille atteinte de vapeurs
hystériques_, comme disait encore Geoffroy, et le succès alla toujours
croissant.
Enfin, du rôle d'Aménaïde elle passa au rôle d'Idamé, de _l'Orphelin
de la Chine_.
Si les hommes attendaient les débutantes au rôle de Clytemnestre pour
savoir comment elles disaient ce fameux vers, indigne de Racine:
Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.
les femmes attendaient avec non moins d'impatience les débutantes au
rôle d'Idamé pour savoir comment elles se coifferaient.
Mlle George se coiffa tout simplement à la chinoise, c'est-à-dire en
relevant ses cheveux et en les nouant avec un ruban doré.
Elle était admirable ainsi, à ce que m'a dit, non pas Lucien, mais le
roi Jérôme, son frère, grand appréciateur de toute beauté, fût-elle
coiffée à la chinoise, et qui, comme Raucourt, a conservé l'habitude
d'appeler George _Georgine_.
_Mémoires_, 4e série, p. 10 et suivantes.
Les comédiens français apprirent à Pétersbourg l'entrée de l'empereur
à Moscou.
Ils ne pouvaient rester dans une capitale ennemie; ils obtinrent congé
et partirent pour Stockholm, où, après un voyage de trois semaines,
ils arrivèrent en traîneau.
Là, c'était encore un Français qui régnait ou plutôt qui soutenait la
couronne au-dessus de la tête du vieux duc de Sudermanie, lequel
faisait son intérim de roi.
Bernadotte reçut les fugitifs comme les eût reçus son compatriote
Henri IV.
Une halte dramatique de trois mois eut lieu dans cette Suède,
notre ancienne alliée, qui devait, sous un roi français, devenir notre
ennemie.
Puis on partit pour Stralsund où l'on demeura quinze jours. La veille
du départ, M. de Camps, officier de Bernadotte, vint trouver Mlle
George.
Hermione allait être utilisée comme courrier d'ambassade.
M. de Camps apportait une lettre de Bernadotte; elle était adressée à
Jérôme-Napoléon, roi de Westphalie.
Cette lettre était de la plus haute importance; on ne savait où la
cacher.
Les femmes ne sont jamais embarrassées pour cacher une lettre.
Hermione cacha la lettre de Bernadotte dans la gaine de son buse.
La gaine de leur busc, c'est le fourreau de sabre des femmes.
M. de Camps se retira médiocrement rassuré: on tirait si facilement le
sabre du fourreau à cette époque-là.
L'ambassadrice partit dans une voiture donnée par le prince royal.
Elle portait sur ses genoux une cassette qui renfermait pour trois
cent mille francs de diamants.
On ne secoue pas trois couronnes sans qu'il en tombe quelque chose.
Diamants dans la cassette, lettre dans le buse arrivèrent sans
accident jusqu'à deux journées de Cassel, capitale du nouveau royaume
de Westphalie.
On voyageait nuit et jour.
La lettre était si pressée, les diamants avaient si grand'peur!
Tout à coup, au milieu de la nuit, on entendit un grand bruit de
chevaux, et l'on vit une forêt de lances.
Un gigantesque hourra retentit: on était tombé au milieu d'une nuée de
cosaques.
Bien des mains s'étendaient déjà vers la portière, quand un jeune
officier russe apparut.
Jamais Hippolyte ne s'était montré plus beau aux yeux de
Phèdre.
George se nomma.
Vous vous rappelez l'histoire de l'Arioste, cette gravure qui
représente les bandits à genoux.
La génuflexion, cette fois, était bien autrement naturelle devant une
jeune comédienne que devant un poète de quarante ans.
La horde ennemie devint une escorte amie, qui n'abandonna la belle
voyageuse que pour la céder aux avant-postes français.
Une fois confiés aux avant-postes, George, la lettre et les diamants
étaient sauvés.
On arriva à Cassel.
Le roi Jérôme était à Brunswick.
On partit pour Brunswick.
C'était un roi fort galant que le roi Jérôme, fort beau, fort jeune:
il avait vingt-huit ans à peine; il se montra on ne peut plus empressé
de recevoir la lettre du prince royal de Suède.
Je ne sais plus bien s'il la reçut ou s'il la prit.
Ce que je sais, c'est que l'ambassadrice resta un jour et une nuit à
Brunswick.
