Trois maisons. On nous met dans une grande pièce carrée, méli-mélo...
Ah! quelle horreur! jamais je ne resterai là. Dans cette affreuse
chambre, je découvre un cabinet: j'obtiens en payant beaucoup
d'argent, passeport indispensable, de me placer dans le cabinet avec
mon père et ma soeur. On me fait mon lit sur une grande planche et
me voilà installée avec tous mes petits ustensiles de toilette qui ne
me quittaient jamais. Je fis emploi de tous mes parfums, je vous
assure. Mon père couchait par terre. Nous avions découvert une petite
cabane où l'on nous faisait nos repas. Nous avions pris quelques
provisions en Finlande. Deux jours après, une dame qui occupait dans
cette pièce un cabinet à peu près semblable au mien, mais beaucoup
plus confortable, éclairé par une fenêtre, une belle chaise en paille
et un _lit_, partait pour Saint-Pétersbourg. L'argent m'ouvre la porte
de ce palais enchanté et nous voilà enfin installés.
Nos camarades couchaient tous par terre. Dans cette affreuse
chambre, parmi nous, il y avait une femme très cocasse, petite, plus
jeune que son mari. Duparcy, qui était toujours comique avec son
sang-froid, s'amusait de tout cela. Cette petite Mme Bonacine était
très avare et très défiante. Duparcy lui faisait croire que nous
n'étions pas en sûreté; aussi passait-elle toutes les nuits à compter
son argent, ce qui divertissait tout le monde. Duparcy lui disait: «Ma
chère Bonacine, avez-vous votre compte? Voyez, calculez bien: je me
méfie tant de ces demi-sauvages!»
Je me couchais fort tard, selon mon habitude. J'avais des cartes et
faisais force réussites. Le temps ne nous permettait pas de traverser
le golfe. Demain! toujours attendre. Les vivres diminuaient. J'avais
grande envie de me remettre en route, de passer par la Laponie, de
voir Tornéa. La capitale était chose curieuse. J'étais tout à fait
décidée, quand je vis entrer le comte de Lowers qui venait de passer
le golfe pour se rendre à Pétersbourg. Il vint me consoler d'abord en
me donnant, en nous apportant des vivres: la disette était grande.
Duparcy, qui faisait très bien la cuisine, eut l'affreuse pensée
d'accommoder un chien en gibelotte. On trouva le mets excellent, mais
nous n'en prîmes pas notre part. Je serais plutôt restée sur le
rocher. On m'aurait enterrée comme on aurait pu, pas aussi
poétiquement que Chateaubriand, au milieu de l'Océan, mais dans un
modeste coin; un peu de terre et une croix en bois. Notre excellent
comte de Lowers, qui se trouvait mon directeur, vint donc m'apporter
l'espérance que le lendemain, sans doute, nous pourrions partir.
Le lendemain, pourtant, le temps ne nous parut pas assez
favorable. Quelques-uns voulurent tenter de passer. Vedel, par
exemple, Charles, Mlle X... Ils s'embarquèrent et nous étions fort
inquiets, quand, à la nuit tombante, nous vîmes revenir nos malheureux
compagnons, abîmés de fatigue, de frayeur. Charles pour se donner du
courage, et pour en donner aux autres, disait-il, avait un peu usé
d'eau-de-vie. Il était tombé à l'eau entre deux glaçons, d'où on avait
eu toutes les peines du monde à le tirer. Au milieu de cette terreur,
de ce danger qu'ils venaient de courir, nous ne pûmes nous empêcher de
rire aux éclats en les voyant affublés d'une manière grotesque.
Charles surtout, apporté par deux mariniers, mouillé, trempé, enflé,
avait l'air d'être empaillé. En fin de compte, c'était pourtant assez
triste, et je commençais à me tourmenter. Au point du jour, nous nous
levions pour regarder si le temps nous permettrait enfin de quitter
cet horrible séjour. Ce jour tant désiré arriva. Dès le point du jour,
on vint nous prévenir que les barques étaient prêtes. On me choisit la
plus belle et la plus grande, par courtoisie. En entrant dans cette
demeure si périlleuse, mon père nous embrassa toutes deux.
«Maintenant, mes enfants, Dieu nous garde!»
