PARTIE DE SAINT-PÉTERSBOURG 28 JANVIER 1813.--FINLANDE.--VIBORG.

Après tous ces désastres, pour rien au monde je ne serais restée loin

de mon cher pays. Malgré les offres les plus brillantes, rien ne put

me retenir. Je perdais ma pension; pour moi, cette considération était

trop peu de chose pour me retenir un jour de plus. J'ai eu tort!

J'avais tant souffert pendant le temps de guerre! Je dois le dire

pourtant au milieu de ce désastre qui devait réjouir les Russes, on me

traitait avec une indulgence vraiment inouïe. Les Français

étaient obligés d'illuminer, quand l'armée russe remportait des

victoires de climat. Moi, qui demeurais sur la promenade la plus

fréquentée, je fermais tout pour rendre mes croisées aussi noires et

aussi tristes que mon pauvre coeur. On en fit le rapport à

l'empereur qui eut la générosité, loin de m'en faire un crime, de

répondre: «C'est d'une bonne française. Laissez-la faire. Je ne lui

ferai pas visiter la Sibérie pour cela!» Nous partîmes donc, je dis

nous. Je voulais passer par la Suède, m'arrêter à Stockholm. Je fus

suivie par une partie de la troupe: Duparcy, Varenne, Vedel,

Mainvielle, sa femme, etc. Quel voyage! Deux maigres pauvres bêtes qui

ont toutes les peines à vous traîner. Vous passez deux ou trois heures

dans cette confortable position. Pour vous remettre, vous arrivez:

rien à boire ni à manger. Là, il faut reprendre un petit traîneau à

roues seulement, devant marcher sur terre. Je pars, toujours avec ma

soeur et un petit postillon de huit à dix ans. Nous partons avant

tout le monde, comme toujours. Nous étions intrépides. Mais, à

quelques portées de fusil, au milieu de rochers de granit, ce qui est

vraiment admirable, des rochers de chaque côté, rochers immenses,

d'une hauteur énorme (_A toi, cher Valmore, la description._) nous

voyons déboucher quelques jolis loups manifestant l'aimable intention

de venir nous saluer. Ah! cette fois, la frayeur nous gagne. Nous

disons au postillon: «Retourne.» Bah! il va toujours son chemin. Ma

soeur s'attache à la ceinture de cette petite brute entêtée; elle

saute en bas, se bat avec le petit bonhomme...

Voyager, quand la glace existait encore, dans de petits

traîneaux très bas où l'on avait peine à tenir deux. Quelquefois nous

faisions deux lieues sur les glaçons. Nous apercevions l'eau qui

courait dessous les glaçons, tant ils étaient minces. Moi, j'étais

toujours avec ma soeur. Nous bravions les dangers (et ils étaient

grands, je vous prie de le croire, chers lecteurs) par des éclats de

rire qui indignaient notre suite. Nous partions du fou rire en nous

regardant. Nous étions si drôlement costumés, de grosses bottes de

laine, des bonnets de vison, des robes ouatées de telle manière que

nous avions l'air d'être ficelées comme de gros saucissons de Bayonne

et, pour notre commodité, nous ne nous séparions jamais d'un énorme

sac dans lequel j'avais fourré toutes mes pierreries et mon argent.

J'avais attaché cet énorme sac au bras de ma soeur. Elle ne pouvait

jamais s'en séparer, et, comme elle était et est beaucoup plus petite

que moi, elle était vraiment grotesque. En la regardant, j'avais des

rires à mourir, et elle, furieuse, voulait jeter son sac sur la route

si je continuais Ah! le bon temps de joie, de jeunesse, de sans

soucis! Que vous êtes regrettable et que vous passez vite! Et dire que

c'est fini et que cela ne peut pas revenir.

Tout cela est mal fait, mal arrangé. Car, en fin de compte, nous ne

vivons pas dix ans de cette belle existence qu'on appelle jeunesse.

C'est trop triste! Et que de femmes seront de mon avis! Si elles ne le

disent pas, c'est qu'elles ne sont pas franches. Quelle est la femme,

même la plus sage, qui ne regrette pas les hommages qu'on lui rendait,

même sans espoir? Passons.

A chaque relais, changement d'équipage. Vous arrivez là; il

pleut: vite et vite, on vous amène un équipage, une atroce charrette;

on met là-dessus deux ou trois matelas. Vous vous étendez à la belle

étoile, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, n'importe. Ma soeur

tombe sur la route, dans la boue, avec son gros sac, ses grosses

bottes, et moi ne pouvant lui donner de secours, tant ma gaieté

l'emportait sur le danger. Heureusement, notre caravane arrivait au

grand galop, munie de fusils, pour faire face aux dangers des loups.

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 31 / 129 题