Il ne fallait pas moins de vingt-quatre heures, on en conviendra, pour
se remettre d'un pareil voyage.
Tome V, page 306.
Mes répétitions de _Christine_ m'avaient ouvert la porte de Mlle
George, comme mes répétitions d'_Henri III_ m'avaient ouvert la maison
de Mlle Mars.
C'était une maison d'une composition bien originale que celle
qu'habitait ma bonne et chère George, rue Madame, nº 12, autant qu'il
m'en souvient.
D'abord, dans les mansardes, Jules Janin, second locataire.
Au premier et au rez-de-chaussée, George, sa soeur et ses
deux neveux.
. . . . . .
La tante George était alors une admirable créature âgée de quarante et
un ans, à peu près. Nous avons déjà donné son portrait, écrit ou
plutôt dessiné par la plume savante de Théophile Gautier. Elle avait
surtout la main, le bras, les épaules, le cou, les yeux d'une richesse
et d'une magnificence inouïes; mais, comme la belle fée Mélusine, elle
sentait, dans sa démarche, une certaine gêne, à laquelle ajoutaient
encore--je ne sais pourquoi, car George avait le pied digne de la
main--[45]des robes d'une longueur démesurée.
[45] Dumas est moins sévère que Napoléon. (_Note de l'éditeur._)
A part les choses de théâtre pour lesquelles elle était toujours
prête, George était d'une paresse incroyable. Grande, majestueuse,
connaissant sa beauté qui avait eu pour admirateurs deux empereurs et
trois ou quatre rois, George aimait à rester couchée sur un grand
canapé, l'hiver, dans des robes de velours, dans des vitchouras de
fourrures, dans des cachemires de l'Inde, et l'été, dans des peignoirs
de batiste ou de mousseline. Ainsi étendue dans une pose toujours
nonchalante et gracieuse, George recevait la visite des étrangers,
tantôt avec la majesté d'une matrone romaine, tantôt avec le sourire
d'une courtisane grecque, tandis que des plis de sa robe, des
ouvertures de ses châles, des entre-bâillements de ses peignoirs,
sortaient, pareilles à des cous de serpent, les têtes de deux ou trois
lévriers de la plus belle race.
George était d'une propreté proverbiale. Elle faisait une première
toilette avant d'entrer au bain, afin de ne point salir l'eau dans
laquelle elle allait rester une heure. Là, elle recevait ses
familiers, rattachant de temps en temps, avec des épingles d'or, ses
cheveux qui se dénouaient, et qui lui donnaient, en se dénouant,
l'occasion de sortir de l'eau des bras splendides, et le haut,
parfois même le bas d'une gorge qu'on eût dite taillée dans le
marbre de Paros.
Et, chose étrange! ces mouvements qui, chez une autre femme, eussent
été provocants et lascifs, étaient simples et naturels chez George, et
pareils à ceux d'une Grecque du temps d'Homère et de Phidias. Belle
comme une statue, elle ne semblait pas plus qu'une statue étonnée de
sa nudité, et elle eût, j'en suis sûr, été bien surprise qu'un amant
jaloux lui eût défendu de se faire voir ainsi dans sa baignoire,
soulevant, comme une nymphe de la mer, l'eau avec ses épaules et ses
seins blancs.
George avait rendu tout le monde propre autour d'elle, excepté Harel.
. . . . . .
A cette époque, George avait encore des diamants magnifiques, et,
entre autres, deux boutons qui lui avaient été donnés par Napoléon et
qui valaient chacun à peu près douze mille francs.
Elle les avait fait monter en boucles d'oreilles, et portait ces
boucles d'oreilles-là, de préférence à toutes autres.
Ces boutons étaient si gros que bien souvent George, en rentrant le
soir, après avoir joué, les ôtait, se plaignant de ce qu'ils lui
allongeaient les oreilles.
Un soir, nous rentrâmes, et nous nous mîmes à souper. Le souper fini,
on mangea des amandes. George en mangea beaucoup, et, tout en
mangeant, se plaignit de la lourdeur de ces boutons, les tira de ses
oreilles et les posa sur la nappe.
Cinq minutes après, le domestique vint avec la brosse, nettoya la
table, poussa les boutons dans une corbeille avec les coques des
amandes, et, amandes et boutons, jeta le tout par la fenêtre de la
rue.