C'était vraiment beau à voir. Au milieu d'un danger éminent, nous
étions si contents d'avoir quitté notre rocher que nous chantions tous
à de très fréquents intervalles. On était obligé d'employer des
crochets pour repousser les glaçons qui encombraient le passage, puis
encore, puis toujours. Les hommes, qui nous conduisaient, faisaient
triste figure, je vous prie de le croire. La pluie qui tombait
sur nous, car nous étions à découvert, ajoutait au malaise général.
Enfin, nous touchons la terre! Et tous, nous nous mîmes à remercier
Dieu! Nous connaissions le danger que nous venions de courir en
regardant en arrière! Comment! nous venions de passer là, ce golfe
couvert de glaçons! Nous avions pu franchir cet espace, passer au
travers, et nous n'avions pas été brisés! Ah! merci, mon Dieu! grâces
vous soient rendues!
Bah! vingt minutes après, nous n'y pensions plus. Nous traversâmes une
jolie petite ville. Une auberge bien propre, des petits lits blancs en
bazin qui nous ravissaient. Vite à la toilette dans ces charmantes
chambres. Puis, après, soupons!
(_Il faut chercher le nom de cette première ville._)
Maintenant où se loger? François court, nous fait attendre, dans notre
équipage, à chaque porte où l'on présume que l'on pourra trouver gîte.
J'étais honteuse, je l'avoue. Nous arrêtons devant une maison où
logeait Mme de Staël qui, de sa fenêtre, voyant toutes ces charrettes,
a la politesse de me reconnaître. (Me reconnaître! avec ce costume!)
Elle fait vite descendre M. de Rocca, qui me supplie de monter. Je m'y
décide, et Mme de Staël, tout aimable, me fit attendre et courir toute
sa maison pour me trouver un gîte. Les autres attendaient dans la rue
et excitaient la curiosité de tous les passants. On trouve enfin. Mon
père et ma soeur me font dire que c'est assez bien. Assez! Tous ces
appartements sont affreux. Mme de Staël me fit conduire dans sa
voiture, accompagnée de M. de Rocca et de sa charmante fille
Albertine.
A Chiwekle, sur le joli rocher, deux voyageurs allemands
attendaient comme nous et firent le passage en notre compagnie, dans
cette première petite ville de Suède qui me parut un Paris (_et dont
il faut chercher le nom_).
Ils nous furent très utiles pour nous faire donner ce dont nous avions
besoin. Nous les invitâmes à souper. Un de ces braves Allemands se mit
à chanter à pleine gorge:
Qu'on est heureux de trouver en voyage,
Un bon souper et surtout un bon lit!
L'à-propos était vrai et bienvenu. Mais il chanta d'une manière si
comique que nous ne pûmes contenir notre hilarité. C'était peu poli,
j'en conviens! Ce pauvre chanteur fut un peu déconcerté! Ce qui ne
l'empêcha pas, pendant les deux jours de repos que nous prîmes dans
cette ville, de nous aider à nous mettre en route!
Nous voilà en Suède! Plus impossible de se faire comprendre... Les
vivres, où en trouver? Nous avions notre domestique allemand que
j'avais emmené.
François, notre domestique, parlait un peu le suédois. Il allait à la
recherche, découvrait de temps en temps des châteaux. Les seigneurs
s'empressèrent de venir me rendre visite, mais pas un mot de français!
Quand François n'était pas là, nous ne pouvions plus rien. Ces
seigneurs nous apportaient des oeufs, des coqs de bruyère, du vin,
du pain. Ah! du pain, c'était un régal dans ce pays.
Ils ont du pain fait avec la sciure de bois. Les pains, faits en
couronne, sont ordinairement passés dans des espèces de
perches qui sont pendues au plafond! (Comme ça doit être tendre!) Et,
pour lumière, de la résine au bout d'une torche qu'ils accrochent au
mur. Quelle gaieté! Tout cela, à cette époque, était bien misérable,
et triste et bien aride.
