Après tous ces désastres, pour rien au monde je ne serais restée loin
de mon cher pays. Malgré les offres les plus brillantes, rien ne put
me retenir. Je perdais ma pension; pour moi, cette considération était
trop peu de chose pour me retenir un jour de plus. J'ai eu tort!
J'avais tant souffert pendant le temps de guerre! Je dois le dire
pourtant au milieu de ce désastre qui devait réjouir les Russes, on me
traitait avec une indulgence vraiment inouïe. Les Français
étaient obligés d'illuminer, quand l'armée russe remportait des
victoires de climat. Moi, qui demeurais sur la promenade la plus
fréquentée, je fermais tout pour rendre mes croisées aussi noires et
aussi tristes que mon pauvre coeur. On en fit le rapport à
l'empereur qui eut la générosité, loin de m'en faire un crime, de
répondre: «C'est d'une bonne française. Laissez-la faire. Je ne lui
ferai pas visiter la Sibérie pour cela!» Nous partîmes donc, je dis
nous. Je voulais passer par la Suède, m'arrêter à Stockholm. Je fus
suivie par une partie de la troupe: Duparcy, Varenne, Vedel,
Mainvielle, sa femme, etc. Quel voyage! Deux maigres pauvres bêtes qui
ont toutes les peines à vous traîner. Vous passez deux ou trois heures
dans cette confortable position. Pour vous remettre, vous arrivez:
rien à boire ni à manger. Là, il faut reprendre un petit traîneau à
roues seulement, devant marcher sur terre. Je pars, toujours avec ma
soeur et un petit postillon de huit à dix ans. Nous partons avant
tout le monde, comme toujours. Nous étions intrépides. Mais, à
quelques portées de fusil, au milieu de rochers de granit, ce qui est
vraiment admirable, des rochers de chaque côté, rochers immenses,
d'une hauteur énorme (_A toi, cher Valmore, la description._) nous
voyons déboucher quelques jolis loups manifestant l'aimable intention
de venir nous saluer. Ah! cette fois, la frayeur nous gagne. Nous
disons au postillon: «Retourne.» Bah! il va toujours son chemin. Ma
soeur s'attache à la ceinture de cette petite brute entêtée; elle
saute en bas, se bat avec le petit bonhomme...
Voyager, quand la glace existait encore, dans de petits
traîneaux très bas où l'on avait peine à tenir deux. Quelquefois nous
faisions deux lieues sur les glaçons. Nous apercevions l'eau qui
courait dessous les glaçons, tant ils étaient minces. Moi, j'étais
toujours avec ma soeur. Nous bravions les dangers (et ils étaient
grands, je vous prie de le croire, chers lecteurs) par des éclats de
rire qui indignaient notre suite. Nous partions du fou rire en nous
regardant. Nous étions si drôlement costumés, de grosses bottes de
laine, des bonnets de vison, des robes ouatées de telle manière que
nous avions l'air d'être ficelées comme de gros saucissons de Bayonne
et, pour notre commodité, nous ne nous séparions jamais d'un énorme
sac dans lequel j'avais fourré toutes mes pierreries et mon argent.
J'avais attaché cet énorme sac au bras de ma soeur. Elle ne pouvait
jamais s'en séparer, et, comme elle était et est beaucoup plus petite
que moi, elle était vraiment grotesque. En la regardant, j'avais des
rires à mourir, et elle, furieuse, voulait jeter son sac sur la route
si je continuais Ah! le bon temps de joie, de jeunesse, de sans
soucis! Que vous êtes regrettable et que vous passez vite! Et dire que
c'est fini et que cela ne peut pas revenir.
Tout cela est mal fait, mal arrangé. Car, en fin de compte, nous ne
vivons pas dix ans de cette belle existence qu'on appelle jeunesse.
C'est trop triste! Et que de femmes seront de mon avis! Si elles ne le
disent pas, c'est qu'elles ne sont pas franches. Quelle est la femme,
même la plus sage, qui ne regrette pas les hommages qu'on lui rendait,
même sans espoir? Passons.
A chaque relais, changement d'équipage. Vous arrivez là; il
pleut: vite et vite, on vous amène un équipage, une atroce charrette;
on met là-dessus deux ou trois matelas. Vous vous étendez à la belle
étoile, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, n'importe. Ma soeur
tombe sur la route, dans la boue, avec son gros sac, ses grosses
bottes, et moi ne pouvant lui donner de secours, tant ma gaieté
l'emportait sur le danger. Heureusement, notre caravane arrivait au
grand galop, munie de fusils, pour faire face aux dangers des loups.