George se coucha sans songer aux boutons et s'endormit tranquillement;
ce qu'elle n'eût pas fait, toute philosophe qu'elle était, si elle eût
su que son domestique avait jeté par la fenêtre vingt-quatre mille
francs de diamants.
Le lendemain, George cadette entra dans la chambre de sa soeur et
la réveilla.
--Eh bien, lui dit-elle, tu peux te vanter d'avoir une chance,
toi! Regarde ce que je viens de trouver.
--Qu'est-ce cela?
--Un de tes boutons.
--Et où l'as-tu trouvé?
--Dans la rue.
--Dans la rue?
--C'est comme je te le dis, ma chère. Dans la rue, à la porte. Tu l'as
perdu en rentrant du théâtre.
--Mais non. Je les avais en soupant.
--Tu en es sûre?
--A telles enseignes que, comme ils me gênaient, je les ai ôtés, et
mis près de moi. Qu'en ai-je donc fait après? où les ai-je serrés?
--Ah! mon Dieu! s'écria George cadette, je me rappelle: nous mangions
des amandes; le domestique a nettoyé la table avec la brosse...
--Ah! mes pauvres boutons! s'écria George à son tour. Descends vite,
Bébelle, descends!
Bébelle était déjà au pied de l'escalier; cinq minutes après, elle
rentrait avec le second bouton: elle l'avait retrouvé dans le
ruisseau.
--Ma chère amie, dit-elle à sa soeur, nous sommes trop heureuses!
Fais dire une messe, ou sans cela il nous arrivera quelque grand
malheur.
_Lucrèce Borgia_ (février 1833).
Dans une note à la suite de la pièce, Victor Hugo à écrit:
«... Quant aux deux grands acteurs, dont la lutte commence aux
premières scènes du drame et ne s'achève qu'à la dernière, l'auteur
n'a rien à leur dire qui ne leur soit dit chaque soir d'une manière
bien autrement éclatante et sonore par les acclamations dont la foule
les salue. M. Frederick a réalisé avec génie le Gennaro que l'auteur
avait rêvé. M. Frederick est élégant et familier, il est plein de
grandeur et plein de grâce, il est redoutable et doux; il est enfant
et il est homme, il charme et il épouvante; il est modeste,
sévère, terrible. Mlle George réunit également au degré le plus rare
les qualités diverses et quelquefois même opposées que son rôle exige.
Elle prend superbement et en reine toutes les attitudes du personnage
qu'elle représente. Mère au premier acte, femme au second, grande
comédienne dans cette scène de ménage avec le duc de Ferrare où elle
est si bien secondée par M. Lockroy, grande tragédienne pendant
l'insulte, grande tragédienne pendant la vengeance, grande tragédienne
pendant le châtiment, elle passe comme elle veut, et sans effort, du
pathétique tendre au pathétique terrible. Elle fait applaudir, et elle
fait pleurer. Elle est sublime comme Hécube, et touchante comme
Desdémona.»
_Marie Tudor_ (novembre 1833).
Dans une note à la suite de la pièce, Victor Hugo écrit:
«Quant à Mlle George, il n'en faudrait dire qu'un mot: sublime. Le
public a retrouvé dans Marie la grande comédienne et la grande
tragédienne de Lucrèce. Depuis le sourire charmant par lequel elle
ouvre le second acte, jusqu'au cri déchirant par lequel elle clôt la
pièce, il n'y a pas une des nuances de son talent qu'elle ne mette
admirablement en lumière dans tout le cours de son rôle. Elle crée
dans la création même du poète quelque chose qui étonne et qui ravit
l'auteur lui-même. Elle caresse, elle effraye, elle attendrit, et
c'est un miracle de son talent que la même femme qui vient de vous
faire tant frémir vous fasse tant pleurer.»
_Le Monde Dramatique_ Tome IV. Théâtre de la Porte-Saint-Martin:
_Jeanne de Naples_, drame en quatre actes, précédé d'un prologue,
par M. Paul Foucher (16 juin 1837).
Mlle George a été sublime d'amour, de jalousie et de grandeur.
Mélingue, Alexandre, Roger et Surville ont joué avec zèle et talent.
_Les Belles Femmes de Paris_, par des hommes de lettres et des
hommes du monde. (Paris, 1839.)