(_Il faut chercher les noms des villes que nous allons traverser avant
d'arriver à Stockholm._)
A mesure que nous approchions, les ressources arrivaient. On trouvait
au moins le nécessaire, nous voyagions toutes les nuits à la belle
étoile, tant nous avions hâte de nous délivrer de cette torture
incessante. Nous descendîmes dans la dernière ville qui précédait
Stockholm. Nous cherchâmes à nous faire moins laides; il ne faut pas
le dissimuler, nous étions affreuses avec nos bonnets garnis de cygne,
et qui étaient remplis de boue. Ah! nous faisions de jolies
Parisiennes. De cette ville à Stockholm nous rencontrions enfin du
monde: des paysans allant, venant, leurs charrettes remplies de
provisions qu'ils portaient au marché. C'était la vie qui
recommençait. Nous voilà dans la capitale! Quelle tenue, mon Dieu! Sur
nos charrettes découvertes, nous avions bien l'air d'une compagnie de
veaux venant de Pontoise! Tout le monde nous regardait: «Eh! comment!
voilà cette demoiselle George et sa troupe si attendues!» On ne
songeait pas à dételer nos maigres bêtes. Dans ce temps, on ne
songeait pas au dételage triomphateur, ou, pour mieux dire, nous ne
nous arrangions pas pour cela. Les ovations coûtent trop cher!
Un appartement au premier dans une rue choisie. Les maisons sont
presque toutes noires: on emploie le granit. Une chambre à coucher,
une espèce de salon-chambre pour ma soeur et une pour Mlle
Ursule(?) qui avait fait le voyage avec la famille Varennes et
qui s'était attachée à nous et nous servait par amitié. Femme d'esprit
et d'un caractère charmant. Pauvre femme!
François, mon valet de chambre, qui faisait très bien la cuisine, nous
sert de cuisinier, de valet de chambre. On nous fournit ce qu'il faut
pour le service de la table, on nous procure un domestique, et nous
voici installés. Le soir même, le prince Bernadotte m'envoie son
premier aide de camp, M. Camps, qui vient de la part du prince mettre
une voiture à mes ordres, me disant: «Ne vous gênez pas. Tout est loué
pour les huit représentations qui sont annoncées, même le parterre. On
n'ouvrira pas les bureaux.»
Je fis venir les artistes qui m'avaient accompagnée. Je leur donnai la
moitié des recettes et l'autre moitié pour moi, me réservant une
représentation entière à mon bénéfice. Tout fut conclu à la
satisfaction de tous; on distribua les rôles, etc.
C'était un événement, pour les habitants (charmants et très
hospitaliers), que des représentations françaises. Avec la tragédie,
on commençait par une comédie, ce qui faisait un spectacle complet. Je
fus recherchée, comme artiste, par toutes les premières familles. Je
n'en tirai aucune vanité: la curiosité existait; voilà tout. Je
refusai beaucoup de ces invitations. Je n'ai jamais eu en goût toutes
ces réunions brillantes, où vous avez l'air de venir en exhibition.
Sans doute, il est flatteur d'être admise dans la haute société, quand
elle a le bon goût de vous recevoir pour vous-même, sans vous
solliciter de payer votre bienvenue par la récitation d'une scène,
et puis deux, et puis trois. Merci! alors, j'ai bien payé
votre aimable accueil.
Les ministres vinrent me rendre visite. Je remis toutes leurs
invitations après mes premières représentations. Je gagnais du temps;
c'est ce que je voulais. Je rendis immédiatement toutes mes visites.
Je rencontrais des familles charmantes. Partout des accueils remplis
de grâce; mais avec quel bonheur je rentrais au milieu des miens! Plus
de gêne, plus de toilette, que j'ai toujours détestée. La gaieté se
rétablissait. Des visiteurs, les trois quarts du temps, assistaient à
mon dîner: le comte Ostoya, le comte de Spar, M. Camps.
Quant à Mme de Staël, elle ne me quittait point; elle m'aimait trop.
Le surlendemain de mon arrivée, je fus rendre ma visite au prince
Bernadotte et lui témoigner ma respectueuse reconnaissance pour la
protection dont il voulait bien m'honorer; puis il était Français.
Aussi notre entrevue fut longue. Que de souvenirs français! Que de
questions ne me fit-il pas! Il était vraiment heureux de se rappeler
la patrie. Il me dit que la reine voulait me voir et que je devais
venir le lendemain, à midi: «J'obéirai, prince.»--Camps, Français
aussi, m'attendait pour me reconduire; puis Fliger, Français aussi et
colonel.
--On a beau avoir un grand rang à l'étranger, mon cher monsieur Camps,
ce n'est pas la France, avouez-le. Avec le prince, de quoi avons-nous
parlé? De la France. Avec vous, de quoi parlons-nous? De la France.
Vous voyez bien que, sous votre uniforme suédois, votre coeur est
français! Vous devez être mal à l'aise!
Le précepteur du prince Oscar, M. Le Moine, est Français
aussi. Nous formions tous les soirs cette réunion; car je ne pouvais
me soustraire aux invitations. Ces messieurs m'attendaient pour
prendre le thé et restaient là à bavarder jusqu'à deux heures du
matin.
Je fus engagée par la reine à venir souvent chez elle, tant elle
désirait que je dise des vers, pour lesquels elle me donnerait la
réplique. C'était beaucoup d'honneur, sans doute; mais j'étais loin de
sentir ce qu'il y avait de flatteur dans ce désir royal, qui devenait,
à bien prendre, un ordre. Mais que faire? obéir. J'avais un caractère
très indépendant, et, me forcer à faire quelque chose, c'était me
donner la fantaisie de m'y soustraire. J'ai eu ce tort trop souvent,
et ce travers de mon caractère m'a fait faire bien des sottises. A
quoi bon revenir sur ce passé? C'était fait: j'avais été une enfant
trop gâtée. Bah! j'ai eu aussi des moments de bonheur, qui n'auraient
pas existé, si j'avais pensé à l'argent. Je rentrais, comme il
arrivait toujours après ces visites cérémonieuses, avec une joie bien
vive, au milieu de ma société intime.
Je débutai, huit jours après mon arrivée, par _Mérope_. La salle
comble, le roi et la reine, le prince Bernadotte, le prince Oscar, les
plus belles toilettes, la salle belle, les loges découvertes, ce qui
faisait un effet merveilleux pour les parures. La toile levée, on
relève le lustre, ce qui donne un aspect assez triste, mais le théâtre
énormément éclairé. A chaque acte, on baisse le rideau et le lustre.
Je ne parlerai pas du succès; il était égal à l'empressement du
public. Je fus très heureuse et très fière. On ne rappelle pas
à chaque acte, ni après une scène, mais bien après la tragédie, ce qui
est plus rationnel. Ce sont les Italiens qui ont amené ces ovations
bien ridicules et qui sont souvent bien injurieuses pour les artistes
qui sont en scène, et qui, sans respect pour leur présence, entendent
les gens du lustre rappeler avant la fin d'un acte. Ils coupent
l'action; peu importe, ils ont fait leur devoir. Petites vanités
humaines! Ceci ne vous rendra pas plus grands, mais vous rentrez en
comptant combien de fois vous avez été rappelé, et vous vous faites
illusion, au point de vouloir oublier comment toutes ces ovations se
sont faites! Votre bourse le sait!
(_Chère Marceline, vous ferez de cela, comme de toute autre chose, ce
que vous voudrez._)
Je ne sortais pas des invitations. Je dînais trop en ville. J'en étais
si fatiguée qu'un jour, chez le premier ministre, où était le jeune
prince Oscar et où il y avait au moins quarante personnes, je me dis:
«Ah! je vais, après le repas, être assommée de sollicitations, pour me
faire ma digestion, en disant une demi-douzaine de scènes tragiques.»
Point. Je me sens très indisposée. Je suis obligée de me retirer Des
offres de fleurs d'oranger, de tilleul. Ah! bien oui! D'abord, je
mourais de faim. On fut contraint de faire atteler, et de me
reconduire. Ouf! me voici quitte de cette affreuse corvée. J'arrive
chez moi où l'on était à table. Mon père me fit mille remontrances.
--Quoi! tu veux donc que tous les soirs de repos que je me donne,
j'aille encore subir pour délassement d'aller me tuer de
fatigue et d'ennui? Non pas, vraiment. Vite, remettez sur la table
tout ce que vous avez laissé et rions de bon coeur. Cher père,
laisse-moi ma joie; elle passera assez tôt. Voici une bonne soirée de
libre que je me suis faite. Je vais me débarrasser de cet attelage de
toilette, et attendre nos bonnes visites sans façon, sans gêne, quel
bonheur!
Mme de Staël, de son côté, me fatiguait. Deux fois déjà, chez elle,
dîner, soirée. A la troisième, je me promis bien d'être malade. Je lui
écrivis pour la prévenir de ne pas compter sur moi. J'étais donc fort
tranquille avec mon monde. Mon valet de chambre annonce Mme de
Staël.--Que le bon Dieu la bénisse! C'est une passion trop incommode
qu'elle a pour moi.
--Faites-la passer dans l'autre pièce.
J'envoyai ma soeur qui me faisait grise mine de la commission que je
lui donnais.
--Qu'est-ce que je vais lui dire, moi, à cette dame?
--Dis-lui que je dors.
--Mais vous riez tous.
--Dis-lui que j'ai la fièvre et que je rêve. Elle en croira ce qu'elle
voudra.
C'est une inquisition que son enthousiasme. J'en étais fâchée pour le
prince Oscar, qui était vraiment d'une bonté charmante et qui manquait
rarement les soirées de Mme de Staël. C'est qu'Albertine était
charmante aussi. Mme de Staël, spirituelle, adroite, voyait dans ces
visites du prince un but auquel elle aurait voulu atteindre, dit-on;
je dis: «dit-on,» _mais on la fit partir_.
Je fus à midi précis rendue chez la reine qui me reçut de
suite avec une bonté extrême. Elle était en déshabillé du matin, grand
peignoir de mousseline blanche à la Croissy, garni de dentelles, la
tête nue et coiffée tout à fait négligée. Je n'avais pas encore joué.
Elle me parla de tous mes rôles. Elle aimait beaucoup la tragédie.
Elle me fit mille questions sur Paris, sur l'empereur, sur la cour,
sur mon séjour à Saint-Pétersbourg. Elle parla énormément et avec
beaucoup de curiosité. Je répondis très brièvement, avec discrétion;
car, pour une reine, elle me faisait des questions assez indiscrètes.
Je m'en tirai de mon mieux. Elle devait se dire: «Dieu! qu'elle est
bête!» j'aimais mieux cela; ou bien: «Elle est bien timide!» Elle me
dit:
--Ma chère, le roi veut vous voir, mais il veut vous recevoir en
grande toilette! Attendez un peu.
--Madame, je suis trop honorée d'attendre près de Votre Majesté.
Et pourtant il y avait plus d'une grande heure que j'étais auprès
d'elle. On annonça le roi: il était en grand uniforme, en vérité,
l'épée au côté. C'était un homme de moyenne taille, maigre, souffrant,
marchant à peine. Il était soutenu par deux officiers, ce qui ne
l'empêchait pas de s'appuyer sur sa canne. Il vint à moi, me dit les
choses les plus gracieuses du monde. Il était moins grand parleur que
la reine; la langue française lui était moins familière. Je restai à
peu près vingt minutes. Je pris congé de ces nobles personnages.
J'allais assez souvent le matin chez la reine, et elle me donnait
effectivement des répliques. Elle affectionnait _Mérope_. Elle ne
disait vraiment point mal. Avant mon départ, je lui fis ma visite
d'adieux. Elle prit à son col une toute petite montre émaillée, très
laide, en me priant de la porter comme un souvenir. «C'est bien
modeste, me dit-elle, mais que peut-on vous offrir, à vous, ma chère,
qui avez de si belles pierreries?» Ce fut une gasconnade royale, à
laquelle je souris très gracieusement, en me promettant bien de garder
soigneusement le souvenir, mais en ne portant jamais cette affreuse
petite montre.
La veille de mon départ, je soupai chez M. Camps, avec le prince
Bernadotte, qui m'attacha au bras deux beaux bracelets en perles
fines, et deux très beaux solitaires en diamants qui formaient le
fermoir. Je trouvai en rentrant M. Le Moine qui m'apportait de la part
du prince une bague en diamants et une épingle _idem_ pour ma soeur.
Le prince m'envoya une belle et bonne voiture de voyage, de quatre
places. J'emmenais avec moi une bonne qui s'était attachée à moi et un
nommé Jules qui était de la troupe. Je l'emmenais avec un fils qu'il
avait, enfant de huit à dix ans. Pour revenir en France, le voyage
était coûteux, et ce pauvre garçon n'était pas riche. Après huit
représentations, je voulais partir. Attendre encore était impossible;
la guerre m'effrayait.
Je me séparai des autres artistes, dont quelques-uns restèrent à
Stockholm, et d'autres partirent après nous, retournant dans leur
chère patrie.
Je partis donc dans cette excellente voiture et deux chariots: un pour
mes bagages; un pour Jules, son fils et mon valet de chambre.
(_Cher Valmore, quelques recherches sur Stockholm. Savoir, s'il se
peut, ce qu'on doit visiter. Il y a la statue de Gustave Wasa sur une
place, mais je ne sais pas si c'est sur la place du Palais. Je crois
que oui!_)